À travers l’assassinat : le passé, le présent et l’avenir d’Haïti

Publié le 2021-07-26 | lenouvelliste.com

Mardi 7 juillet 2021. La nouvelle a éclaté. Woy ! Président est mort ! Il est assassiné. La nation est tétanisée sous le coup du saisissement. Bouche bée ! J’entrevois dans cet assassinat le surréalisme et la scène abstraite d’une présidence illusoire : un pouvoir-taureau en bois monté par un matador-président en papier, boitant sous la tempête d’applaudissements des flatteurs et les cris de mécontentements du peuple. Je crois voir un tableau de Jean-Claude Garoute, ‘’Tiga’’, les tourments de l’âme égarée d’une nation. J’entends le choc des intérêts individuels contre l’Intérêt national. Je ressens la barbarie dans laquelle la politicaillerie sanglante a plongé la société. J’y lis l’histoire d’Haïti, le durcissement de la souffrance du peuple en lutte permanente.  


Le poids de la barbarie s’alourdit pour les barbares, pour les barbares victimes et pour les innocentes victimes de la barbarie. Nous portons ensemble, malgré nous, le fardeau qu’est devenu le vivre-ensemble en Haïti. 


Les temps sont difficiles, durs et mauvais. « L’espoir fait vivre, » dit-on. Mais la peur et l’espoir tuent dans le pays. La nation-funambule marche sur le fil tendu du « pito nou lèd nou la », l’équivalent de la pensée d’Euripide : « une vie misérable vaut mieux qu’une belle mort ». Cette philosophie de la vie impose un double pari aux innocentes victimes de la barbarie : (1) si les barbares et les barbares victimes se voient les uns dans les yeux des autres, il y a un faux espoir, leur vie commune et la survie ou la mort lente des innocentes victimes de la barbarie ; (2) si les barbares et les barbares victimes sont aveugles, c’est le désespoir. Pile, Haïti perd ; face, Haïti perd.


Heureusement, nous, innocentes victimes de la barbarie, nous avons aussi « men anpil, chay pa lou /l’union fait la force ». C’est cette tension, cette raideur, cette coriacité existentielle entre « pito nou lèd nou la » et « men anpil chay pa lou » qui a fait de nous ce que nous sommes : Peuple-roseau ! Nous ne cassons pas. 


Trois choix sont possibles : (1) la mobilisation et l’organisation électoralistes de quelques candidats pour une victoire au jeu-piège électoral des barbares et des barbares victimes ; (2) la lutte résolue de toutes les victimes de la barbarie contre les barbares et les barbares victimes pour l’émergence d’une nouvelle Haïti libre, solidaire et prospère pour tous, une révolution ; (3) l’acceptation lâche, honteuse et humiliante de la mort. 


Nous avons trop à apprendre de cet assassinat, pour l’amour et le salut du pays. Apprenons ensemble. 


La toile de fond : un héritage très lourd 


Le président Jovenel Moïse est assassiné. Je déplore la cruauté. Il méritait un règlement de compte digne d’un être humain, même si son exercice du pouvoir est aussi tragique que sa mort. Des zones d’ombre demeurent sur l’assassinat, l’assassiné et les assassins. Ils sont analysés, commentés et interprétés dans les ragots, dans les journaux, à la radio, à la télévision, sur les réseaux sociaux. Je le dis carrément : seul le lieu du meurtre, l’Haïti meurtrie, m’interpelle.
Parfait autocrate sans Parlement, décrié pour avoir maltraité sa propre administration à coup de décrets, Jovenel Moïse nous laisse un pays piégé économiquement, socialement et politiquement. Je résume : 


