Ariel Henry avance dans l’implémentation de l’accord de la Primature

Installation d’un nouveau cabinet ministériel, lutte contre l’insécurité, l’état des finances publiques, les questions politiques liées aux sorties de Daniel Foote, Joseph Lambert et Lyonel Valbrum, Ariel Henry fait le point, en interview avec Le Nouvelliste. Le pays va très mal, diagnostique le neurochirurgien, propulsé au sommet de l’Etat, qui évoque ses cinq priorités.

Publié le 2021-10-08 | lenouvelliste.com

Le Nouvelliste: Où en êtes-vous dans l’application de l’Accord pour une gouvernance apaisée publié dans le journal Le Moniteur ?   

Ariel Henry: Comme je le dis souvent, l’Accord politique pour une gouvernance apaisée et efficace de la période intérimaire est un instrument visant à sortir notre pays de cette situation pleine de risques et de menaces pour son avenir. Il a été paraphé par plus de 550 partis politiques, de représentants de la société civile et d’organisations socioprofessionnelles du pays.

A mon avis cet accord est une grande première. C’est d’abord une initiative entièrement haïtienne, conçue pour Haïti, par des Haïtien(ne)s de toutes tendances politiques et une large variété de groupements de la société civile. Nous n’avons jamais vu cela avant. La porte est encore ouverte pour plus d’adhésion. On continue à recevoir, tous les jours, des signatures d’horizons divers. Mais il nous faut avancer dans son implémentation.

Nous avons, cette semaine, rendu fonctionnel le CSPJ, avec l’installation de six nouveaux membres. C’est une avancée majeure puisque le système judiciaire était paralysé. Il nous faudra également, dans les meilleurs délais, remplacer les membres manquants de la Cour de cassation.

En outre, notre priorité, ce sont les élections. Nous avons publié un arrêté mettant fin au service des conseillers électoraux et le processus est déjà en branle pour les remplacer, conformément aux termes dudit accord. Très bientôt, les nouveaux conseillers devraient entrer en fonction.

Parallèlement, nous travaillons à former un nouveau gouvernement capable de mettre en œuvre les points prévus dans l’accord. Nous avons commencé à travailler avec plusieurs secteurs. Nous attendons que d’autres nous rejoignent, notamment ceux qui hésitent encore, puisque nous voulons, dans un cadre consensuel, former un gouvernement le plus large et le plus inclusif possible. Mais, en même temps, nous devons continuer à avancer.  Nous avons des échéances que nous ne devons pas rater.

LN: L’accord ne serait pas assez inclusif et laisserait sceptiques des partenaires internationaux d’Haïti. C’est ce qui se dit. Avez-vous un commentaire?

A.H: Vous savez, on ne parviendra jamais à rallier tout le monde autour d’une table. Nous avons, en Haïti, une culture de méfiance. Dans le cadre de cet accord, j’ai encouragé tous les secteurs à faire un geste patriotique. J’ai parlé et écrit à d’autres groupes qui travaillent sur des projets d’entente et je continue à le faire, pour sauver la nation en péril. Malgré la publication dans le journal officiel Le Moniteur du document, le processus d’adhésion se poursuit. C’est le moment du sacrifice et de donner la priorité à notre Haïti chérie.

LN: Me Tolbert Alexis, chef de parti politique, a indiqué cette semaine, dans la presse, que le chantier pour mettre en place un nouveau gouvernement est en cours. Est-ce vrai?     

A.H.: Comme je l’ai déjà indiqué, on doit y parvenir très prochainement. Ce n’est pas un secret de polichinelle. J’ai commencé à consulter les principaux représentants des groupes signataires et même ceux qui n’ont pas encore signé. C’est un exercice complexe, mais je reste confiant que nous y arriverons entre Haïtiennes et Haïtiens.

LN: Quand aura lieu la présentation d’un nouveau cabinet ministériel ?   

A.H.: Ce sera pour très, très bientôt. Dans une quinzaine de jours.

LN: Le secrétaire général de la présidence, M. Lionel Valbrun, en parlant de l'accord dans une correspondance qui vous est adressée, a indiqué que «  cette publication outrancière est illégale et abusive, ne rentre pas le champ de vos attributions constitutionnelles ». Quelle est votre réaction ?

