« L’État haïtien a été infiltré par des groupes affairistes, des groupes mafieux… », Jose Gomez, ambassadeur de France en Haïti

Jose Gomez quitte Port-au-Prince ce mercredi 22 septembre. Il a été pendant trois ans ambassadeur de France accrédité auprès de la République d’Haïti après avoir été, chose rare, ambassadeur de France en République dominicaine. Dans cette longue interview accordée au journal Le Nouvelliste, il fait le point sur sa mission et livre un petit portrait en creux des problèmes qu’il a vécus en Haïti auprès des Haïtiens. L’ambassadeur Gomez n’hésite pas de dénoncer la corruption, d’expliquer le fonctionnement du Core Group ou de rappeler que la solution aux problèmes d’Haïti revient aux Haïtiens dans un pays qui accorde beaucoup d’importance à la communauté internationale.

Publié le 2021-09-23 | lenouvelliste.com

Le Nouvelliste : Monsieur l’ambassadeur, avec quel sentiment bouclez-vous votre mission en Haïti ?

Ambassadeur Jose Gomez : Je laisse Haïti avec beaucoup de préoccupations. Je suis inquiet de l’évolution de ce pays. Je pars aussi avec regrets parce que je laisse derrière moi beaucoup de relations, beaucoup d’amis, des gens qui m’ont beaucoup aidé dans ma mission. Donc, c’est tout un mélange de sentiments. Je regrette de quitter ce pays et je regrette encore plus de le laisser dans la situation où il se trouve.

Le Nouvelliste : Beaucoup d'événements se sont produits pendant votre passage comme ambassadeur de France en Haïti. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?

Ambassadeur Jose Gomez : Rétrospectivement, ce qui m’a le plus marqué, c’est le massacre de La Saline. 

Parce qu’avec cet événement, j’ai été mis brutalement en face de la réalité. Et, il y a beaucoup de faux-semblants qui se sont effondrés. Non seulement l’évènement lui-même m’a marqué, mais, aussi la suite. C’est-à-dire qu’il n’y a eu aucune conséquence pour les auteurs de ce crime affreux. Il n’y a eu aucune conséquence pour eux et certains d’entre eux donnent même des interviews à la presse. Cet événement m’a beaucoup marqué ; c’est aussi un massacre sur lequel j’ai beaucoup réfléchi en me posant la question : comment est-ce possible au 21e siècle ?

Le Nouvelliste : Et, il y a eu d’autres massacres après ?

Ambassadeur Jose Gomez : Et il y a eu d’autres massacres… 

Je prends celui de La Saline comme symbole, mais, il y en a eu d’autres terribles. Ce qui m’a aussi beaucoup marqué, c’est que sur la scène internationale, ce massacre n’a pas déclenché la vague d’indignation que cela aurait dû déclencher. Voilà. 

Ce massacre m’a poursuivi tout le long de mon séjour ici et je me suis toujours posé la question de savoir comment faire pour que ce genre de chose ne puisse plus se produire en Haïti.

Le Nouvelliste : C’est la violence du massacre qui vous a le plus frappé ou l’absence de justice ?

Ambassadeur Jose Gomez : Les deux. 

Les deux choses. Ce niveau de violence contre des civils ; la manière dont cela a été perpétré ; les connivences et les complicités que cela révèle. Puis ensuite, l’impossibilité ou l’incapacité de la justice haïtienne à poursuivre les coupables. Et il y a beaucoup d’autres affaires qui révèlent les mêmes choses.

Le Nouvelliste : La période de votre présence en Haïti n’a pas été de tout repos. Qu’est-ce que vous avez pu réaliser malgré tout, comme représentant de la France pour faire avancer la relation entre les deux pays ?

Ambassadeur Jose Gomez : D’abord, la relation entre les deux pays est très solide. Elle est très établie. Mais, c’est vrai que nous sommes passés par des périodes, des moments de très grands troubles ; de menaces et de risques. Si je devais retenir quelque chose, c’est d’avoir maintenu ce qui existe. D’avoir maintenu le lycée français, d’avoir maintenu l’Institut français, d’avoir maintenu notre coopération à un niveau élevé et important et même d’avoir pu la développer dans certains secteurs qui me sont très chers comme les échanges universitaires (Nous venons d’organiser un départ d’étudiants haïtiens vers la France ; nous avons pu développer une coopération également dans le domaine de la recherche). Des réalisations dont je suis content et fier.