-    L’économique : une économie plus exsangue (selon les chiffres de la Banque mondiale), un dollar plus rare, une gourde plus dévaluée et plus dépréciée à cause d’un trio production-exportation-investissement plus faible (103 gourdes pour un dollar dans les rues), une décroissance économique plus alarmante (-3,7% en 2020), une fiscalité plus prédatrice et plus antiéconomique, des entreprises plus affaiblies, une économie plus tournée vers l’importation de quasiment tout, des marchands plus avares, une inflation plus douloureuse (20,49%), une vie chère plus insupportable, un taux de chômage officiel plus vertigineux (aux alentours de 40%), une population de ‘’travailleurs-débrouillards’’ plus pauvres, une agriculture plus délaissée, des terres plus abandonnées, des paysans plus démunis, une politique économique plus indescriptible, un pessimisme plus ambiant ;


-    Le social : une société plus déchirée, une vie sociale plus paralysée, un Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle (MENFP) plus déboussolé, des étudiants plus désorientés, une jeunesse plus révoltée, des masses urbaines plus explosives, une instabilité sociale plus forte, une deuxième vague de Covid-19 plus contagieuse et mortifère, une nation plus exposée aux catastrophes naturelles (96% de la population), une pauvreté plus étendue (7 millions de pauvres sur 11,4 millions d’habitants) ;


-    Le politique : des revendications populaires et légitimes plus lourdes et plus coûteuses pour la petite économie nationale, un pays plus gangstérisé, une insécurité plus rampante, des manifestations politiques plus peuplées, une instabilité politique plus effroyable, une Police Nationale d’Haïti (PNH) plus faible et plus politisée, un État plus défaillant, une République plus fantomatique.
Le président vivant avait deux Premiers ministres, un entrant, Claude Joseph, et l‘autre sortant, c’est-à-dire pas encore sorti, Ariel Henry. Les deux revendiquaient un pouvoir illégitime hanté par le président mort. Trois autres candidats étaient en lice pour le même drôle de coup d’État : Joseph Lambert, président d’un morceau du Sénat inactif, un des membres de la Cour de cassation déjantée par son président emporté par le Covid-19, et un candidat recherché par un bout de l’opposition. Finalement, Ariel Henry a gagné le gros lot. Plus d’une cinquantaine de candidats à la présidence rêvent déjà aux prochaines élections à organiser par un Conseil Électoral Provisoire (CEP) auquel personne dans l’opposition ne croit.


Ils enfoncent le pays dans les ténèbres. Le seul point de lumière que ces politiciens aperçoivent, c’est l’arrivée de l’Américain, appelé « Le Blanc », très connu pour ses coups bas politico-électoraux. Le Père Noël en plein mois de juillet, avec sa petite bougie, cherche une démocratie introuvable dans l’immensité obscure. La vraie démocratie, contrairement aux élections, est sévèrement incompatible avec la pauvreté abjecte, l’analphabétisme et l’alphabétisme dysfonctionnel. Elle s’éloigne de plus en plus du pays. Elle a aussi besoin d’institutions fortes, fiables, viables (civiles, militaires et ou policières). C’est clair : les bulletins s’offriront et s’achèteront sur le marché électoral, 1000 gourdes par vote, le prix d’équilibre des dernières élections.


Le droit constitutionnel n’aide pas. Trois constitutions s’entredéchirent, la constitution de 1987, la constitution de 1987 amendée, la constitution de 2021 naissante et boycottée. Et puis, pourquoi s’entredéchirent-elles ? « Konstitisyon se papye, bayonèt se fè /les constitutions sont en papier, les billonnettes sont en fer, » dit l’adage. Une fois au pouvoir, les politiciens haïtiens n’ont aucun respect pour aucune constitution.


Le jeu politique à somme nulle se poursuit. Le temps passe, dans un pays où le temps est cyclique. C’est notre « tan ale, tan vini/le temps s’en va et revient », la procrastination nationale. On aura du temps, « na gen tan ». Par-delà l’assassinat de Jovenel Moïse, nous avons des défis titanesques à relever.


