Relance et reconstruction, le gouverneur de la Banque de la République d’Haïti fait le point

Dans une interview exclusive accordée au journal Le Nouvelliste, Jean Baden Dubois, gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH), fait le point sur les mesures arrêtées à ce jour pour favoriser la relance et la reconstruction après le séisme du 14 août 2021. Le gouverneur Dubois repasse en revue les leçons tirées de 2010 et aborde des sujets comme le support à la gourde et l’importation des produits pétroliers.

Publié le 2021-09-17 | lenouvelliste.com

Le Nouvelliste:  La Banque de la République d’Haïti (BRH) a annoncé des mesures d’atténuation du choc provoqué par le séisme du samedi 14 août 2021. Pouvez-vous nous rappeler ces mesures ?

Jean Baden Dubois: Les mesures d’atténuation annoncées par la BRH visent surtout la reconstruction post - séisme, l’accompagnement des IMF "Institutions de microfinance"  (coopérative et non coopérative) affectées par ce désastre, ainsi que la mise en place d’un mécanisme de recapitalisation pérenne de ces institutions en vue d’un meilleur accompagnement des micro, petites et moyennes entreprises. A travers ces mesures, la BRH cherche à réduire le risque de crédit des institutions de microfinance et à relancer les activités financières dans la région sud d'Haïti.

La mise en place d'un Fonds de recapitalisation qui vise à fournir la couverture financière nécessaire pour faire face aux pertes encourues lors du tremblement de terre et pour aider les institutions de microfinance de continuer à servir leur clientèle, en particulier les petites et moyennes entreprises. Ce fonds permettra aux IMF de combler les excédents de coûts liés aux prêts de petite taille qui seront accordés aux micro, petites et moyennes entreprises. Ceci donnera lieu à un ciblage stratégique des commerçants victimes tout en les aidant à supporter les coûts de financement des intérêts des prêts de petite taille, sur un horizon de 3 à 5 années vers un prêt régulier. 

La mise en place d’un Fonds de reconstruction est également projetée afin d’encadrer les institutions financières (banques, institutions de microfinance et les autres institutions de crédit) dans l’octroi de prêts (au logement ou commercial) à moindre coût aux ménages, entreprises, … frappés par le séisme à travers un programme dénommé reconstruction 5 - 10 - 20. Il s’agit de prêts en monnaie locale ayant les caractéristiques suivantes (5% mise de fonds, 10% d’intérêt sur 20 ans). L’objectif de ce programme est de permettre à tous les agents économiques évoluant dans le grand Sud d'Haïti d’avoir accès à un logement décent, parasismique et anticyclonique.

Une autre composante de ce fonds de reconstruction est le Programme 10 -10 - 20 : incitatif à la première résidence.  A travers, ce programme, déjà sous-revue avec l’Association professionnelle des banques (APB), il sera offert aux ménages, sur tout le territoire, la possibilité de se procurer une maison décente à partir d’un apport initial de 10%, un financement offrant un taux d’intérêt de 10% l’an sur une période de vingt (20) années. 

Le fonds de construction incite le développement de l'immobilier en Haïti, il attire des investisseurs et des développeurs, permettant ainsi de croître le parc de logement dans le pays sérieusement impacté par le tremblement du 12 janvier 2010 et de celui du 14 août 2021.

Aussi, la circulaire 113 mise en place par la BRH en 2019 sera renforcée encore une fois par le Fonds de recapitalisation afin de s’assurer que tous les acteurs de la chaîne de production agricole ayant été victimes du séisme puissent reprendre leurs activités au moyen d’un prêt dont le taux d’intérêt avoisinerait 6%. Les remboursements de ces prêts iront aux profits des institutions financières coopératives à travers lesquelles les prêts seront octroyés. Ces institutions seront tenues de verser 10% de leurs dividendes, avant distribution, au Fonds de soutien.

L’alimentation d’un Fonds de garantie partielle établi sur le court terme incitera le secteur bancaire domestique à élargir son engagement dans le secteur de la microfinance. Ce Fonds de garantie devrait permettre aux IMF de lever des fonds en monnaie locale afin de développer leurs portefeuilles de prêts, d’augmenter leur taux de pénétration et de consolider leur situation financière (ce fonds pourrait adopter les modalités de “Blended Finance”).

