« Peyi lòk ...», le triple pari du photojournaliste Johnson Sabin

Dès la première page de couverture de ce livre conçu par le photojournaliste Johnson Sabin, on est frappé par trois choses : les yeux altiers et rutilants qui rompent avec l’aveuglement instauré par les dirigeants ; les lèvres qui crient le ras-le-bol des masses en signe de lassitude ; les doigts qui comptabilisent les besoins du peuple et les promesses « généreuses » et mensongères d’un régime qui a tout fait pour écarteler les derniers ressorts de cette population en quête perpétuelle de survie. 95 pages, 60 clichés, 5 propositions réflexives pour témoigner d’une expérience collective dont les racines remontent à la nature de l’ordre social haïtien mais dont les manifestations surprennent tant par sa diction que par ses implications sur le devenir de la première nation nègre.

Publié le 2021-07-28 | lenouvelliste.com

Johnson Sabin a réussi un triple pari dans ce livre intitulé « Peyi lòk, Une nouvelle stratégie de lutte en Haïti ». D’abord, assumer son statut de photojournalistee pour rendre compte de la misère des masses haïtiennes mais inscrire surtout dans le temps des luttes sociales une expérience collective unique. C’est à juste titre qu’il définit, à la page 6, ce mode d’action collective : « ‘‘Peyi lòk’’ désigne une période au cours de laquelle toutes les activités en Haïti ont été complètement paralysés, particulièrement de septembre à décembre 2019. […] Dans presque toutes les rues de la région métropolitaine de Port-au-Prince, mais aussi dans les villes de province, les barricades se sont érigées tels des murs impossibles à franchir. »

Le cliché de la page 90 résume clairement le rêve des acteurs de ce mouvement social : « Fòk kat la rebat, nou pa kapab ankò, fòk chodyè a chavire !!! Pèp souvren (Il faut changer la donne, nous n’en pouvons plus, ce système doit être renversé !!! Le peuple est souverain [ndlr]). » En sus des marqueurs comme les cris, les plis rageurs des visages, les poings serrés, les branches d’arbres et autres objets entassés au travers des rues, les murs érigés, les pieds déchaînés colonisant les diverses artères de Port-au-Prince, les 60 photos qui parsèment ce livre témoin se saisissent à travers cinq symboles caractéristiques des mouvements populaires des trente dernières années en Haïti. La contestation, la musique, le feu, les murs et les pancartes sont mobilisés par Johnson Sabin qui les traduit en images et les intègre dans un corpus réflexif susceptible d’en révéler les significations multiples.

Le deuxième pari pris par l’auteur de « Peyi lòk… » est le recours aux analyses de ce mouvement social. M. Sabin s’oppose sans doute à cette idée de Confucius qui veut qu’une image vaille mille mots. Trop souvent, le prosaïsme du discours photographique cache la subjectivité de son auteur. Autrement dit, il suffit pour la rétine de capter la réalité pour en saisir les enjeux. La photo suffit, semble-t-il, à elle-même ; aux autres de lui courir après. Ou à tout le moins de manifester à son égard une allégeance béate.  Ainsi de Lyonel Trouillot à Pierre Buteau, sans oublier Jocelyn Belfort, l’historien-géographe Georges Eddy Lucien et l’auteur lui-même, chacun s’est donné la peine de projeter un regard qui va au-delà de celui que peuvent s’offrir celles et ceux qui croient  seuls les yeux peuvent tout voir.

C’est Lyonel Trouillot qui le rappelle d’ailleurs lorsqu’il précise, dans la préface du livre,  que « ce n’est pas la première fois qu’on assiste en Haïti à des mouvements de rue, mais c’est sans doute la première fois qu’un refus s’est manifesté d’une manière aussi nette, aussi massive ». Pour le co-auteur de Haïti, Repenser la citoyenneté, ce qui s’est passé avec le « peyi lòk », c’est la mise en œuvre, en actions et en voix, d’un radicalisme sans précédent. « Le ‘‘peyi lòk’’ a signifié, acté ce ‘‘nou vle viv’’ sur de nombreuses pancartes », constate l’écrivain.