Mes responsabilités ne me permettent pas de polémiquer. Quelqu’un peut avoir ses opinions personnelles, mais il ne revient pas à un secrétaire général d’interpréter les textes de loi.

LN: Le président du reste du Sénat, Joseph Lambert, dans un tweet, a annoncé que le Sénat s’oppose à cet accord, à « ce document qui interdit la Constitution, ignore la légitimité et repousse la démocratie ». Avez-vous un commentaire sur les affirmations de l’un des dix élus encore en poste? 

A.H.: C’est le droit du président Lambert d’avoir cette opinion. Nous sommes en démocratie. On n’est pas toujours obligé de se mettre d’accord avec l’autre. Même dans un groupe homogène, il y a toujours des divergences. On ne peut pas empêcher le président du Sénat d’émettre ses opinions. Le plus important, c’est que nous sommes dans un processus de dialogue permanent entre Haïtiens.

LN: Si certains vous créditent de « victoires » en écartant du cabinet ministériel des ministres en rébellion par rapport à votre autorité, le sentiment général est que le pays n’est pas dirigé, que les problèmes liés à l’insécurité, à l’assainissement des rues, à la rentrée des classes dans les départements affectés par le séisme du 14 août, la crise migratoire ne sont pas correctement adressés. Partagez-vous cette lecture des actions de votre gouvernement qui dénonce votre immobilisme ? 

A.H.:  Nous vivons une situation extrêmement difficile de notre vie de peuple.   Le pays fait face à toutes sortes de problèmes. Loin de l’idée  que le pays n'est pas dirigé, il faudrait, au contraire, se poser la question suivante : par rapport à tant de défis, peut-on tout faire, tout de suite et en même temps ? Les problèmes sont multiples et de taille.  Ce n’est pas une question d’immobilisme.

En ce qui a trait à l’insécurité, je suis conscient de la gravité de la situation. Il est de la responsabilité de l’État de garantir la circulation des vies et des biens sur l’ensemble du territoire. Je travaille d’arrache-pied avec le CSPN en vue de tenir mes engagements devant la nation. Il est indispensable, et c’est notre responsabilité, de créer un environnement sûr en vue de réaliser des élections correctes et crédibles dans le pays. Nous sommes en train de mobiliser toutes les forces de la PNH en vue de contrer les actions des bandits, combattre le kidnapping et rétablir la sécurité. Cela ne peut et ne va pas continuer. Nous allons également fournir des moyens additionnels à la PNH pour lui permettre de faire face à la situation.

Pour l’assainissement des rues, nous allons rencontrer les agents intérimaires de Port-au-Prince, de Pétion-Ville, de Tabarre, de Croix-des-Bouquets et de Carrefour et du SNGRS pour discuter des stratégies à mettre en œuvre pour débarrasser lesdites communes des montagnes de détritus qui les surplombent. La salubrité de nos villes participe, en plus de l’hygiène publique, à la sécurité. Ces opérations doivent faciliter la circulation dans le cadre de la rentrée des classes. Nous n’oublierons pas non plus les provinces et l’arrière-pays. Nous y arriverons progressivement.

Parlant de rentrée des classes dans les zones sinistrées, mon gouvernement a déjà pris toutes les dispositions en conséquence. Plusieurs écoles ont été réhabilitées. Des mesures transitoires pour permettre aux enfants de ne pas rater l’année scolaire ont été prises. Les ministères de l’Éducation nationale et des Travaux publics sont à pied d’œuvre dans ces zones. Les travaux se poursuivent.

En ce qui a trait à la crise migratoire, j’ai été parmi les premiers à condamner, à partir de mon compte Twitter, les outrages subis par nos frères et sœurs qui se massaient à la frontière américano-mexicaine. Il y a une façon de traiter les gens. Nous n’avons nullement l’intention d’interférer dans la politique intérieure des pays, mais nous ne pensons pas que le peuple haïtien mérite ce genre de traitements. Le gouvernement américain a présenté, lui-même, des excuses publiques.

