« Il n’y a pas une invasion haïtienne à la frontière du Mexique avec les Etats-Unis », estime Claude Joseph

Publié le 2021-09-22 | lenouvelliste.com

Alors que les images de dizaines de milliers d’Haïtiens entassés sous un pont au Texas à la frontière du Mexique ont défrayé la chronique, poussant l’administration Biden à mettre en place un plan de déportation express, le Chancelier haïtien, Claude Joseph, dans une interview exclusive accordée à Le Nouvelliste, le mercredi 22 septembre 2021, a apporté un bémol visant à calmer toute velléité tendant à stigmatiser les ressortissants haïtiens en situation irrégulière tout en mettant en avant les actions diplomatiques entreprises pour adresser cette crise migratoire.  

S’il y a présentement un nombre considérable de migrants à la frontière mexicaine, de l’avis du ministre des Affaires étrangères, les migrants haïtiens ne représentent que 42 000 de ce total tandis que le Honduras à lui seul compte 100 000 ressortissants. Cependant, Claude Joseph admet que de juillet à août, il y a eu un éclatement quand les haïtiens sont passés de 21 000 en juillet pour atteindre un total de 42 000 au mois d’août dernier.

« Malgré le grand nombre de populations immigrées haïtiennes visibles à Del Rio, les Haïtiens représentent moins de deux (2%) du nombre de personnes que les  patrouilleurs frontaliers ont interpellés au cours des 12 derniers mois », informe un communiqué émanant d’une centaine d’organisations de défense des droits de l'homme et de justice pour les immigrants exigent l'arrêt immédiat des expulsions en vertu de la loi intitulée « Title 42 ».

« Ce qui m’a frappé personnellement, comme Chancelier, c’est le traitement inhumain subi par nos compatriotes », se désole Claude Joseph annonçant que sur instructions du Premier ministre, il a procédé à l’envoi de deux consuls, ceux du Texas et d’Atlanta, qui sont sur place pour fournir des assistances consulaires aux migrants en difficulté actuellement du côté de del Rio.

Alors qu’un peu partout des voix s’élèvent pour condamner les mauvais traitements infligés par les patrouilleurs frontaliers américains aux sans-papiers haïtiens, le ministre haïtien des Affaires étrangères informe qu’en lieu et place d’une note officielle de condamnation de la part du gouvernement haïtien, le premier ministre Ariel Henry s’est entretenu avec le secrétaire d’Etat américain Anthony Blinken.

La présidente de la Chambre des Représentants, Nancy Pelosi, troublée par le traitement infligé aux migrants haïtiens, a indiqué lundi dernier que tous les demandeurs d’asile doivent être traités avec décence et en accord avec la loi tout en mettant en garde contre les agressions

« Notre ambassadeur aux Etats-Unis a adressé cette question. Les consuls ont été voir les patrouilleurs frontaliers pour adresser cette question. Cette question est adressée diplomatiquement », précise Claude Joseph. « La diplomatie est au chevet des migrants. Il y a une présence de la diplomatie à la frontière. Les migrants ne sont pas livrés à eux-mêmes », poursuit-il soulignant l’existence de « gains diplomatiques » qui ne sont pas visibles pour tout le monde.

Le Mexique a assoupli sa position, de même que le Chili, par rapport aux questions des migrants, se félicite Claude Joseph qui dit avoir travaillé avec les autorités migratoires de ces deux pays et les ont fait comprendre la nécessité de bien traiter les migrants haïtiens. Le Chancelier plaide ensuite pour une solidarité régionale au niveau de la région pour adresser de façon structurelle la situation haïtienne, et d’une coopération internationale pour empêcher les gens de quitter le pays illégalement, très souvent au péril de leur vie.

En attendant que le souhait du Chancelier haïtien se réalise, les États-Unis poursuivent méthodiquement les déportations massives vers Haïti. Ce mercredi, pas moins de 6 vols sont programmés sur Haïti, à raison de 3 sur Port-au-Prince et 3 autres sur Cap-Haïtien. Depuis le début dimanche des opérations de déportation, plus de 1000 ressortissants sont revenus au pays contre leur gré. L’administration Biden n’écarte pas la possibilité qu'il puisse y avoir jusqu'à 8 vols d'expulsion par jour.

