ABCedaire de malathion d’une tranche d’histoire d’Haïti 1957-1986

La question de la protection de l’enfant durant le régime des Duvalier

Publié le 2021-09-03 | lenouvelliste.com

« Sou Duvalier yo pa t kite timoun trennen nan lari nan move eta.Chalan,  yon machin Byenèt sosyal  te la pou ranmase ti moun vagabon pou fèmen yo nan santdakèy Kafou. Konsa yo mete yo lekol epi fè yo aprann metye menm fèmizik”.

Ces expressions tiennent lieu de dicton, alimentées dans les soubassements d’une propagande machinale. Aussi est-il de coutume d’évoquer en toute naïveté ou par méconnaissance des faits, un état de bienfaisance à l’égard des enfants les plus pauvres. L'image est maintenu de l’enfant itinérant, mal vêtu orienté vers le centre d’accueil alors dénommé centre d’accueil Duval Duvalier de Carrefour pour être pris en charge par l’État en termes d’accès à l’éducation, à la santé, à la sûreté et à la sécurité et l’encadrement psychosocial.  Pourquoi l’imaginaire fait-il état d’une situation aussi loin de refléter la réalité ?

Durant la période de Duvalier père, les lois édictées sur la protection de l’enfant se sont apparentées à des mesures spectaculaires adoptées, en guise d’effets spéciaux vu l’absence de résultats tangibles en termes de progrès en la matière. Ainsi, entre 1958 et 1971, a-t-on relevé quelques-unes suivies d’autres, entre 1971 et 1986 sous le règne de Duvalier Fils. L’Institut de bien-être social et de recherches (IBESR) a été institué en l’année 1958 avec des prérogatives de protection de l’enfant, de promotion de la famille et de défense sociale eu égard au problème de délinquance juvénile et de prostitution. Il a été, par les mesures en question, adopté le deuxième dimanche de juin comme date de commémoration de la journée nationale de l’enfant. Puis, c’est le tour du décret du 8 décembre « qui rend obligatoire à les père et mère ou toute personne responsable d’un mineur d’envoyer ce dernier à l’école sous peine de sanction d'emprisonnement quand l'enfant s’est trouvé dans la rue, en train d'errer au lieu d'être à l'école ou dans un centre professionnel ».

Dans le contexte d’alors, le pouvoir était surtout sensible à se faire une façade vis-à-vis des organisations internationales dont l’Unicef. En ce sens, il a, par opportunisme, donné l’impression de respecter les dispositions adoptées par cette organisation. Au cours de la même période, le 24 décembre 1960, « par lettre du président  à vie, le Dr François Duvalier, il a été passé des instructions au parquet du tribunal Civil de Port-au-Prince de transférer les mineurs se trouvant au Pénitencier national au centre d’accueil de l’Institut de bien-être social et de recherches. C’est ainsi que 35 mineurs extraits du Pénitencier ont été internés le jour même de son inauguration ». Cet acte posé par le plus haut dignitaire de la République revêt un caractère spontané apparenté même aux mesures de façade prises dans le sens de la protection de l’enfant. Dans quelle mesure le cadre du centre d’accueil Duval Duvalier fut- il approprié pour prendre en charge des enfants en difficulté ayant des besoins spéciaux en éducation, santé et en attention psychosociale ? Quels sont les résultats liés aux actions du président Duvalier en matière de protection de l’enfant ?

En effet, les déficits en matière de scolarisation des enfants sont énormes et criants notamment à Port-au-Prince tels que se présentent des chiffres. « Il est un fait que Port au Prince entre 1946 et 1960 regroupent environ entre 60 000 et 80 000 enfants domestiques et jusqu’à 100 000 au début des années 1970. C’était une situation inquiétante pour une population estimée à près d’un demi-million d’habitants, selon les statistiques disponibles de l’Institut haïtien de statistique et d'informatique (IHSI) ». 

Face à l’échec cuisant en matière de prise en charge dans le domaine de l’éducation de mesures de renforcement sont adoptées pour suppléer les structures en place pour leur déficience, en l’occurrence le centre d’accueil Duval Duvalier et l’Institut de bien-être social et de recherches. C’est le cas, d’un décret introduit sur l'adoption dans nos mineurs en 1966.

Il était question d’envoyer les enfants à l’école si les parents sont trop pauvres ou si l’enfant est orphelin. Selon le décret du 23 décembre 1971 : « Il est disposé des maisons d’enfants, institutions publiques ou privées, laïques ou religieuses peuvent recevoir tout enfant orphelin ou tout mineur dont les parents ou responsables légaux qui ne remplissent pas leurs obligations relatives à son éducation ou ne peuvent les remplir pour des raisons économiques. » Ce qui peut être considéré comme une forme de privatisation du secteur de prise en charge des enfants alors l’une des prérogatives de l’État par le biais de l’Institut de bien-être social et de recherches.