Une autre mesure prise est la mise en place de la circulaire relative au respect des normes sismiques pour les bâtiments logeant toutes les institutions financières. 

Le Nouvelliste: La BRH envisage-t-elle de communiquer autour de ces mesures et quelles seront les stratégies pour se rapprocher des potentiels bénéficiaires finaux et leur fournir un accompagnement pour qu’ils comprennent les mécanismes, avantages et, le cas échéant, les contraintes de ces mesures d’accompagnement ?

Jean Baden Dubois: La politique de communication de la banque centrale a beaucoup évolué au cours de ces dernières années et la BRH a déjà commencé à communiquer autour de ces mesures, notamment à travers la conférence de presse conjointe tenue le lundi 30 août 2021 par le Ministère de l’Economie et des Finances (MEF) et la Banque de la République d’Haïti (BRH), à travers magazine économique de radio Métropole le dimanche 5 septembre dernier, et le Webinaire du vendredi 10 septembre organisé avec l’ingénieur Claude Prépetit autour du thème : « Risques sismiques en Haïti et Bref aperçu sur les risques cycloniques et d’inondation », ainsi que cette entrevue. Alors que la BRH avance avec ces mécanismes de soutien, une stratégie de communication intensive est en train de se déployer afin de bien aborder les problèmes auxquels font face les potentiels bénéficiaires et en vue de réduire les asymétries d’information.

Le Nouvelliste: Pouvez-vous indiquer au Nouvelliste en quoi les mesures de 2021 sont-elles différentes des mesures annoncées pour venir en aide aux institutions financières, entreprises et ménages victimes du 12 janvier 2010 ?

Jean Baden Dubois: Les mesures de 2021 tiennent compte de la conjoncture et de la région affectée et elles concernent surtout les institutions de microfinance. Les mesures de soutien visent surtout la reconstruction, l’accompagnement et le renforcement des autres institutions financières. Les mesures en 2021 atteindront directement les bénéficiaires, à travers le mécanisme 5-10-20.

Il est à noter qu’en 2010 les principales mesures tournaient autour des banques commerciales qui étaient alors les plus affectées par la situation de leurs débiteurs. La Banque de la République d'Haïti (BRH) avait permis, à travers les circulaires, des exonérations sur des prêts à partir desquelles la charge de provision avait été réduite, ceci avait permis de consolider leurs assises financières.

Le Nouvelliste: Quels ont été les résultats obtenus par les programmes post-séisme du 12 janvier 2010 mis en œuvre par la BRH ? Quel a été le portefeuille mobilisé ? Combien d’institutions financières, d’entreprises et de ménages en ont bénéficié à nos jours ?

Jean Baden Dubois: Après le tremblement de terre de 2010, plusieurs programmes ont été mis en place pour venir en aide à tous les débiteurs du système financier directement touchés. Selon une estimation de la BRH, ces débiteurs étaient évalués à environ 40% du portefeuille de prêts des institutions financières du pays. Parmi ces programmes, on peut citer :

Le Fonds de garantie partielle de crédit (FGPC) qui visait à octroyer des garanties partielles de crédit sur les prêts susceptibles de devenir improductifs après le séisme et qui permettaient de financer la reprise des activités après le tremblement de terre.  Son capital était de 35 millions de dollars (la BID s’était engagée pour 20 millions de dollars, la Banque mondiale 2.5 et le Département du Trésor américain 12.5, à travers le « Multi-donors trust Fund »).  En 2015, 10 PME (petites et moyennes entreprises) et 245 microentreprises en ont bénéficié directement à travers trois (3) banques et deux (2) institutions de microfinance.  

La restructuration des prêts et la constitution de provisions spécifiques y relatif. Au moyen de ce programme, les établissements bancaires, d’un commun accord avec leurs clients, étaient autorisés à procéder à la redéfinition des modalités de tout prêt sain avant le 12 janvier 2010. Les prêts ainsi restructurés avaient fait l’objet d’une provision spécifique de 2%.

