Des Haïtiens rejetés ici et ailleurs

Publié le 2021-09-27 | lenouvelliste.com

Le drame des Haïtiens à Del Rio, au Texas aux États-Unis livre à la face du monde le calvaire quotidien de nos compatriotes illégaux à l’étranger. En République dominicaine comme en Amérique latine, en passant par les Antilles françaises, sans oublier les États-Unis d’Amérique, les ressortissants haïtiens ne sont pas les bienvenus, malgré leur prédisposition à travailler durement pour réussir leur vie. Ils sont expulsés en dehors de toutes les normes du jeu démocratique et des règles de droit. Ils ont même été massacrés en 1937 en République dominicaine par le dictateur sanguinaire dominicain Rafael Trujillo. Ce qui se passe aujourd’hui au Texas n’est pas trop différent de la réalité des Haïtiens illégaux en République dominicaine et dans d’autres pays de la Caraïbe et d’ailleurs.

Pourquoi ces péripéties ne persuadent pas les Haïtiens de rester chez eux ? Parce que leurs conditions de vie ne cessent de se dégrader à mesure que les conditions sociopolitiques et économiques se détériorent. Le Nouvelliste, dans son édition du week-end écoulé, rapporte au moins dix cas de kidnapping en vingt-quatre heures. Le dimanche 26 septembre 2021, des membres de gangs armés ont fait irruption à l’intérieur de la première église baptiste de la rue de la Réunion pour tuer l’un des diacres et kidnapper sa femme qui assistaient au premier culte de la journée.

Cette situation chaotique pousse une grande partie de la population à vouloir s’enfuir, même ceux qui gagnent  économiquement assez bien leur vie. Selon leur statut socioéconomique, l’on retrouve trois catégories d’immigrants illégaux haïtiens aux États-Unis. D’abord, il y a ceux qui entrent directement et légalement avec leur visa visiteur mais qui choisissent d’y rester sans avoir obtenu le statut de résident permanent. Puis l’on retrouve les moins fortunés, non éligibles pour les visas visiteurs, qui transitent par d’autres pays (Chili, Brésil, Mexique). Finalement, les plus démunis qui prennent les petites embarcations de fortune.

Ces dernières années, la dernière catégorie n’a presque plus de chance de fouler le sol américain puisqu’ils sont automatiquement capturés et refoulés. Pourtant, dans les années 1960, quand il était plus facile de franchir la frontière américaine et de se régulariser assez rapidement, les Haïtiens n’essayaient pas autant d’envahir le territoire américain. Ce constat conforte l’idée que les Haïtiens fuient d’abord la situation politique, économique et sécuritaire dramatique de leur pays.

Selon les résultats de la « American Community Survey », pour la période 2011-2015, on dénombrait 953 908 personnes d'ascendance haïtienne aux États-Unis, cela représentait 0.3 % de la population. Six ans plus tard, la communauté haïtienne aux États-Unis a probablement dépassé le million. En 2015, 48 % de la population haïtienne des États-Unis vivait dans l’État de Floride, 20.1 % à New York, 8.1 % à Massachusetts, 6.1 % à New Jersey, 3 % en Géorgie et 2.3 % à Pennsylvanie et le reste résidait dans les autres États. 

En République dominicaine, l’Enquête nationale auprès des immigrants (ENI) réalisée en 2017 et publiée en juin 2018 révélait qu’environ 750 200 Haïtiens sur près de 848 000 étrangers vivaient en République voisine. Lors de la présentation des résultats, le ministre dominicain de l'Économie, de la Planification et du Développement d’alors, Isidoro Santana, avait indiqué que 77 % des Haïtiens disposaient d’un revenu. C’était le pourcentage le plus élevé comparé aux autres groupes démographiques. Les migrants haïtiens étaient également parmi les plus jeunes avec seulement 2.7% d’entre eux qui étaient âgés de plus de 65 ans. Cependant, une bonne partie de la population haïtienne vivant en République dominicaine ne dispose pas d’un permis de résidence et se font expulser brutalement de façon régulière.

Si 77 % des Haïtiens vivant en République dominicaine disposaient d’un revenu, pourquoi sont-ils traqués autant par la police dominicaine ? Serait-ce un calcul politique électoraliste ou plutôt l’expression d’un racisme anti-haïtien ? L’actuel président Luis Abinader va jusqu’à décider de construire un mur le long des 376 kilomètres de frontière entre les deux pays. En fait, les Haïtiens se font déporter un peu partout dans la Caraïbe, en Amérique latine et dans les pays occidentaux.