            Dans ce contexte de début de privatisation du social, la famille allait s’impliquer seule puis pour céder la place aux maisons d’enfants enclines au risque de trafic. Ainsi, par un décret du 4 avril 1974, il a été tracé la procédure, les conditions de l'adoption et les droits des enfants dans leur nouvelle famille. Puis un décret promulgué le 8 octobre 1982 a lui-même stipulé, en son article 4 :« Les époux pourvoient ensemble à l'entretien et à l'éducation des enfants et préparent leur avenir. » L'article de ce décret renchérit que « la puissance paternelle est remplacée par l'autorité parentale ».

Des chiffres témoignent des déficits flagrants dans l’éducation des enfants qui ne sauraient être comblés par des décrets. Ainsi « a -t-il été estimé, pour Port-au- Prince, un taux de scolarisation brut d’environ 63.2% et un taux net de 45,0% pour la période 1979-80 avec un taux d’abandon de 34,3% en tenant compte de la classeterminale par rapport à la classeinitiale. »

Dans 47 écoles de Port-au-Prince et de Pétion-Ville, environ 19,200 enfants bénéficient des cantines scolaires appuyées par la Care et le CWS. Le service des cantines des pères salésiens profite à environ 10,000 élèves des 120 petites écoles gérées par ces religieux à La Saline et à la Cité Soleil. La nutrition aux écoliers est donc assurée par des institutions privées ou religieuses caritatives en lieu et place de l’État. La malnutrition bat son plein depuis 1958. Car « les enfants de la tranche d’âge de un à six ans n’ont cessé d’en faire les frais » (Saint Gérard, 1984 : 22). C’est l’une de grandes causes de la mortalité infantile selon des statistiques entre 1960 et 1964 des hôpitaux de référence (BEGHIN, 1969). Aussi, « une enquête nationale estimait-elle alors 21% l’incidence de malnutrition qui, pour cette tranche d’âge, en 1975, passait à 31% pour la malnutrition, à 38% pour celle du second degré et à 17% pour celle du troisième degré, Kwashiorkor » (ibid,1984 : 22).

Comment serait-il viable tout projet d’éducation des enfants affectés par la malnutrition ? Les capacités intellectuelles sont heurtées dans de tels états nutritionnels. Par exemple, les préscolaires (2-6 ans) sont gravement affectés par la malnutrition et par la « mal éducation », ils représentent les 11.3% de la population pauvre, soit 63.381 enfants (MAS-UNICEF,1987).

Quant au groupe d’enfants (0-2 ans), poursuit la même étude, il constitue 9.6% de la population pauvre, soit 53.846 enfants. Aussi dans les groupes de 0-14 ans, avons-nous à Port-au-Prince pour l’année 1980, recensé 36.6% de pauvres. Pour ls garçons, 18.5% et pour les filles, 18.2%. Des 125 préscolaires à la capitale, 121 privées et 4 publiques pour 7.230 enfants.76 d’entr’elles se trouvent dans les bas quartiers avec des mini-école traditonnelle sans une organisation ni de confort et 17% de professeurs à formation adéquate.

Pour Tardieu (1990), le secteur privé contrôle 57.09% de l’enseignement primaire. Si l’on considère que la région de Port -au-Prince représente près de 30% des effectifs scolaires de l’ensemble du pays et que le taux de population rurale pour l’ensemble du pays était estimé à 73.1% (Haïti, IHSI,1986) en 1986 et 79% (Haïti, IHSI,1979) en 1971, il est clair que l’enseignement primaire rural est marginalisé. Le secteur public représente 22.41% et le privé 31.15%. C’est une chimère de promettre l’éducation des enfants par l’entremise de la promotion des maisons d’enfants. Il prédomine la répression et l’enfermement de la pauvreté infantile en conséquence. Le règne de Duvalier Fils 1971-1986 dans son slogan de « Révolution économique » n’arrivait pas à combler le fossé sinon voir aggraver la situation des enfants, nous basant des statistiques sur la pauvreté infantile.

L’intervention de l’État n’a le caractère que d’un » nettoyage social « dans l’internement au centre d’accueil Duval Duvaliert de Carrefour des enfants et des jeunes se promenant en tenue négligée et à pieds nus en pleine rue dans le milieu urbain de Port-au-Prince. Le « chaland », un véhicule à bord duquel se trouvait un agent de la police sociale de l’IBESR identifiait ceux ou celles de milieux populaires se promenant en mauvaise tenue. La tenue négligée et la circulation à pieds nus sont-ils seulement assimilés à une culpabilisation de la personne concernée étiquetée plutôt aux pratiques de vagabondage.