Le Nouvelliste : Le départ des boursiers vers la France était l’une de vos dernières activités officielles. Pouvez-vous nous parler de ce programme ?

Ambassadeur Jose Gomez : Nous avons plusieurs programmes de bourses. L’ambassade de France donne à peu près 57 bourses par an ou a aidé 57 étudiants à obtenir des bourses. Ce sont des programmes qu’elle mène directement ou des programmes qu’elle mène avec la Banque de la République d’Haïti (BRH), avec également l’Association universitaire de la francophonie. Cette année nous avons  découvert  un programme formidable. Un programme européen qui s’appelle Élan, qui permet de donner des bourses à des étudiants qui vont faire des études dans les universités françaises des Caraïbes. Grâce à cela, nous avons pu aiguiller onze étudiants haïtiens dans cette voie. J’insiste sur un point : ce sont des bourses de haut niveau. Ce sont des bourses de doctorat pour 24 d’entre elles ; nous avons 24 doctorants haïtiens. Nous avons 15 Haïtiens qui suivent des études en master 2. Nous parions sur l’intelligence. Parce que Haïti a besoin de compter sur une jeunesse formée, capable. Ça, c’est l’avenir d’Haïti. Le secteur éducatif est essentiel pour Haïti. Moi, je vois avec préoccupation les diplômés quitter ce pays. Pour Haïti, c’est une perte terrible. Il faut qu’Haïti puisse garder ses jeunes talents et de fait, la France participe à la formation de ces talents qui sont votre avenir. C’est eux qui construiront l’Haïti du futur. Nous les invitons à revenir ici ; à revenir ici pour participer à l’histoire d’Haïti et à son développement. Voilà un point sur lequel nous avons beaucoup travaillé durant ces trois dernières années.

Le Nouvelliste : Est-ce qu’il y a un programme pour les aider à revenir, parce que des fois ils partent et ne reviennent pas ?

Ambassadeur Jose Gomez : Nous essayons de nous entendre avec nos partenaires pour que ces gens, une fois qu’ils sont de retour, puissent avoir des postes qui correspondent à leur compétence. Il y a désormais en Haïti un laboratoire international : un laboratoire mixte international ; qui est spécialisé dans les sciences de la terre et qui est évidemment dans l’intérêt direct en Haïti avec les séismes. Un laboratoire très utile. On est aussi en train de créer une école doctorale qui pourra accueillir les diplômés à leur retour. Nous dialoguons avec les universités, avec la Banque de la République d’Haïti pour trouver des postes aux diplômés. C’est quelque chose d’absolument essentiel.

Le Nouvelliste : Avez-vous pu aider, Monsieur l’ambassadeur, au raffermissement des liens de la coopération entre la France et Haïti ?

Ambassadeur Jose Gomez : Oui. D’abord, ces liens sont des liens solides. Ils ont été soumis à rude épreuve durant cette période qui n’était pas propice aux échanges. Il y a eu les violences, les périodes de pays lock, il y a eu le covid-19. Il y a eu tout ça. Mais, je sais que l’intérêt en France reste très fort pour Haïti et je ne sais pas si vous avez remarqué, récemment, il y a eu un certain nombre de prix prestigieux qui sont allés à des artistes et à des écrivains haïtiens. Haïti est très suivi. Vous avez eu Frankétienne, Jean d’Amérique, Emmelie Prophète, etc., qui ont été récompensés. Donc, la France continue de suivre Haïti de près ; de suivre Haïti avec beaucoup d’amitié et d’intérêts.

Le Nouvelliste : Vous avez été ambassadeur en Haïti pendant que Monsieur Jovenel Moïse était le président. Comment étaient Vos relations avec le président Moïse ?

Ambassadeur Jose Gomez : C’étaient des relations de respect, évidemment. Le respect que doit un ambassadeur à un chef d’État ami. Il faut dire que son assassinat, nous l’avons condamné très fermement. La France a condamné très fermement cet assassinat qui m’a choqué. Parce que quand vous apprenez qu’une personne avec laquelle vous avez beaucoup parlé, qu’une personne avec laquelle vous avez beaucoup échangé ; que cette personne est morte dans les conditions tragiques que l’on sait, cela vous provoque un choc. C’est vraiment quelque chose d’inacceptable. 