Si ce plan est mis en œuvre, il deviendra « l'une des expulsions d'immigrants ou de réfugiés les plus importantes et les plus rapides depuis des décennies », anticipe le communiqué du 21 septembre 2021 signé par des représentants de plus de 100 organisations qui déclarent illégales les expulsions en vertu de la loi sur le titre 42 et qui s'y opposent. Ces derniers disent soutenir les recommandations politiques des 56 membres du Congrès proposées la semaine dernière qui exhortent l'administration Biden à reconsidérer sa décision et répondre à la crise dans le respect des droits humains et de la dignité.

« Nous appelons l'administration Biden à arrêter toutes les déportations et expulsions basées sur les lois du Titre 42 en Haïti. L'administration devrait accorder aux Haïtiens trouvés à leurs frontières une libération conditionnelle pour des raisons humanitaires et respecter leurs obligations légales de respecter le droit des immigrants à demander l'asile », exhortent les signataires de ce communiqué qui répondent notamment aux noms de Gabrielle Apollon, codirectrice du projet du nom « Haiti Mining Justice & International Accountability Project » du Global Justice Clinic de la Faculté de droit de New York University ; Mariangela Cordero, coordonatrice de la communication de Family Action Network Movement (FANM) ; Guerline Jozef, cofondatrice et directrice exécutive de Haitian Bridge Alliance ; Franciscka Lucien, directrice exécutive de Institute for Justice & Democracy in Haiti ; Ninaj Raoul, directrice exécutive de Haitian Women for Haitian Refugees.

Un seul credo : repartir au plus vite, à tout prix…

Mardi 21 septembre 2021, à bord des vols en provenance du Texas, nous avons suivi des centaines de migrants, désespérés, furieux de devoir retourner dans un pays inhospitalier qu’ils ont quitté sans regret dans des années plus tôt en quête d’une vie meilleure.

Les déportés ont été peu enclins à s’épancher au micro de la presse. C’est le cas de Clairemise, originaire des Cayes, qui a laissé le pays en 2014 pour se rendre au Chili en quête d’un lendemain meilleur. « Aucun de mes parents ne sait que j’ai été déportée. Je n’ai aucun moyen de rentrer en contact avec eux », a-t-elle déclaré, dans un souffle, incapable se remémorer les numéros de téléphone de ses proches après avoir perdu son portable dans la jungle.

Son garçon de 2 ans, Djemsy, assis sur sa cuisse, Clairemise a gardé son masque durant toute l’entrevue. Elle n’est pas du tout prolixe, se contentant de répondre par monosyllabe. Après avoir survécu 9 jours dans la jungle, elle croyait que le plus dur était derrière elle. Loin de là. Elle a passé 7 jours en prison au Texas après avoir voyagé pendant un mois et quelques jours traversant une bonne partie de l’Amérique du sud et de l’Amérique centrale.

Sa maison détruite par le tremblement de terre survenu le 14 août 2021, Clairemise ne sait pas où elle et son fils seront logés. Son enfant étant né au Chili, sa décision est prise : elle retournera au Chili coûte que coûte. Cette ancienne vendeuse ambulante au Chili, qui a ensuite travaillé dans un studio de beauté, est déterminée à repartir, et rien ne lui fera changer d’avis. Même si son voyage non abouti lui a coûté beaucoup d’argent, elle n’a pas voulu avancer un montant exact.

C’est le même scénario pour Sergo Pierre, originaire des Cayes également, qui vient de passer les 5 dernières années au Chili dans la peau d’un sans-papier. « Je suis retourné les poches vides. Je compte sur la bonne foi de mes proches pour m’aider à passer ce cap difficile. J’avais l’habitude de leur venir en aide quand j’étais au Chili », a fait savoir cet employé dans la construction qui compte repartir d’Haïti dans 2 à 3 mois.

Sego Pierre est le père d’un enfant en bas âge. La garde a été confiée à sa mère dont la maison a complètement été détruite par le séisme. Par contre, la structure de la maison qu’il construisait n’a pas été ébranlée par le séisme. Ayant investi l’argent devant servir à la finition de la maison dans son voyage, Sergo Pierre va probablement dormir à la belle étoile ce soir après avoir regagné sa ville natale. Cela lui importe peu. Il pense déjà à repartir. 

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