On se souviendra peut-être de lui, Jovenel Moïse, le paysan-président. Peut-être se souviendra-t-on aussi de son comportement vodouisant, de ses manières paysannes, réfractaires aux préjugés sociaux d’Haïti. On n’oubliera pas son exploitation politicienne de sa propre authenticité paysanne, ses ‘’frères paysans’’ trahis par le pouvoir. On parlera de ses petites réalisations, à la hauteur des faibles attentes du peuple désabusé. On se moquera de sa mythomanie, de sa fausse promesse d’électricité 24 heures sur 24, de sa lutte mensongère contre « la corruption-corruption-corruption-corruption-corruption », de sa ruse « fòk jistis fèt sou lajan PetroCaribe a », le plus gros scandale financier de l’histoire du pays, un crime de haute trahison économique de perpétré contre l’une des nations les plus pauvres du monde. On gardera à l’esprit son réflexe dictatorial, sa témérité et, par-dessus tout, son « le président a parlé, point barre ! ».
Nous avons trop à apprendre. Je ne dirai pas « Jovenel Moïse est mort, point barre ! ».  


Regardons, pour mieux appréhender le drame du pays dans sa profondeur et sa complexité, le passé, le présent continu et les futurs possibles.


Le passé : une longue et difficile leçon  


Je m’émerveille toujours devant l’éclat, la grandeur du spectacle, de l’épopée : l’Histoire d’Haïti. Je me permets de l’encapsuler dans trois épisodes, à ma façon : 
1-    Au commencement, la terre de Saint-Domingue était peuplée de quelques centaines de milliers de Noirs, les esclaves, quelques centaines de petits Blancs et d’affranchis et quelques dizaines de grands Blancs, maîtres de la terre, grands propriétaires de plantations et d’esclaves. Les Kerès, dieux blancs des ténèbres, des enfers, de la souffrance et du sang, les classèrent respectivement en trois catégories : les sous-humains, les humains et les surhumains. Puis :
-    La terre de Saint-Domingue, trempée de sueur et de sang, devint très lourde, trop lourde, au point que même les dos des Kères ne pouvaient plus supporter son poids.
-    Furieux, Ogou Feray, dieu nègre du fer, de la guerre et de la justice, intervint des cieux de l’Afrique dans les affaires des hommes de Saint-Domingue. Il agissait à travers la vie d’un homme à la pensée juste et brûlante, au regard vif et pénétrant, à la voix éclatante et rassurante, aux actions entières et lumineuses : Jean-Jacques Dessalines, un dieu mortel.
-    Un beau jour, miracle : les esclaves, sous le commandement de Dessalines, osèrent se révolter contre la haine et l’injustice établies depuis trois siècles sur la terre de Saint-Domingue. De ce grand bouleversement naquit une grande et sanglante révolution. 
-    « Que la liberté soit, » cria Ogou Feray, le Baryton enroué. Et la liberté fut. Ce fut 1804, la grande, la première Moisson, la fin du monde des Kéres et la création d’un autre monde : Haïti, terre libre, où les anciens esclaves — désormais maîtres d’eux-mêmes, de leur vie, de leur destin — regardaient poindre à l’horizon le bonheur le plus éblouissant.
-    Sa mission accomplie, Ogou Feray s’envola dans l’immensité bleue, le plus beau ciel de l’histoire des cieux. 
-    Après le départ d’Ogou Feray, nombreux furent ceux qui, nostalgiques de l’ordre de l’ancien monde, se posaient en héritiers des défunts maîtres. Emportés par l’hybris, ils s’endiablaient, et devenaient plus déraisonnables que les fils légitimes des Kerès de Saint-Domingue. 
-    Des nuages lointains, Ogou Feray se mit en colère. Une autre forme de barbarie se déchaina, le 17 octobre 1806 : Jean-Jacques Dessalines, le libérateur, fut assassiné, mutilé, abandonné au sol.
-    Ce fut « le péché originel ».
 