De son vivant, nous avions eu des discussions très franches sur Haïti, sur l’avenir d’Haïti, sur la nécessité de dialoguer pour sortir Haïti de la situation où il se trouve.

Le Nouvelliste : Si on vous posait la question de savoir quel est votre principal accomplissement comme ambassadeur en Haïti avant votre départ ?

Ambassadeur Jose Gomez : Je pense que c’est ce que je vous ai dit tout à l’heure. C’est-à-dire le maintien de l’activité de notre réseau. C’est aussi la mise en place du système de bourses. Je dirais aussi que nous avons fait des choses pour l’enseignement et l’enseignement du français. Évidemment, il y a eu tous les évènements qui nous ont contrecarrés mais nous avons toujours eu l’objectif de créer une maîtrise pour l’enseignement du français en milieu créolophone et nous avons plaidé pour que l’éducation devienne la priorité de l’Union européenne dans les prochaines années en Haïti. Ce sera la priorité numéro un de l’Europe ici. 

Donc, tout cela, ce sont des jalons qui sont posés pour le futur et je crois que ce sont des accomplissements tout à fait valables. Nous avons également en matière de coopération, je ne peux pas tout vous citer parce que ce serait très long, mais l’Agence française de développement (AFD) par exemple, a beaucoup aidé les centres de santé materno-infantile. Les hôpitaux. Nous avons beaucoup travaillé sur tous ces secteurs et je crois que nous avons fait du bon travail là-dessus.

Le Nouvelliste : Vous parlez de votre plaidoirie pour que l’éducation soit le secteur prioritaire pour l’Union Européenne. Est-ce que pendant votre passage, il y a eu des chocs entre ce que les Haïtiens souhaiteraient et ce que la coopération propose ?

Ambassadeur Jose Gomez : Non, je pense que nous sommes à peu près d’accord avec nos interlocuteurs haïtiens sur ce qu’il faut faire. Le problème c’est que le secteur éducatif en Haïti connait de très graves problèmes. D’ailleurs, je note que la rentrée a été repoussée, c’est le signe qu’il y a quand même des difficultés très profondes.

Nous avons noué des partenariats très étroits avec beaucoup d’universités, avec l’université d’État d’Haïti, avec l’université Quisqueya, avec l’Ecole normale supérieure. Et évidemment quand nous lançons un programme, c’est en coopération avec elles. En prenant en compte leurs besoins et en sachant aussi, parce qu’il faut être modeste et réaliste, que les besoins du secteur éducatif en Haïti sont immenses. Ils sont gigantesques.

De fait, la coopération ne peut pas répondre à tous ces besoins. Alors ce que nous pouvons faire, c’est aider sur certains secteurs notamment sur la formation des professeurs. Avant de partir, j’ai lancé un programme qui va s’appeler « Enseigner ». J’espère qu’il va se mettre en place si possible, au début de l’année prochaine. « Enseigner », ce sera un programme de l’AFD (l’agence française de développement) qui va contribuer à la formation des professeurs ; pour améliorer la formation des professeurs haïtiens. Nous avons donc réalisé un grand travail dans tous ces domaines en dépit des circonstances.

Le Nouvelliste : Vos années en poste en Haïti ont vu beaucoup de tumultes. Il y a eu les problèmes politiques, l’insécurité, les gangs, le recul de la démocratie, les violations caractérisées des droits de l’homme… Comment le représentant de la France, pays membre du conseil de sécurité, a-t-il vécu ces épreuves aux côtés du peuple haïtien ?

Ambassadeur Jose Gomez : Ces épreuves nous ont beaucoup marqué et nous avons toujours essayé de voir en quoi nous pourrions aider. Moi, je pense que les problèmes d’Haïti doivent être résolus par les Haïtiens mais, que les pays amis doivent aider Haïti à résoudre ce problème. La ligne que nous avons adoptée et que nous tenons avec constance, sur laquelle nous n’avons pas variée, c’est que la solution aux problèmes d’Haïti doit être le résultat d’un dialogue entre les Haïtiens, d’un dialogue sur la manière dont la vie politique est conduite ici, dont les élections sont réalisées.