En ce qui concerne le bien fondé des services du Centre d’accueil, selon M.Dorval (1985), les internés de l’échantillon choisi pour sa recherche dans le cadre de son mémoire de licence en service social, sont concernés par des cas de vol, meurtre, larcin, vagabondage, incendie, viol. Des délinquants, ils sont au nombre de 7. Ce qui donne 15%.5% des internés sont en danger moral. 75% correspondent à des internés qui sont des non délinquants. Ce sont des nécessiteux, des enfants turbulents, des enfants en mauvaise tenue. Elles ont été appréhendées par les agents de la police sociale de l’IBERS pour mauvaise tenue, des enfants en danger physique, d’enfant abandonné, d’enfant envoyé en commission, d’enfant orphelin, d’enfant égaré et d’enfant interné à cause du départ des parents pour l’étranger. Ce groupe est loin de constituer la clientèle objective du centre.

Dans le pavillon féminin existant, il y a 6% d’enfants en danger moral. 30% est constitué d’enfants égarés. Ces enfants ont été envoyés en commission par leurs parents ou leur personne responsable et elles n’ont pas pu retrouver le chemin du retour. Elles ont été, soit appréhendées par les agents de la police sociale de l’IBERS, soit conduites par une personne inconnue au poste de police connu généralement sous le nom de Cafétéria qui l’a référé audit institut.4% ont déjà l’âge de 26 ans quand l’âge limite est de 21 ans.

Pour clore provisoirement l’exposé, il convient de relater les faits évoqués par le ministère des Affaires sociales et l’Unicef sur la situation des enfants. En effet, les enfants sont sujets à des carences affectives et la stimulation bio-psychomotrice, intellectuelle et socio-émotionnelle inappropriée. Ils sont exploités et abusés à la fois face au travail précoce qui sévit dans ce milieu. C’est un facteur aggravant du problème ajouté aux déficiences dans les loisirs et la récréation ainsi que l’insécurité et le sentiment de frustration, l’abandon et l’inadaptation sociale dans ses formes comme le vagabondage, la mendicité et même la prostitution précoce (MAS/UNICEF,1987 :31).

L’enfermement de la pauvreté infantile est une pratique qui continue à être applaudie par plus d’un et assimilée à la bienfaisance, dans l’imaginaire au regard d’une propagande qui trouve un terrain fertile de reproduction sous le coup de mensonges et des raccourcis véhiculés pour expliquer les phénomènes sociaux en dépit des avancées en matière de la législation en matière de protection de l’enfant. Entre-temps, ces dictions sont de l’ordre de chimère à savoir :

« Sou Duvalier yo pa t kite timountrennen nan lari nan move eta. Chalan,  yon machin Byenèt sosyal te la pou ranmase ti moun vagabon pou fèmen yo nan santdakèy Kafou.Konsa yo mete yo lekol epifè yo aprann metye menm fè mizik. »

Repères bibliographiques

- Monferrier Dorval, Le centre d’accueil Duval Duvalier, situation, diagnostic et proposition. Faculté des Sciences humaines, Université d’État d’Haïti, Haïti, 1985.Non publié.

- Ministère des Affaires sociales/UNICEF, bases pour un programme de réhabilitation des zones marginales de Port-au-Prince, Haïti 1981.

- Mildred ARISTIDE, l’enfant en domesticité en Haïti, produit d’un fossé historique, Henry Deshamps, Port-au-Prince, avril 2003.

- Edouard, Francisque,La structure économique et sociale d’Haïti, Henri Deschamps, Port-au-Prince 1986, 255p.

- Yves Saint-Gérard, L’État de mal, Collection « Études américaines », Editions Eche, Toulouse 1984, 126p.

- Charles Tardieu, L’Éducation en Haïti de la période coloniale à nos jours, Henri Deshamps, Port-au-Prince 1990.

- Enel André, Étude de l’inadéquation de la prise en charge des enfants en difficultés dans les maisons d’enfants des Cayes : cas de deux maisons d’enfants (2012-2014), mémoire de licence, Faculté des sciences humaines, Port-au-Prince, aout 2013. Non publié.

- Hancy Pierre, « l’insertion sociale des jeunes enrôlés dans les institutions d’internement en Haïti : enjeux et perspectives ». In Les cahiers du Cepode, No 5, 5e année, Éditions Cepode, Port-au-Prince, janvier 2005, pp179-206.

Ivan Beghin, Les problèmes de santé et de nutrition en Haïti. Un essai d’interprétation htttp://www.kaowarsom.be.documents Nat .SC, (consulté le 9 mai 2021)

Hancy PIERRE
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