2-    Du haut de sa demeure, l’esprit de Dessalines, selon la croyance populaire, regarde le déchainement de l’Ouragan contrerévolutionnaire sur Haïti en veillant sur son Peuple-roseau en lutte permanente. Oui, l’Ouragan et le Peuple-roseau ! Les dirigeants haïtiens choisissent l’Ouragan.
Dans ce genre de tragédie, la mauvaise action (le péché, dans les religions) est toujours semblable et égale à la réaction (le châtiment, pour les croyants). Ainsi, l’Ouragan se déploie sur tout le pays. Les contrerévolutionnaires sont à la barre. Les injustices du temps des Kéres reviennent :
-    Création d’une nouvelle Haïti sur la base de l’exclusion politique, économique, sociale et culturelle des anciens esclaves ;
-    Boycottage international, criminel et raciste d’Haïti, lutte de pouvoir, morcellement du pays, avec un royaume dans le Nord, une pseudo République dans l’Ouest et une chefferie dans le Sud ;
-    25 ans de dictature obscurantiste de Jean-Pierre Boyer, un président très allergique à l’éducation nationale (1818 – 1843) ; 
-    Dette de l’indépendance, 150 millions de francs-or (l’équivalent de 21 milliards dollars), un économicide, un crime économique contre l’humanité négocié entre un régime militaire corrompu, anti-peuple et la France raciste et exploitatrice ;


3-    L’intensification de l’Ouragan :  
-    Insurrections régionales et nationales, coups d’État militaires, exils politiques, instabilité, freinage de toute croissance forte et durable de l’économie indispensable à tout progrès ;
-    Domination allemande de l’économie et de la politique haïtiennes (deuxième moitié du 19e siècle – 1914) ;
-    Mort du président Sylvain Salnave, condamné par un tribunal militaire, ligoté à un poteau du palais national incendié et fusillé le 15 janvier 1878 ;
-    Assassinat du président Vilbrum Guillaume Sam, lynché et trainé à travers les rues de Port-au-Prince le 28 juillet 1915 ;
-    Occupation d’Haïti par les États-Unis, l’un des pays les plus violemment racistes du début du 20e siècle (28 juillet 1915 – 1er août 1934) ;
-    29 années de despotisme duvaliériste (1957 – 1986), le noirisme contre le mulâtrisme, les deux côtés de la même médaille du sous-développement ; 
-    Arrivée du poisson d’avril de la démocratie, élection euphorique du président Jean-Bertrand Aristide, ‘’libération politique’’ des masses, dénouement décevant du mouvement Lavalas ;
-    ONGéisation du pays, développement de la culture de la pauvreté et de la dépendance ;
-    Succession de coups d’État militaires, effondrement des Forces armées d’Haïti (FAd’H), occupation américano-onusienne récurrente et porteuse de choléra, faillite de l’État ; 
-    Gangstérisation d’Haïti, création de zones de non droit, flambée de la petite et de la grande criminalités (domestiques et importées), sauve-qui-peut national.


Tel est le résumé de la tragédie. L’histoire n’est pas une malédiction. Elle est comme la vie. Elle est ce que nous en faisons. Elle n’est ni bonne ni mauvaise. Elle ne suffit pas à elle-même. Elle est de nous, en nous, par nous, pour nous, avec nous. Elle allait dans la direction que nos ancêtres avaient choisie. Elle va dans la direction que nous avons choisie. Elle ira dans la direction que nos enfants auront choisie. Nous avons toujours fait le même choix, celui de subir notre propre histoire plutôt que de l’orienter vers la justice, le progrès et le bonheur pour tous.


Attention : l’histoire d’Haïti arrivera peut-être un jour à sa fin, lorsque nous, en tant que nation, aurons peut-être disparu. Des nations se sont éteintes dans l’histoire de l’humanité.


Le présent continu : la grande débandade (2010 – aujourd’hui)


Jusque-là, nous étions dans notre corruption traditionnelle, notre politicaillerie habituelle, notre injustice coutumière, notre accommodation avec nos crises conjoncturelles, notre résignation face à notre crise structurelle, notre dysfonctionnement longtemps devenu naturel. Rapidement, le pays a basculé dans une autre folie, passant de l’immoralité du système socioéconomique et politique au triomphe de l’amoralité des barbares, de l’indifférence envers le bien et le mal, du « tout voum se do ». C’est l’arrivée de Michel Joseph Martelly au pouvoir, un artiste libertaire, débauché, sans foi ni loi. On aurait pu détecter trois des signes avant-coureurs du renversement de l’ordre ancien, de la démolition de ses symboles, de ses totems, de son ethos :