Nous, nous continuons de soutenir ce dialogue en dépit de tous les échecs, de tous les contretemps et je note que l’actualité politique dans ce pays est constituée pour l’instant par les deux processus de dialogue ; celui lancé par le premier ministre Ariel Henry, qui est parvenu à un accord. Nous espérons qu’il va s’élargir et se consolider. Puis, l’initiative aussi très valable lancée par la société civile haïtienne pour la recherche d’une solution haïtienne à la crise.

Le Nouvelliste : La France en des occasions ou d’autres, a tenu à rappeler l’importance qu’elle accorde aux droits de l’Homme et la démocratie. Vous croyez qu’il fallait à tout prix prendre ces positions, parce que dès fois vous avez fait des sorties différentes de ce que disait ou ne disait pas les autres pays ?

Ambassadeur Jose Gomez : Je pense que la défense des droits de l’Homme est un élément essentiel pour l’amélioration de la situation en Haïti. Ce sont des thèmes auxquels la France est très attachée. Et, il s’est produit des évènements intolérables. J’en ai rappelé quelques-uns tout à l ’heure. J’ai cru qu’il était de mon devoir, dans le respect de la souveraineté haïtienne, d’exprimer une réaction sur ces sujets. Que les gens qui sont victimes de ces abus n’ont pas le sentiment d’être complètement abandonnés, d’être complètement seuls, isolés, face aux violences dont ils font l’objet.

Je me suis exprimé sur ce sujet, ça m’a valu des remarques parfois désagréables, mais je persévère. C’est la ligne de la France, et, je le note, c’est aussi la ligne de l’Union européenne.

Le Nouvelliste : Vous avez été des fois appelé à la chancellerie haïtienne ?

Ambassadeur Jose Gomez : Ah ! vous me permettrez de rester discret sur ce sujet.

Le Nouvelliste : Monsieur l’ambassadeur, quel regard vous portez au seuil de votre départ, sur Haïti et les nombreux défis auxquels le pays est confronté ?

Ambassadeur Jose Gomez : Vous êtes dans une situation vraiment très difficile. Très complexes. Ma vision des choses c’est que l’État haïtien a été infiltré par des groupes affairistes, des groupes mafieux qui ponctionnent très fortement les finances publiques ; qui détournent massivement l’argent public des Haïtiens ; qui s’opposent aux avancées de la gouvernance démocratique ; qui s’opposent au contrôle démocratique sur l’usage des ressources publiques. Je crois que tant qu’on n’aura pas réglé ce problème, Haïti ne pourra pas avancer.

Je pense qu’il faut faire reculer la corruption. Il faut permettre aux institutions démocratiques d’exercer leurs fonctions pour qu' Haïti puisse trouver un chemin. J’ai accueilli très positivement les déclarations du premier ministre Ariel Henry qui disait qu’il n’accepterait pas la corruption au sein de son gouvernement. Je prends note avec beaucoup d’intérêt de cette déclaration. Il faut avancer sur ce chemin, sans cela Haïti va continuer à s’enfoncer. Ce n’est vraiment pas ce que je souhaite comme ami d’Haïti. Donc, il faut progresser dans ce secteur.

Le Nouvelliste : Vous avez été, et c’est assez rare pour le souligner, ambassadeur des deux côtés de l'Île. Si vous avez un parallèle à faire, de ce qui se passe, de ce qui a pu se passer en République Dominicaine et ce que vous avez vécu en Haïti. Ce serait quoi ? Qu’est-ce qui est semblable ? Qu’est-ce qui est dissemblable ?

Ambassadeur Jose Gomez : Ah… Vous partagez la même île, mais vous êtes des peuples très différents, avec des trajectoires très différentes, des personnalités très différentes. Je pense qu’en République Dominicaine, les élites politiques et les élites économiques ont une politique peut-être plus sensible à l’intérêt commun. Elles ont su prendre à un certain moment les bonnes décisions pour développer les secteurs clés pour le pays. Haïti a au moins autant de ressources. Haïti a au moins autant de talents que son voisin, mais cette énergie haïtienne ne parvient pas à s’exprimer en raison de ce que j’ai mentionné tantôt. Le jour où les Haïtiens pourront donner leur pleine mesure, montrer de quoi ils sont capables, ce pays va rejoindre l’autre partie de l’île dans le chemin vers le développement.

Le Nouvelliste : Y-a-t-il une chose que les Haïtiens devraient apprendre de la République dominicaine ?

