Un samedi soir à Port-au-Prince au temps du kidnapping

Publié le 2021-10-11 | lenouvelliste.com

Généralement animée en week-end, la rue Panaméricaine dort déjà. Il est à peine 22 heures, un samedi soir de septembre 2021.  Les haut-parleurs sont muets. Au moins quatre cas d’enlèvement ont été enregistrés cette semaine à Port-au-Prince. Le confinement est la règle pour certains depuis environ trois ans. D’autres, plus téméraires ou ne voulant pas mourir de stress chez eux, choisissent malgré tout d’affronter l’insécurité après plusieurs semaines de confinement forcé. C’est le cas d’une famille qui voulait se retrouver dans un bar, prendre un cocktail, comme au bon vieux temps. Dans cette rue de Pétion-Ville, les « psssst » des travailleuses de sexe remplacent les décibels d’un Dj qui mettait de l’ambiance dans ce coin en week-end.

Une boite de nuit très prisée est à une centaine de mètres à la rue Grégoire. Pas de files à l’entrée. L’agent de sécurité qui montait généralement la garde au rez-de-chaussée est absent. Ils sont seulement une dizaine de clients ce soir, tous des habitués et des amis du propriétaire de ce club ouvert il y a 25 ans. Trois Latinos discutent autour d’une table. « Je les connais depuis des lustres, affirme le gérant du club. Ils n'avaient pas encore des cheveux blancs. Ce sont des Argentins, des Chiliens… qui vivent en Haïti depuis longtemps. »

Ce club est fréquenté par des expatriés travaillant pour des organismes internationaux en Haïti. Ils prenaient souvent d’assaut la piste de danse au rythme des tubes du moment, tout en sirotant leur cocktail ou leur bière. Ce soir, ils sont absents depuis plusieurs mois. Pour éviter d’être kidnappés, ils ne franchissent plus la barrière de leur domicile le soir. Ils font la fête chez eux, se font plus discrets.

À notre arrivée au club, l’ambiance ressemble beaucoup plus à une veillée funèbre qu’à une soirée dans une boite de nuit. Le gérant, très jovial, a laissé son ami quelques instants avec son verre de whisky, le temps de nous souhaiter la bienvenue. Il nous offre le premier verre. La conversation s’ouvre. Son ami se joint à la discussion. Les nouvelles chansons, les artistes à la mode… ne sont pas au menu. On parle d’insécurité, des actions des gangs armés, du phénomène du kidnapping qui ont de graves conséquences sur tous les secteurs de la vie nationale. On parle d’un avenir qui s’assombrit de plus en plus. Malgré tout, l'entrepreneur n’a pas l’air de se laisser emporter par le climat d’insécurité qui a fait chuter considérablement son chiffre d’affaires. « C’est comme ça depuis " peyi lòk " [2018], se remémore-t-il. Le club n'ouvre qu'en week-end alors qu’on ouvrait tous les jours. »

À la question où sont passés les clients généralement nombreux les samedis soirs, sa  réponse est claire : « Ils sont de l'autre côté de l'île, en République dominicaine. » Les prostituées de luxe, les escort girl, semblent parties aussi. Sans clients fortunés, elles sont automatiquement au chômage. Des hommes d'affaires et des politiciens fumant leurs cigares ne sont pas non plus remarqués. La piste de danse est orpheline de ses danseurs. Le DJ s’amuse seul. Du moins avec un Rwandais fredonnant le refrain d’une chanson de Luke Dube. Le Rwandais travaille en Haïti et rien ne pourrait l’empêcher de s’amuser une fois par semaine.

On quitte le club après deux heures d'échanges. Dans une boîte de nuit moins huppée et moins prisée à Delmas, l'ambiance est pareille ou presque. Le DJ ne joue que pour lui-même. Les serveuses guettent sur le trottoir l'arrivée de potentiels clients. Elles se montrent prudentes à chaque stationnement de 4×4 aux vitres teintées, souvent utilisés pour commettre des enlèvements. Toutefois, contrairement à Pétion-Ville, cette rue est animée par des chauffeurs de mototaxis et de marchands de fritures, mais la nuit ne sera pas longue pour autant. Les deux stripteaseuses qui devaient animer la soirée sont reparties bredouilles. « Elles sont payées entre 2 000 et 2 500 gourdes chacune pour une heure d'ambiance, confie le barman. S'il y a beaucoup de clients qui consomment, on peut le faire, mais ce soir il n'y en a pas assez pour les embaucher. »

Au bas de Delmas, le gérant d'un resto-club a mis les clés sous la porte depuis plusieurs mois. « Au début, j'écoulais entre 10 et 20 caisses de bière en une soirée, se souvient l’entrepreneur. Avec l'insécurité, je n'atteins pas cinq bouteilles en une soirée. Cela ne vaut plus la peine. Mieux vaut rester à la maison avec ma femme et mes enfants. »

* Les personnes interviewées ont souhaité garder l'anonymat.

Valéry Daudier



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