L’exonération de réserves obligatoires sur les ressources captées et utilisées pour octroyer l’acquisition, la construction et la réparation d’immeubles immobiliers (résidentiels et commerciaux). Mis en place en août 2010, ce programme a permis à plus d’un de reconstruire sa maison après le séisme de 2010 à un coût faible inférieur au taux d’intérêt du marché. 

Le Nouvelliste: Quelles ont été les forces et les faiblesses des programmes mis en œuvre par la BRH après le séisme du 12 janvier 2010 ?

Jean Baden Dubois: La période post-séisme a donné lieu aux premiers programmes de fonds de garantie partielle et pro-croissance. Comme force, on peut citer le fait que les mécanismes de financement mis sur pied ont été innovants et bien accueillis par les différents secteurs de l’économie. Ils ont permis d’éviter la panique au niveau de notre système financier. En termes de faiblesses, on peut citer :

le temps de démarrage assez long du FGPC, devenu opérationnel qu’en mars 2011, soit 1 an et 2 mois après le séisme de 2010.

La difficulté de trouver des demandes pour pouvoir écouler le capital du fonds ; ce qui a entraîné une utilisation non optimale de la quasi-totalité du montant qui devrait être alloué.

Les retombées attendues sur la population en termes de croissance de logement dans le pays ne sont pas véritablement concrétisées.

LN:  Quelles sont les leçons apprises après 2010? Comment les leçons apprises du tremblement de terre du 12 janvier 2010 ont-elles aidé la BRH à concevoir une meilleure stratégie d’intervention post-séisme en 2021 ?

JBD: Les principales leçons apprises de 2010 enseignent la nécessité d’agir vite et de façon efficace afin que les programmes soient opérationnels le plus rapidement possible. Actuellement, les évaluations du système bancaire et des institutions de microfinance sont en passe d’être complétées, ce qui permettra d’estimer la taille des différents programmes et raccourcir le délai d’intervention.

Nous avons également compris que l’aide reçue sans une programmation peut donner lieu à des conséquences peu désirables pour l’économie. Nous avons en effet développé de nouvelles habitudes de consommation avec les distributions de nourriture qui n’ont pas permis d’augmenter la production agricole, où les paiements en dollars pour tous les services offerts n’ont fait que renforcer la double circulation, pour ne citer que ceux-là. De notre côté à la banque centrale, à la lueur des leçons apprises de 2010, nous sommes à l'avant-garde des appuis que nous allons recevoir. Nous peaufinons encore ce cadre d’intervention composé des mesures précédemment énoncées auquelles les partenaires financiers pourront contribuer. 

LN: Qui seront les principaux bénéficiaires de la stratégie de réponse du séisme 2021 de la BRH ?  

JBD: Les principaux bénéficiaires seront les habitants de la région du grand Sud, mais les implications de ces mesures devraient s'étendre sur toute la population haïtienne. Une région dynamisée du pays à travers des institutions financières renforcées, accompagnant les petites et moyennes entreprises (PME) qui contribuent à la croissance et à la diversification dans la région qui ne saurait qu’entrainer que de nouvelles opportunités. De nouvelles opportunités qui auraient des effets synergiques dans des secteurs de la construction, de l’agriculture, pour ne citer que ceux-là. Nous n’osons pas dire que le grand Sud deviendra un pôle de développement mais nous souhaitons arriver à travers ces programmes de reconstruction à impulser le reste de l’économie.

LN: Quel est le mécanisme de suivi et de surveillance envisagé par la BRH pour s’assurer que les fonds disponibles servent effectivement à financer les institutions financières, les entreprises et les personnes vraiment affectées par le séisme du 14 août 2021 ?

JBD: Le suivi se fera indirectement à travers les institutions financières participant aux différents programmes incitatifs initiés par la BRH. Naturellement, la BRH continuera de renforcer son cadre de supervision au niveau des banques et autres institutions financières afin de s’assurer que les bénéficiaires soient des agents économiques affectées par le séisme et que les normes prudentielles soient respectées. 