Ambassadeur Jose Gomez : Peut-être, le fait de savoir qu’à un certain moment, c’est l’intérêt général qui doit prendre le dessus. Et pas toujours constamment les intérêts particuliers. La République dominicaine, un pays qui m’est cher, a aussi, comme tous les pays du monde sans doute, des choses à améliorer. Mais au moins, ça ils l’ont fait, c’est un pays qui continue d’avancer. Il faut absolument qu’Haïti les rejoigne sur cette voie du développement.

Le Nouvelliste : Pendant que vous y étiez ambassadeur, il y a eu ce grand mouvement en République dominicaine contre la corruption, pendant que vous étiez ambassadeur en Haïti, il y a eu cette tentative de demander où est passé l’argent de Petro Caribe. Vous avez fait un parallèle, une analyse ?

Ambassadeur Jose Gomez : Oui. J’ai vu que d’un côté, on avait la « Marcha Verde » et de l’autre côté, ici, on a le mouvement des PetroChallengers. Les deux mouvements ont essayé de lancer la justice pour régler ces affaires. Je note qu’en République dominicaine, il y a eu des élections qui ont permis une alternance. Peut-être que le mouvement de la « Marcha Verde » a quelque chose à voir avec cette alternance. Il a produit des résultats qui ne sont peut-être pas immédiatement ce qu’ils visaient, mais, il y a eu ce changement, cette alternance au pouvoir. Je note qu’il y a un certain nombre d’affaires anti-corruption qui sont traitées par les tribunaux dominicains en ce moment.

Le Nouvelliste : Y-a-t-il un témoignage sur quelque chose en particulier qui vous a marqué ces dernières années que vous souhaitez partager avec nos lecteurs, Monsieur l’ambassadeur ? Choses vues ou entendues, comme on dit ici ?

Ambassadeur Jose Gomez : Un témoignage ? Choses vues ou entendues ? Je ne sais pas. Ce qui me frappe c’est quand je vais le dimanche à la campagne. C’est un autre Haïti. C’est complètement différent. Je croise sur les chemins des familles qui reviennent de la messe ou de l’office. Je vois cette civilisation très particulière. Ils sont très bien habillés. Ils sont très soigneux de leur apparence. Ce qui est tout à fait bien. Ils vous saluent avec beaucoup de grâce et d’élégance. Je suis très sensible à cette Haïti-là qui n’est pas celui que j’ai côtoyé le plus, mais c’est celui sans doute sur lequel il faut aussi compter pour l’avenir. C’est-à-dire, des gens qui travaillent et qui gagnent leur subsistance à la sueur de leur front, dans un travail difficile ; qui travaillent honnêtement et qui gagnent leur vie tout aussi honnêtement. C’est sur ces gens-là qu’il faudrait parier, leur donner les moyens de vivre mieux. Voilà les choses vues que j’ai notées.

Le Nouvelliste : Vous laissez Haïti sur fond de crise socio-politique aiguës. La France est-elle partie prenante d’une des solutions à la crise ?

Ambassadeur Jose Gomez : La France travaille avec ses partenaires de l’Union européenne et aussi ses partenaires du Core group. Alors comme je vous l’ai déjà dit, c’est très clair et c’est une évidence : personne ne peut résoudre la crise à la place des Haïtiens. C’est la pire des solutions de tout ce que l’on pourrait proposer. Ensuite, les pays amis ne vont pas rester les bras croisés. Les pays amis d’Haïti, dont la France, encouragent les solutions, les voies qui leur semblent prometteuses. Parmi ces voies prometteuses, le processus lancé par le premier ministre Henry, j’espère qu’il va aboutir et se renforcer. Vous avez le processus de la société civile. Peut-être qu’un jour, je ne sais pas, d’une certaine manière, ces processus vont s’avérer complémentaires. Les partenaires d’Haïti continuent de pousser dans cette voie pour qu’ils puissent avoir dans un délai pas trop éloigné des élections les plus transparentes possibles, crédibles du point de vue démocratique et des élections qui ne se fassent pas sous le contrôle des gangs. Ça, c’est très important. Nous appuyons ces processus de dialogue, nous continuons de coopérer étroitement avec Haïti et d’apporter toute l’aide que nous pouvons aux Haïtiens. J’espère que les forces du dialogue vont l’emporter, parce qu’il y a des forces contraires très puissantes. J’espère que le citoyen haïtien aura le dernier mot.

