Liminasyon : un album qui captive, transperce et sensibilise

Droits humains ; violences basées sur le genre ; colonialisme ; vodou, ces thèmes composent le menu principal de « Liminasyon ». En 16 titres, cet album de la compagnie Cie Bazou, paru le 28 août 2021 captive, transperce et sensibilise.

Publié le 2021-09-09 | lenouvelliste.com

Traiter des problématiques d’ordre mondial (droits humains, genre, harcèlement sexuel, viol, inceste…) en les plaçant dans la réalité culturelle haïtienne, c’est ce qui constitue l’essence de « Liminasyon ». Ce n’est donc pas au hasard que l’équipe dirigée par la comédienne Ketsia Vaïnadine Alphonse et le comédien Miracson Saint-Val a fait choix du vèvè Milokan jeté sur une maquette en or d’une peinture de Leonard de Vinci pour illustrer l’album. Ce projet, de la conception jusqu’à sa naissance, a été pensé dans les moindres détails. C’est le fruit d’un travail minutieux. Une simple écoute suffit à le prouver, avant même d’avoir écouté les explications de son directeur artistique, Miracson Saint-Val.

« Pour nous, un concept pareil se révèle très intéressant. Il offre une vision perfectionniste de l’individu. Il traduit une dimension idéale de l’être humain, mais dans une perspective très culturelle et liée à sa propre tradition. Ce qui donne donc la possibilité de comprendre comment l’individu peut arriver à s’explorer en se basant sur ses propres référents culturels. De fait, cette maquette d’or placée en dessous charrie toute la grandeur du vodou en tant que mode de vie. A notre avis, c’est un mélange éclectique qui fait sens au travail que l’on propose », explique-t-il.

Avec le vodou comme toile de fond de ce travail, « Liminasyon » n’est toutefois pas réalisé dans une perspective d’initiation ni destiné à un public exclusivement vodouisant. « C’est un titre qui traduit le lien entre l’être humain et ses ancêtres, ses loas, ses parents, qui ne sont désormais plus de ce monde. C’est une possibilité de pouvoir communiquer avec eux. Ce terme emprunté au vodou se réfère à l’ancestralisation dans la langue française ainsi qu’à une occasion de pouvoir adresser certains problèmes. ‘’Liminasyon’’ représente une prière. Une prière adressée pour nos problèmes actuels tels que : la banalisation de la vie, le viol quotidien des femmes, l’injustice, les assassinats, les actes de kidnapping, entre autres », indique-t-il, tout en précisant que « Liminasyon » va au-delà d’un simple album. C’est un projet à double phase : la recherche et la création, visant à dédiaboliser le vodou et déconstruire cette vision « élitiste » des droits humains.

« On pense souvent que parler des droits humains est l’apanage d’une élite, des livres et des théories. Cela ne peut jamais sortir du cadre élitiste ni d’une réalité urbaine. On a donc souhaité, d’une part, d’aller à l’encontre de cette idée et, d’autre part, montrer que le vodou ne rime pas à l’illettrisme ni la saleté ; que le symbolisme du vodou a déjà résolu les discriminations de genre et banni les rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes. Il offre l’espace pour que les individus puissent jouir de leur pleine liberté. Le vodou a toujours été un marqueur de liberté », fait remarquer le cofondateur de la Cie Bazou.

« Liminasyon » se fait porte-parole de celles qui n’osent pas briser la glace dans une société où les victimes de viol sont souvent criminalisées. De ces enfants victimes d’attouchement au sein de leur propre famille. De l’inceste. Il dénonce le patriarcat imposé en système qui tend à contrôler l’émancipation des femmes, à leur imposer un certain mode de vie centré sur les hommes et bénéfique que pour ces derniers. Des morceaux, à l’instar de « Refren doulè », « Yon kadejakè nan lakou a », « Ti bout souf », représentent ce cri du cœur. Ce ras-le-bol d’être victime parce qu’on est tout simplement des femmes. Parce qu’il ne fallait pas porter cette jupe trop courte ni marcher trop tard et seule dans la rue.

« Dans la configuration même du projet, on était parti sur une base de recherches sur des personnalités du monde entier impliquées dans la défense et le respect des droits humains. L’une de ces personnalités a été Denis Mukwege, un médecin congolais qui a beaucoup travaillé sur le viol. De fait, son travail s'est juste reflété sur l’album. Ainsi, nous avons abordé la problématique du viol en l’adaptant à notre propre réalité ; dans un langage accessible à tous les Haïtiens », avance celui qui a joué dans la pièce de théâtre « Cinglée » de Céline Delbecq, sous la direction de Michèle Lemoine.  

Disponible sur toutes les plateformes de vente et d'écoute de musique en ligne, « Liminasyon » affiche une belle pléiade d’artistes composée à la fois de comédiens, comédiennes, chanteurs, chanteuses, musiciens et de poètes : Ketsia V. Alphonse, Jean D’Amérique, Vanessa Jeudi, Ralph Valéry Joe Alfred, Hadler Chéry, Miracson Saint-Val, Charline Jean-Gilles, Joseph Dérilon Fils Derilus, Néhémie Bastien, Staloff Tropfort, Mackenson Brutus, Jimmy Kerby Toussaint, Marc-Harold Pierre, Jhonson St-cyr, Clyde Duverné, Olivier Eddlin et Jemps Philias. Un autre choix qui n’a pas été fait au hasard. « On visait un certain résultat. Vous pouvez donc remarquer que l’album fait preuve d’une orchestration, d’une harmonisation très pointue. Nous avons alors fait en sorte de trouver des artistes capables de porter cette orchestration. Mais aussi des gens impliqués dans des mouvements ou des activités liés aux droits et au bien-être de chacun », signale le metteur en scène.

Miracson Saint-Val s’attend particulièrement à ce que « Liminasyon » fasse son travail. « C’est-à-dire qu’il replace des débats sur la table et offre d’autres possibilités de discussions. Étant un cahier pouvant être au service de toutes les structures, qu’il serve d’outils à tous les organismes de défense des droits humains », souhaite-t-il.



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