LN: Quelle est l’enveloppe globale disponible pour la réalisation de l’ensemble des projets prévus dans le grand Sud et quels sont les résultats escomptés ?

JBD: La taille de l’enveloppe dépendra notamment du résultat des évaluations en cours sur les dommages matériels causés par le séisme. Il pourrait aussi être augmenté des contributions d’institutions partenaires intéressées à la reconstruction de l’écosystème entrepreneurial des régions affectées.

LN: Les principales pertes après le séisme du 14 août 2021 concernent les vies humaines et les bâtiments (résidentiels et commerciaux) ; que prévoit la BRH pour ces deux (2) secteurs en termes d’incitation à contracter des assurances et en termes de financement de l’immobilier de qualité ?

JBD: Pour le moment, la BRH ne dispose pas d'instrument légal l’habilitant à intervenir directement dans le secteur des assurances. Toutefois, elle vérifiera que les projets financés à travers les mécanismes mis en place soient adéquatement assurés. Parallèlement, dans le cadre du volet éducation financière du plan national d'inclusion financière, elle entend mettre particulièrement l’accent sur la sensibilisation de la population aux produits d’assurance.

LN:  « Reconstruire mieux » était un des slogans en 2010, la BRH compte-t-elle se joindre à des initiatives pour protéger les richesses du pays en participant à des formations sur la construction résiliente ou autre forme de renforcement de nos actifs ?

JBD: La BRH demeure ouverte à toutes les initiatives allant en ce sens. Dans son champ de compétence particulier, elle travaille déjà à la mise en place d’une circulaire enjoignant les institutions financières à s’assurer que leurs immeubles répondent aux normes parasismiques et anticycloniques.

LN: La BRH est très sollicitée pour l’acquisition de carburant, elle fait des injections pour stabiliser le marché des changes. Sans la retenue d’une partie des dollars des transferts de la diaspora, les réserves seraient à zéro, cette politique sur les importations des produits pétroliers et la gourde est-elle appelée à se poursuivre ? Si oui, jusque dans quelle mesure ? existe-t-il une limite aux moyens de la BRH ?

JBD: Vu la rétrocession par les institutions financières d’une partie des devises liées aux transferts, la BRH entend s’assurer qu’une partie de ces flux facilite au pays l’acquisition de biens stratégiques tels que les produits pétroliers. De même, une partie des devises rétrocédées sert à alimenter régulièrement le marché formel des changes. Ces mesures seront adaptées en fonction des conditions du marché et de la lecture de la situation macroéconomique et financière par les autorités monétaires.

LN: Avant la mise à disposition des dollars de la BRH pour importer les produits pétroliers, les compagnies trouvaient seules les devises nécessaires, pourquoi la BRH s’est-elle substituée à leur action et quels sont les avantages de cette position pour le pays ?

JBD: Les ventes de devises de la BRH aux compagnies du secteur pour l’acquisition de produits pétroliers datent de plusieurs années. Toutefois, avec la rétrocession à la BRH d’une partie des devises liées aux transferts, la banque centrale juge important d’allouer une partie des devises ainsi collectées à l’acquisition de biens stratégiques comme le pétrole. Ceci permet aux compagnies pétrolières d’acquérir des devises à temps tout en réduisant l’impact de leur demande sur la situation du marché des changes. En effet, les études effectuées par les cadres de la BRH sur le fonctionnement du marché des changes ont démontré que la présence des pétroliers sur le marché occasionne une pression provoquant ainsi une hausse artificielle du taux de change.

LN: Près de 600 millions de dollars pour importer les produits pétroliers, cela représente une dette sur le long terme ? Un placement ? Une simple facilité à court terme ?

JBD: Il ne s’agit pas d’une dette, d’un placement ou d’une facilité de court terme. La majeure partie de cette somme correspond aux besoins de devises des compagnies pétrolières en vue d’importer du carburant. Le reliquat correspond à des arriérés de paiement de l’État haïtien envers ces compagnies.

LN: La gestion du secteur pétrolier par le gouvernement est l’une des principales causes de non-signature d’accord avec le Fonds monétaire international (FMI), le gouvernement et la BRH comptent-ils revenir à la situation antérieure de libération, non des prix, mais des importations de produits pétroliers ?