Le Nouvelliste : Depuis l’assassinat du président Moise on a vu le Core Group reprendre cohérence. On a vu le communiqué du Core Group pour déposer Claude Joseph et supporter Ariel Henry. On a vu le dernier communiqué en date supporter Ariel Henry contre Joseph Lambert. Le Core Group a-t-il retrouvé une cohérence ?

Ambassadeur Jose Gomez : Vous décrivez les évènements de votre façon. Moi, je ne dirais pas cela complètement de cette manière-là. Au sein du Core Group, il y a des pays très différents. Tous ces pays, je pense, et je le crois, sont des amis sincères d’Haïti. Ils souhaitent pour ce pays le développement. Ils souhaitent pour ce pays la démocratie. Parfois, nos positions peuvent être différentes. Alors, c’est vrai que du temps de l’administration Trump, le dialogue pouvait être un peu plus compliqué. Là, il est plus simple. Je pense qu’il y a une vision qui est assez largement partagée, qui est qu’il faut soutenir les processus de négociations et d’ententes entre les Haïtiens pour parvenir au but que j’ai mentionné tout à l’heure. Donc, nous travaillons dans une assez large entente, mais bien entendu, il faut le dire à chaque fois, ce sont les Haïtiens qui doivent régler cette crise.

Le Nouvelliste : Qu’est-ce que cela a été d’être ambassadeur, membre de l’Union européenne et du Core Group en Haïti pour vous ?

Ambassadeur Jose Gomez : Pour moi, ça a été une très grande responsabilité. Parce que la communauté internationale, on lui donne dans ce pays un rôle très important.

Le Nouvelliste : Et de fait…

Ambassadeur Jose Gomez : Oui, le Core Group a un rôle important mais peut-être pas autant qu’on le croit. Et, il est sain qu’il ne soit pas aussi important qu’on le croit. Franchement, il est sain que les Haïtiens prennent toutes les responsabilités en Haïti. Il n’y aura pas de solutions imposées aux Haïtiens. Ça, ça n’existe pas. Ce n’est pas possible. On peut venir en appui à une solution. On peut venir appuyer les efforts haïtiens pour aller vers une solution, mais on ne peut pas l’imposer aux Haïtiens et personne n’essaie de le faire. J’ai travaillé en très bonne entente avec mes collègues de l’Union européenne que je remercie. Nous avons toujours eu un dialogue fructueux au sein du Core Group et pour moi c’était une très grande responsabilité de représenter la France dans ces deux instances.

Le Nouvelliste : On a connu la période où le Core Group ne pouvait pas sortir de communiqué parce qu’il n’y avait pas de position commune et on a vu récemment le retour de la cohérence au niveau du Core Group. Comment prend-on les décisions au Core Group ?

Ambassadeur Jose Gomez : Par consensus. Le Core Group est un ensemble d’ambassadeurs qui représentent des États souverains ou des organisations internationales comme l’OEA ou comme l’Union Européenne. Et dans un tel groupe, les décisions se prennent par consensus, par dialogue. Donc, quand notre dialogue abouti, il aboutit à une prise de position commune, une démarche commune. Le public haïtien connait les déclarations, il ne connait pas forcément toutes les démarches. Voilà comment fonctionne le Core Group.

Le Nouvelliste : Ce sont des consultations téléphoniques ? Des réunions autour d’une table ?

Ambassadeur Jose Gomez : Cela dépend. En temps de Covid, la visio-conférence s’impose. Quand il n’y a pas de Covid, quand la situation sécuritaire aussi le permet, les réunions sont en présentielles. Il n’y a aucun mystère en ce qui concerne le fonctionnement du Core Group.

Le Nouvelliste : Le représentant du secrétaire général au sein du Core Group est un membre parmi d’autres ou quelqu’un de prééminent ?

Ambassadeur Jose Gomez : Il n’y a pas de secrétariat général du Core Group. Mais, si vous voulez, le secrétariat, comme vous le dites, est assuré par Helene Lalime et les Nations-Unies. Puisque le Core Group a été créé dans le sillage d’une résolution des Nations-Unies, il est tout à fait normal que la représentante spéciale du secrétaire général joue un rôle de secrétariat général et d’impulsion du Core Group.