L’historien-géographe Georges Eddy Lucien affirme, de son côté, que la rue revendiquée par les tenants du mouvement « peyi lòk » se révèle une réponse à « l’État bourgeois ». « Pour faire corps ensemble et se définir socialement face aux classes dominantes, il revient d’abord de protéger son territoire et de bloquer le processus d’accumulation au temps du ‘‘lòk’’. Les barricades s’érigent, en ce sens, en lieu de promesses et d’engagements en construisant un territoire libéré. Elle témoigne de la splendeur et de l’harmonie des masses populaires. Elle est le lieu de l’aval et de la révélation d’un pouvoir qui se construit », observe l’auteur de Le Nord-Est, la perle d’un monde fini.

Pour sa part, Jocelyn Belfort campe la photographie comme un miroir pour les sciences sociales. Celui qui affirme vouloir « photographier les mouvements sociaux en Haïti » voit cette activité à partir d’une triple dimension : celle-ci est à la fois parole contestataire, production des identités collectives, génératrice d’émotions, selon lui. « Au mois d’octobre 2020, ces jeunes [les petrochallengers], qui avaient contribué pendant plus d’un an à faire connaitre le dossier PetroCaribe, ont utilisé des banderoles avec des messages clairs sur le nombre de morts par balle en Haïti pour sensibiliser la population à l’insécurité qui régnait dans le pays. En réalisant cette ‘‘campagne contre la banalisation’’ à travers des banderoles qui sont placées dans les rues de Port-au-Prince, ces jeunes ont rendu visibles des informations susceptibles de produire de l’émotion chez la population haïtienne », souligne le doctorant en mouvements sociaux.

« Peyi lòk… », un creuset pour les luttes futures

Port-au-Prince, c’est-à-dire le centre et le bas de la ville, le boulevard Jean-Jacques Dessalines, le bord de mer, a constitué depuis 1986 le centre névralgique des mouvements populaires en Haïti. Qu’il s’agisse du Champ de Mars, de La Saline, de Portail Léogâne entre autres, les foyers de résistances et les circuits de mobilisation se sont implantés dans lesdits endroits perçus comme le noyau du modus vivendi et du modus operandi des masses urbaines ou périurbaines. Avec le « peyi lòk », un glissement significatif s’est opéré. Un autre lieu a pris naissance : le « Carrefour de la Résistance ». Appelé Car wash par plus d’un, ce viaduc construit grâce au fonds PetroCaribe sous l’administration Martelly-Lamothe est devenu le lieu du ras-le-bol des citoyens mécontents de la mauvaise gestion du fonds par le gouvernement d’alors. Voilà le troisième pari remporté par le photojournaliste Johnson Sabin. Les symboles, les lieux ainsi que les moyens de lutte ont, peu ou prou, été renouvelés.

Un fait important : la route de Delmas a remplacé le boulevard Jean-Jacques Dessalines dans le déploiement de la furie populaire. Les clichés exposés dans les pages 17, 26, 28, 29, 30, 31, 33, 45, 49, 51 59, 62 montrent que les protestataires parlent aux nouveaux lieux de concentration de l’économie nationale. La richesse n’est plus au bord de mer, ont-ils admis.

Johnson Sabin montre également que les barricades ont été redéfinies par les membres de la population durant le mouvement « peyi lòk ». Conçues à l’aide de pierres, de tronçons d’arbres et de tôles récupérées tous azimuts, ces dernières se sont tout simplement transformées en des murailles infranchissables frénétiquement protégées par des manifestants aguerris. En témoignent les pages 28, 29, 30,31 32, 33. Notons aussi que la musique populaire était de la partie, notamment cette chanson évangélique dont l’auteur a pris la peine de prélever un extrait :

M a repare tout sa cheni yo te gate//tout ane krikèt yo devore…

Comme le montre l’historien Pierre Buteau à la fin du livre, en comparant le groupe des 57 au « peyi lòk », « dans ce concert de voix angoissantes relevé chez les bien-pensants de ce pays, dans ces cris venus des bas-fonds des quartiers défavorisés, les problèmes d’expression des multiples besoins et aspirations paraissent se formuler avec davantage de rigueur, de précision et de clairvoyance ».

Voilà pourquoi ce « témoignage vivant de la réalité du terrain » qui s’inscrit en faux contre tout « récit officiel » et toute « propagande politique » met à la disposition du peuple haïtien « une nouvelle arme à laquelle il peut recourir à tout moment » mais surtout à la disposition « des amnésiques […] la trace de cette stratégie de mobilisation et de participation à la constitution et à la consolidation de la mémoire collective de nos luttes sociopolitiques ». Tel est le vœu du photojournaliste Johnson Sabin.

Jenny Williamson Casimir
Auteur


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