JBD: L’État achète le gallon de gazoline à un prix nettement plus élevé que ce qui est affiché à la pompe (achat à 2,45 $ sur le marché international, mais vente à 2,09 $ à la pompe). Une telle perte a de lourdes conséquences sur la situation des finances publiques, et par conséquent sur le financement monétaire. Ainsi, la gestion du secteur pétrolier est l’un des aspects importants qu’il faudrait considérer dans les discussions. Lors de son intervention, le ministre de l'Economie et des Finances Michel Patrick Boivert a reconnu que la subvention de la consommation des produits pétroliers telle qu’elle existe est inefficiente et insoutenable. Un large consensus entre les différents acteurs est donc crucial pour trouver les meilleures approches qui vont alléger les charges de l’Etat et diminuer les conséquences sur les réserves.

LN: L’autre grand poste de dépense concerne le soutien à la gourde pour plus de trois cent millions de dollars, là encore que va-t-il se passer ? Avant 2020, le marché était libre, depuis les mesures de la BRH il faut plus de dollars pour soutenir artificiellement le taux de change ?

JBD: Comme vous le savez, il y a plusieurs facteurs qui peuvent expliquer des mouvements au niveau des changes. Le marché des changes reste un marché comme tout autre marché aujourd’hui qui évolue selon la loi de l’offre et de la demande. C’est ce qui confère au marché des changes son caractère dynamique. Au niveau de la BRH, nous prenons des mesures d’intervention pour lisser les fluctuations qui risquent d’avoir des conséquences néfastes sur la stabilité des prix, vu que la variation du taux de change a un impact direct sur le niveau des prix en Haïti. Ce qu’il faut retenir est que la demande de dollars dans l’économie continue à augmenter pendant que les sources d’approvisionnement en dollars sont pratiquement amoindries, à cause d’une série de chocs, lesquels ont des conséquences négatives sur les secteurs qui alimentent l’offre de dollars comme le tourisme, les exportations, la rentrée des membres de la diaspora, etc. Les principales sources qui soutiennent le déficit commercial de la balance des paiements demeurent les transferts sans contrepartie qui sont évalués à près de 3 milliards de dollars sur les neuf (9) premiers mois de l’exercice 2020-2021.

LN: Après les mesures de 2020, le marché des changes s’est retrouvé avec une multitude de taux de change, la BRH a-t-elle procédé à une évaluation de sa politique dans ce secteur qui n’est pas en faveur du consommateur final mais ne profite qu’aux banques, aux spéculateurs et à la BRH seulement ?

JBD: A plusieurs reprises, on a soulevé le problème de multiplicité des taux de change. La réponse que la BRH veut donner au public, aux différents acteurs et à Le Nouvelliste est qu’il y a toujours plusieurs taux sur le marché des changes. Si l’on considère le marché des changes dans sa globalité (donc le formel et l’informel), il y a une multitude d’acteurs qui font des transactions. Donc, on peut même dire qu’il y a presque autant de taux de change que d’acteurs présents sur le marché. C’est une situation qui existait avant que la BRH ait pris les mesures de 2020 pour corriger certains abus subis par les bénéficiaires de transferts. La BRH ne reste pas inactive, elle analyse constamment l’environnement macroéconomique et apporte des réponses à chaque mutation du marché.

LN: retour non pas d’un taux unique mais de la disparition des multiples marges qui font le grand écart ?

JBD: Comme je viens de le mentionner, la BRH travaille constamment sur les dispositions à prendre par rapport aux changements liés à la dynamique de l’environnement économique. Au moment opportun, elle peut prendre des mesures réglementaires pour corriger des imperfections au niveau du marché qui pourraient causer des torts à la population. En ce sens, j’ai déjà fait plusieurs réunions avec mon staff sur la manière d'aborder les problèmes concernant les grands spreads de change.

LN: Combien de licences d’agent de change étaient opérationnelles en 2019-2020? Combien de nouvelles licences d’agent de change ont été attribuées ces 12 derniers mois? Que va apporter cette revitalisation du secteur ?