1-    L’effondrement des autorités : nous avons vécu la fin de l’autorité militaire avec l’effondrement des FAd’H corrompues ; nous avons vu s’évaporer l’autorité spirituelle des hounfors, de l’église catholique et des temples protestants, au profit de l’augmentation de la misère spirituelle et de la ‘’shalomisation’’ de la vie spirituelle ; nous avons assisté à la montée de la voyoucratie, de la kleptocratie, de la kakistocratie — au détriment du prestige des clairs traditionnels de la petite ‘’noblesse intellectuelle’’ nichée dans sa tour d’ivoire — et, dans la foulée, à l’écroulement de la vraie autorité intellectuelle ; nous avons observé la disparition du système notabiliaire, avec son minimum d’autorité morale, particulièrement dans la bourgeoisie provinciale ; et nous avons été témoins du démantèlement de l’autorité politique à travers la trivialisation de la politique, de la présidence, du Sénat et de la Chambre des députés.
    
2-    La privatisation sauvage des forces sécuritaires : de visite en 2003, j’étais stupéfait, désarmé devant la culture de la violence et de la criminalité qui se développait en Haïti, devant la fin du monopole des armes de l’Armée ou de la Police, la banalisation du port d’armes, la prise en charge privée de la sécurité publique dans les quartiers ‘’huppés’’, les parades des gangs et des barons de la drogue à travers le pays, les guérites de sécurité et les hauts murs surmontés de fils de fer barbelés dans toute la laideur du paysage architectural, les agents de sécurité lourdement armés dans les banques, les ‘’zenglendo’’, les ‘’chimères’’ et les ‘’rat pa kaka’’ (des malandrins armés jusqu’aux dents), le nouveau culte de l’argent très sale pratiqué par la bourgeoisie d’État et la bourgeoisie commerçante, et leurs étroites collaborations avec des bandits de grand chemin.

3-    Le je-m’en-foutisme présidentiel : je vis toujours la douleur du silence irresponsable du président René Préval face à la nation frappée, bouleversée, endeuillée et démolie mentalement par le tremblement de terre du 12 janvier 2010 ; j’entends résonner son « my palace collapsed/mon palais s’est effondré » tandis que des Haïtiens mouraient sous les décombres ; je garde à l’esprit l’image de la barque nationale qui avait besoin d’un capitaine ; non, je n’oublierai jamais son mot d’ordre « naje pou w sòti/nagez pour vous en sortir » lancé à la nation de naufragés, sans gilets de sauvetage ; je n’oublierai jamais que la présidence était vidée de tout son sens, et que le président n’était plus qu’un fantoche, un « zopope », tiré par les fils d’un pouvoir vain, inutile à la nation en détresse ; je n’oublierai jamais que la catastrophe était, aux yeux de tout le monde, une opportunité à saisir, une opportunité ratée.  

 
J’avais vu venir le tsunami de Jovenel Moïse, l’héritier de Martelly. Il n’est qu’un pyromane qui a incendié tous les autres temples institutionnels pour qu’aucun autre ne puisse jamais oser se vanter plus que lui devant les dieux du chaos.
Maintenant, tout va dans tous les sens, les institutions, les humains, les choses, les animaux. C’est la grande débandade : la République-zombie — sans abri, sans pouvoir exécutif, sans pouvoir législatif et sans pouvoir judiciaire réel — rôde dans le pays ; la société marche au rythme du « bandi legal/le banditisme légal » officiellement déclaré, établi et pratiqué par le président Joseph Michel Martelly, celui qui se glorifie publiquement d’avoir pillé les fonds publics ; les bandits défilent et font la loi ; des investisseurs, des familles, des cerveaux fuient le pays ; les politiciens prennent la route du pouvoir pour le pouvoir, sans destination précise avec Haïti ; les voitures privées, officielles, de la police, de location et du transport public circulent avec des numéros d’immatriculation interchangeables ; les cabris vont d’une montagne de détritus à l’autre pour se nourrir à travers les rues de la capitale ; les cochons se baladent allègrement sur les trottoirs ; les chiens se régalent avec les cadavres abandonnés dans les rues de Martissant.


