Avec Pelerinaj », Erol Josué apporte le vodou au Lincoln Center

Près de deux ans après son succès au Théâtre Claude Lévi-Strauss du Musée du Quai Branly – Jacques Chirac à Paris ; bientôt un an après son passage au Worldwide Music Expo (WOMEX) à Budapest, “Pelerinaj” d’Erol Josué sera au Lincoln Center de New York, ce 12 septembre 2021. La musique haïtienne, la culture haïtienne, le vodou et le bagage de l’artiste-chanteur-danseur-hougan seront sur scène avec celui qui réalise un rêve de gosse.

Publié le 2021-09-08 | lenouvelliste.com

Erol Josué, prêtre vodou, comédien, chanteur et danseur, présentera son projet « Pelerinaj » au Lincoln Center for the Performing Arts, à New York, le dimanche 12 septembre 2021. 

Le public aura droit au spectacle total d’un artiste qui, dans sa jeunesse, a toujours rêvé de jouer dans ce centre culturel de l’Upper West Side, l’une des prestigieuses adresses de New York.

Au Lincoln Center, Erol Josué vivra « son rêve américain ». Le temps d’un instant, le prêtre vodou aux multiples chapeaux va emmener le jeune homme qu’il a été sur scène avec âme et bagages. 

« Le Lincoln Center a été et est encore un endroit que j’ai toujours aimé. Au tout début dans mon rêve américain, il faisait partie de ces espaces où je rêvais de jouer un jour. Quelques années plus tard, quand je suis parti vivre à New York, plus précisément à Manhattan, il était constamment sur mon chemin. En été, tous les après-midis, j’y allais régulièrement pour voir outdoor, les autres artistes de la World music », se rappelle-t-il.

Le 12 septembre prochain, l’auteur-compositeur sera cette fois, la star pour qui le public fera le déplacement. La voix de « Gason solid » troquera son statut de spectateur contre celui de performer. Tel qu’il l’a toujours voulu. « Au niveau de mes sentiments, il n’y a même pas de réponses logiques. C’est le pèlerinage. C’est le parcours. C’est le cheminement spirituel. Tu t’attendais à y aller. C’était certes mon rêve, cependant, il n’était pas dans l’ordre de l’impensable. Je savais que j’allais y arriver », explique-t-il.

A peu de jours d’assouvir son désir, le directeur du Bureau national d'ethnologie (BNE) avoue toutefois, qu’il n’est plus ce jeune homme qui caressait ce rêve de se produire au Lincoln Center for the Performing Arts. Des années se sont écoulées et elles ont accouché de cet artiste qui aujourd’hui a tant de choses à raconter. Un cheminement avec des hauts et des bas à conter. « Aujourd’hui, j’y suis. A mon âge et tenant compte de mes expériences, je ne suis désormais plus le même. C’est donc un artiste meurtri, plus aiguisé qui débarque au Lincoln Center », reconnait le danseur.

« Pelerinaj », c’est avec ce projet portant aussi le titre de son deuxième album solo que l’auteur-compositeur fera son entrée dans l’Upper West Side. « ‘’Pelerinaj’’ est paru 10 ans après ‘’Regleman’’ mon premier album. J’ai sorti cet opus qui est comme une sorte de prémonition, d’énonciation. C’est aussi un exemple de beauté. Il retrace mon histoire. Mon histoire dans mon quartier, ma famille, mon temple vodou. C’est mon parcours de combattant. C’est mon calvaire miracle. A partir de ‘’Pelerinaj’’, je rassemble les lambeaux de ma mémoire, de ma famille, dans le but de raconter l’histoire d’Haïti de manière contemporaine et musicale », indique-t-il.

Au Lincoln Center, le pèlerinage d’Erol Josué sera également marqué par les urgences et les crises haïtiennes actuelles. Séisme du 14 août qui a dévasté le Grand Sud du pays, affrontements entre gangs rivaux à Martissant ayant fait fuir les habitants de la zone, cas de kidnapping récurrents, assassinat du président Jovenel Moise, assassinat de civils, tous ces problèmes, entre autres, ont aussi jalonné « son parcours de combattant, selon le chanteur.

« L’actualité des derniers mois a changé ma perception. Cette situation a changé quelque chose en moi et dans mon pèlerinage. Elle a suscité d’autres questions, d’autres formes de sensibilité et fait ressortir de nouvelles fragilités. Mon héritage personnel a été attaqué tout comme l’héritage national est lui aussi attaqué. Ce genre de situation nourrit en bien ou en mal l’artiste. Tous ces problèmes m’ont touché et interpellé. C’est donc ce rendu que je pense pouvoir donner au Lincoln Center. Le public qui fera le déplacement s’intéresse certes à la musique d’Haïti, à la richesse culturelle que représente le vodou, mais il porte également un intérêt au personnage que je suis devenu. Ce côté meurtri. Je vais donc donner ce que je suis devenu, à travers ‘’Pelerinaj’’ qui est une sorte de peinture sonore. », avance-t-il tout en précisant que sur scène, il va aussi laisser la place à la magie du moment.

« On ne peut pas brûler mon rêve »

Figurant parmi les nombreuses familles victimes de la guerre des gangs à Martissant, c’est un houngan dépouillé de son temple qui se produira à New York, le dimanche 12 septembre prochain. Son péristyle a été réduit en cendres. « Martissant c’est mon fief. C’est l’endroit où j’ai grandi ; là où j’ai appris le langage des dieux. J’ai été élevé sous un péristyle appartenant à mes parents, instauré dans la zone en 1955. C’était l’espace dans lequel professait mon père tout comme mes deux grand-mères. J’ai été moi-même initié dans ce temple. C’était un espace de vie et un pôle culturel. Un espace d’accueil et un lieu sacré. Quand tu reçois une vidéo de ta maison en train de brûler, je t’assure que ça fait mal. J’ai perdu des animaux avec qui j’ai longtemps vécu. J’ai perdu des plantes que j’ai pris le soin d’entretenir pour les voir grandir. Tout est parti en fumée. J’ai envie de les revoir. J’ai envie de revoir ma cour », se lamente-t-il.

Erol Josué présente son péristyle « Sosyete Lafrik Ginen » comme une sorte de musée et un héritage communautaire. « A mon retour au pays, j’avais fait restaurer le temple de mes parents, les documents de famille, les cahiers vodous et les accessoires trouvés dans le hounfor. Ce péristyle avait beaucoup d’artefacts taïnos ainsi que d’autres objets culturels datant de la première occupation américaine. Il y avait toute une histoire autour. A mon arrivée à la tête du Bureau national d’Ethnologie, la collection traditionnelle vodou de mes parents servait de collection pour présenter le vodou au Bureau d’Ethnologie. J’ai tenté de monter un péristyle musée à Martissant. C’est tout cela qui a été attaqué. C’est tout cela qui a été incendié », regrette-t-il.

« On ne peut pas bruler mon rêve. On ne peut pas brûler mes connaissances parce que je suis un passeur de cette mémoire qui m’a été confiée. On va reconstruire le temple. Il le faut. Tout comme il faut également reconstruire ce pays », assure Erol Josué.



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