JBD: En 2019-2020, près de quatre (4) licences d’agent de change étaient opérationnelles. Pendant les douze (12) derniers mois de l’exercice en cours, il n’y a pas eu de nouvelles licences. Il est important de noter qu’avant 2019-2020, une vingtaine d’agents de change avaient été autorisés à fonctionner. Mais en réalité seul l’agent de change Turnier fonctionnait selon le décret de 1989. Ces nouvelles dispositions prises par la banque centrale permettent au public d’avoir accès à plus de fournisseurs de services de changes car nous avons maintenant un marché formel plus élargi, constitué des banques commerciales et des agent de changes. Ces nouvelles dispositions rentrent aussi dans le cadre d’un processus de normalisation du marché des changes en Haïti.

LN: Haïti a reçu récemment 224 millions de dollars du FMI, cet apport dans le cadre de la pandémie de Covid-19 est-il assujetti de conditions particulières et que va-t-il apporter à l’économie nationale ?

JBD: Ce fonds de 224 M$ accordé le 23 août 2021 à Haïti fait partie des allocations de DTS (Droits de tirages spéciaux) que le FMI octroie généralement aux pays membres pour alimenter leurs réserves internationales. C’est une forme d’appui à la balance des paiements. Ce montant correspond au quota de DTS dont dispose Haïti au FMI. La BRH n’aura pas à rembourser ce montant contrairement aux 110 millions obtenus en 2020 qui sont passés aux engagements à long terme de la BRH auprès du FMI. Cependant, si ce montant de 224 M$ ou une partie est converti en gourdes pour aider l’Etat à apporter des réponses à des problèmes urgents comme la crise de Covid-19, cela sera considéré comme un prêt à l’Etat qui va alimenter le financement monétaire. Si le MEF l’utilise pour le réaliser, cela aura des conséquences sur l’épuisement des réserves nettes de change de la banque centrale.

LN:  A la veille de la fin de l’exercice fiscal 2020-2021 peut-on déjà faire un bilan et projeter des perspectives pour 2021-2022 ?

JBD: L’exercice fiscal 2020-2021 qui doit prendre fin dans moins d’un (1) mois s’est révélé particulièrement difficile, marqué par  différents  chocs. Les indicateurs disponibles augurent que la croissance économique sera négative la troisième année consécutive, ce qui va affecter le niveau de vie de la population.  En dépit de tout, il convient de noter que sans les mesures prises par les autorités économiques la situation aurait pu être beaucoup plus catastrophique. Comme points positifs, signalons que l’inflation à date et le taux de change se situent à un niveau inférieur à celui atteint à pareille époque de l’année dernière. En effet, le taux d’inflation publié par l’IHSI pour le mois de juillet 2021 en glissement annuel est de 12,3% contre 25,7% en juillet 2020. De même, le taux de référence moyen à l'achat se chiffre à 96,23 gourdes pour un dollar à la fin du mois d'août 2021 contre 119,67 en août 2020. Comme perspective pour l’année 2021-2022, je pourrais dire que l'efficacité des décisions de politique économique dépend de l’environnement socio-politique. En effet, la stabilité sociopolitique à une grande incidence sur la stabilité macroéconomique. Il faudra pour revenir à une croissance économique positive en 2021-2022 parvenir à réduire les incertitudes pour favoriser les investissements nécessaires à la croissance et à la création d’emplois.

LN: Avez-vous des souhaits pour le pays, des conseils à formuler, relevé des erreurs que l’économie haïtienne ne doit plus commettre ?

JBD: Mon plus grand souhait est de voir chaque Haïtien arriver à une prise de conscience et à bien comprendre que la stabilité comme bien public et l'amélioration de la situation socio-économique dépendent de l’action et de la contribution de chacun de nous. Il me semble important de rappeler les vertus du vivre-ensemble pour une meilleure cohésion sociale en dépit de nos différences. C’est là une condition indispensable à l’attraction des investissements, à la création de la richesse, à la croissance inclusive et au développement d’Haïti dont nous rêvons tous.

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