Le Nouvelliste : On a vu ces deux derniers mois, Madame Lalime pour la citer, prendre position pour Claude Joseph et quelques jours après, le Core Group prendre position pour Ariel Henry. C’était exceptionnel ?

Ambassadeur Jose Gomez : Non, les choses ne se sont pas passées exactement comme ça. A l’assassinat du président Jovenel Moïse, tout le monde craignait que le pays ne sombre dans un très grand chaos. Et le seul gouvernement disponible, si vous me permettez d’employer cette expression, c’était le gouvernement de Claude Joseph. Il était tout à fait normal qu’il y ait un soutien pour Claude Joseph, puisque c’était le seul gouvernement. 

D’ailleurs, soit dit entre nous, certains membres de l’opposition aussi, en privé, demandait qu’on soutienne Claude Joseph. Au bout d’un certain temps, il a été pris en considération le fait que le président Moïse avait nommé Ariel Henry pour conduire un dialogue en vue d’aboutir à un gouvernement de consensus ou d’ouverture. Le Core Group a pris en considération ces faits. Voilà comment cela s’est passé.

Le Nouvelliste : Vous rencontrez les membres du gouvernement. D’ailleurs, comme ambassadeur c’est votre principale mission. Mais, vous rencontrez aussi les membres de l’opposition, Monsieur l’ambassadeur ? Cela vous est-il arrivé ces dernières années ?

Ambassadeur Jose Gomez : Beaucoup. J’ai rencontré tout le monde. J’ai rencontré les hommes politiques de tout bord. J’ai eu avec eux des heures de discussions, comme c’est mon travail d’ambassadeur. Évidemment, avec des gens qui appartiennent à la « majorité », au camp présidentiel, mais aussi avec des gens qui appartiennent à l’opposition. Même à l’opposition dite radicale. Je leur ai tenu tous le même discours, toujours, dans une clarté très grande. Et toujours en faveur du dialogue. Toujours en les incitant à parvenir à un accord. A s’unir pour renforcer la démocratie haïtienne, lutter contre la corruption. J’ai été clair pour tous sur les objectifs que l’on pouvait ambitionner pour Haïti et ceux contre quoi il fallait lutter. Cela n’a entrainé aucune difficulté.

Le Nouvelliste : Vous avez été entendu ? Vous avez d’autres conseils à fournir aux hommes politiques haïtiens ?

Ambassadeur Jose Gomez : Vous savez, je dialogue avec eux, mais je ne leur fournis pas de conseils. Parce que je suis un étranger. Ici, au bout de trois ans, je suis un débutant en affaires haïtiennes. C’est tellement compliqué. Moi, je ne connais pas leur pays. Je ne leur donne pas de conseils. Je leur donne les réactions d’un étranger, quitte à me tromper et eux, réagissent. Je discute avec eux. C’était vraiment des discussions ouvertes où je donnais le point de vue, de quelqu’un qui vient de l’extérieur, parfois erroné. Parfois, je ne vois que la moitié des choses. Il y a une partie de la réalité qui m’échappe et mes interlocuteurs, souvent j’ai établi avec eux des liens de confiance, me disaient, les choses sont plutôt comme ça mais sur ce point, vous avez raison ; il y a telle chose qu’on peut prendre en considération. Ce n’était pas des conseils, c’était plutôt des discussions. Je leur disais ce qui me semblait assez bon pour Haïti, c’est-à-dire, le dialogue, la démocratie, le respect des institutions et eux-mêmes réagissaient à ces remarques. J’ai eu beaucoup, beaucoup de travail politique de ce type, avec la crise politique haïtienne.

Le Nouvelliste : Un dernier mot Monsieur l’ambassadeur ?

Ambassadeur Jose Gomez : Simplement pour saluer mes amis haïtiens. Je les laisse ici, un peu avec le cœur serré. Parce que la situation est très difficile pour eux. Je sais qu’ils méritent mieux que ce qui se produit. Et que ce qui arrive est souvent très injuste. On a des vies qui sont très, très compliquées. Je leur dis au revoir, mais je continuerai à leur faire signe depuis Paris et je n’oublierai pas Haïti.

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Propos recueillis par Frantz Duval

Retranscrits par Sindy Ducrépin

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