Selon le recensement de 2016 de Statistique Canada, 165 095 Haïtiens vivaient au Canada, dont un peu plus de 86 % habitent au Québec. Mais depuis cette date, il y a eu une vague d’immigration haïtienne illégale entre la frontière canado-américaine qui était composée essentiellement d’immigrants haïtiens qui fuyaient les déportations massives de l’administration Donald Trump. Ces gens ont largement aidé le Québec à passer à travers la criante pénurie de main-d’œuvre dans les Centres d'hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) durant la pandémie de Covid-19.

En récompense, en mai 2020, des organismes d’aide aux migrants haïtiens avaient demandé au gouvernement fédéral canadien de régulariser le statut des demandeurs d’asile qui occupaient des emplois sur la ligne de front contre la Covid-19. On les a même appelé les « anges gardiens ». Mais dans les faits, même le gouvernement du Québec où ils résident ne s’est pas montré trop enthousiaste à régulariser leur dossier. En 2021, le Premier ministre québécois François Legault a même été pressé d’accélérer et de simplifier la régularisation de ces « anges gardiens » haïtiens, car le gouvernement québécois se montre trop exigeant quant aux documents à fournir; et finalement, très peu de dossiers de régularisation des demandeurs d’asile haïtiens ont été finalisés malgré leur grande contribution à la fourniture des soins aux personnes âgées durant la pandémie.

En France, on estime à environ 100 000 le nombre d’immigrants haïtiens. La question de déportation se pose moins parce qu’il est plus difficile pour un Haïtien d’y arriver de façon irrégulière. Mais au cours de la dernière décennie, c’est surtout l’immigration des Haïtiens en Amérique latine qui a pris une ampleur sans précédent.

En 2013, le nombre d’Haïtiens vivant au Chili était seulement de 1 069. Pourtant, à la fin de l’année 2018, on y comptait déjà 200 000. De ce nombre, seulement 70 000 détenaient des papiers officiels les habilitant à séjourner de façon régulière. Or sans ces papiers, l’intégration demeure très difficile. Et de fait, un bon nombre d’entre eux ont vécu des situations de précarité extrême et ont dû retourner en Haïti. D’autres ont mis leur vie en péril pour tenter de fouler le sol américain en traversant de nombreuses frontières.

Ceux qui parvenaient à entrer aux États-Unis sans parvenir à se faire légaliser devaient vivre dans l’angoisse permanente d’être déportés sous l’ère Donald Trump. Devant cette menace imminente, en avril 2018, plus de 25 000 étrangers de statut précaire aux États-Unis avaient traversé la frontière canado-américaine. Un peu plus de la moitié de ces personnes, dont une majorité d’Haïtiens, s’étaient dirigés vers le Québec.

Aujourd’hui, ils n’ont même pas la chance d’y mettre les pieds. Imaginez ces jeunes gens qui ont quitté Haïti en 2016 pour être refoulés brutalement cinq ans plus tard. Ceux qui ne perdent pas leur vie entière en ont perdu environ cinq ans. Ces compatriotes se sont rendus compte que l’aventure ne valait pas vraiment la peine et que rester en Haïti était un bien meilleur choix.

La seule solution viable à la fuite de nos compatriotes est un développement économique viable et durable qui passera par la création d’un climat sociopolitique stable et sécuritaire. Les États-Unis partagent la frontière avec le Canada mais très peu de citoyens canadiens sont tentés de vivre illégalement chez le voisin américain et vice versa. La situation est différente entre le Mexique et les États-Unis puisque le différentiel de développement est beaucoup plus important.

Selon le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), en 2018, l’espérance de vie à la naissance était de 64 ans en Haïti alors qu’elle s’élevait à 74 ans en République dominicaine et à 82 ans au Canada. Le produit intérieur brut par habitant était de 1 665 dollars américains en Haïti en 2018  (en dollars de 2011) contre 15 074 dollars américains en République dominicaine.

Le taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans en 2018 était au moins 30 % en Haïti tandis qu’il s’élevait à 15 % dans la République voisine. Celle-ci détient un taux de chômage de loin inférieur à celui observé dans le reste de l’Amérique latine et de la Caraïbe qui se situe autour de 18 %. D’un autre côté, le pourcentage d’enfants souffrant de malnutrition est à peine 7.1 % en République dominicaine contre 21.9 % en Haïti et 12.3 % en Amérique latine. Plus de six Haïtiens sur dix vivent sous le seuil national de pauvreté.

Si à tous ces indicateurs économiques on ajoute le climat d’insécurité généralisée, on comprendra aisément le désespoir des Haïtiens qui partent à la recherche de cieux plus cléments. Malheureusement, ils se font rejeter un peu partout. Mais le rejet le plus difficile à vivre est celui provenant de leurs propres autorités qui laissent le champ libre aux chefs de gangs armés pour kidnapper, tuer, violer et rançonner.

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr

Thomas Lalime
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