LN: L’accord politique confie au moins 25 missions au gouvernement de transition qui doit passer le pouvoir à des élus début 2023. Tant de missions. Avez-vous les moyens et s’il fallait sélectionner cinq missions prioritaires, quelles seraient-elles? 

A.H: On doit se donner les moyens, malgré la précarité de la situation. Nous avons une mission que nous devons accomplir sans détour. Encore une fois, c’est ma responsabilité.

25e : Créer les conditions pour la tenue des élections générales à la fin de l’année 2022, sous l’empire de la nouvelle constitution et l’installation des élus légitimes au début de l’année 2023 ;

1er : Restaurer l’autorité de l’État et créer un climat sécuritaire pour ramener la paix et la confiance de la population ;

11e. Poursuivre, après évaluation, les projets d’infrastructures agricoles, routières et énergétiques engagés par les gouvernements précédents ;

15e : Veiller à ce que les dossiers des prisonniers, en attente de jugement, soient traités avec célérité, en travaillant prioritairement les dossiers de ceux  dont l’incarcération aurait une connotation politique ;

23e : Restaurer la confiance des bailleurs de fonds multilatéraux, bilatéraux et privés par l’intensification de la lutte contre l’évasion et la fraude fiscale, la contrebande, la corruption sous toutes ses formes.

LN: Quelles sont les contraintes auxquelles vous faites face ?

A.H.: Les contraintes sont multiples. Il y a une méfiance et une haine profonde qui s’installent un peu partout. Difficile de convaincre les uns et les autres sur la pertinence d’une idée ou d’une décision. Le pays fait face à toutes sortes de problèmes. A tous les niveaux. Je n’ai pas besoin de les citer. C’est une évidence. Et tout le monde en souffre. Même les plus nantis, puisqu’on ne peut pas se soustraire de son environnement. On en fait partie intégrante d’ailleurs.

Mais l’une des contraintes auxquelles mon gouvernement est confronté, c’est la sévère crise économique que traverse le pays. Les finances ne sont pas en santé. Nous peinons parfois à répondre à certaines obligations. Il faut disposer d’argent pour faire tout : payer les employés, exécuter des travaux d’infrastructures, poursuivre certains chantiers importants, assainir notre environnement, etc. Donc, ce n’est pas facile.

LN: Qu’est-ce que cela implique aujourd’hui d’être dans vos petits souliers, M. le Premier ministre ?

A.H.: La situation est complexe, faut-il le reconnaitre, mais elle est aussi pleine d’opportunités. Je le redis : servir Haïti est un défi majeur. En tant que Premier ministre, je mesure l’ampleur de mes responsabilités et de la mission que m’a confiée le président Jovenel Moïse. Le pays est malade partout. Mais, en dépit de tout, l’objectif doit être atteint. Nous avons une mission claire : réaliser des élections et contribuer au bien-être de nos compatriotes. Nous ne pouvons pas baisser les bras.

LN: Que pensez-vous de la démission de Daniel Foote ? Vous sentez-vous visé par ses piques ?

A.H: C’est une affaire « américano-américaine ». Je n’ai pas de commentaire là-dessus.

LN: Vous êtes resté assez discret sur la crise des réfugiés, pourquoi une telle retenue, Monsieur le Premier ministre ?

A.H: Pas question de discrétion. J’en ai parlé plus d’une fois.

Le  mal était dans la manière de faire. Nous avons tous souffert. Je l’avais exprimé publiquement. Le plus important, c’était de mettre en place une structure capable de les recevoir dignement. L’OIM, qui a la charge d’en assurer le suivi, a reçu des fonds des bailleurs internationaux pour l’encadrement de nos concitoyennes et concitoyens revenus au pays.

Cependant, nous devons améliorer notre gouvernance. Nous ne nous sommes pas suffisamment souciés du bien-être de l’autre. Pour qu’Haïti change, il faut que tous ses fils et toutes ses filles, autant ici que dans la diaspora, prennent conscience et deviennent de meilleurs citoyens. Nos choix politiques n’étaient pas toujours les meilleurs. Il nous faut gouverner autrement. Et dès maintenant.

Propos recueillis par Roberson Alphonse

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