Les barbares s’amusent, dansent, pirouettent, trinquent et s’enivrent dans le chaos, allant jusqu’à comparer un épouvantail politique à, que son nom soit loué éternellement, Jean-Jacques Dessalines, le dieu mortel. Quel sacrilège !
Devant le tableau, les « parties prenantes », qui ne prennent jamais rien pour le pays d’aucune négociation, attendent l’énième retour du Blanc. Oui, le Blanc, ce mot-panier contenant les pires poisons de l’humanité : le racisme, le complexe de supériorité raciale du dominant, le complexe d’infériorité raciale du dominé, le rejet, l’abandon de soi, (...) l’aliénation des membres des chapelles traditionnelles de la politique haïtienne. L’avenir aura beaucoup à dire.


L’avenir : quatre futurs possibles


Après l’analyse des rapports de différentes institutions internationales, nationales et régionales — supportés par les réalités vécues et des statistiques politiques, sociales, économiques, démographiques, technologiques — et les calculs corrélationnels entre les faits, je suis arrivé aux quatre scénarios que voici :


Premier scénario
Vingt (20) années de pouvoir immoral et instable avec des politiciens traditionnels qui continueront à parler du bien en pratiquant le mal. Leur pouvoir s’explique par : (i) la force socioéconomique et politique des principaux acteurs de l’ordre immoral en décadence, (ii) les chocs des tenants de l’ordre immoral et ceux de l’ordre amoral en gestation, (iii) la collision d’un ensemble de valeurs réparties à travers les différentes tranches d’âge de la population, avec des affinités immorales non déclarées, (iv) le continuum politico-électoral dans l’instabilité socio-politique.
En conséquence, le pouvoir immoral — générateur de nouveaux riches sur le dos d’une économie rachitique (un PIB de $14,3 milliards pour une population de 11,4 millions) — restera en place, et la bourgeoisie d’État de l’argent de la corruption demeurera, avec deux graves conséquences :  
-    La spirale de la violence entretenue par les chocs et les contrechocs des corrélations entre : le déclin économique ↔ le manque de ressources financières de l’État ↔ l’appauvrissement des citoyens ↔ l’intensification des revendications légitimes du peuple ↔ le renforcement de la gangstérisation de la société ↔ la tyrannie des gouvernements corrompus dépassés par la crise ↔ le renforcement de la fortification armée de la bourgeoisie commerçante socialement aveugle ↔ l’importation privée et gouvernementale de mercenaires dans le conflit public-privé  ↔ le cercle infernal de la violence politique, économique et sociale ;
-    La lutte des classes, des races et des couleurs envenimée par : (i) le pourrissement de la Crise socioéconomique, (ii) la racialisation ou l’ethnicisation de la Crise par l’exploitation politicienne des tensions raciales et ethniques, (iii) l’identification folle du bouc émissaire racial/ethnique comme ‘’responsable’’ de la Crise, (iv) le sacrifice/l’égorgement du bouc sur l’autel de la barbarie, de la haine, de la jalousie et de l’ignorance. 


Deuxième scénario
Trente (30) années de pouvoir amoral et instable avec des dirigeants qui, indifférents au bien et au mal, pratiqueront la terreur pour et au nom de l’argent très sale. L’ordre amoral en gestation — le cynisme naturel et le « je-m’en-foutisme, le « tout voum se do » — s’établira systémiquement dans le pays. L’irrationnel se rationnalisera par : (i) l’âge et la longévité des porte-drapeaux de l’ordre amoral par rapport à ceux de l’ordre immoral, (ii) le support socio-culturel de la génération post-duvaliérienne, (iii) son capital socioéconomique accumulé au cours des dix dernières années, et (iv) son influence sur la nouvelle culture politique en développement dans le pays. Ce pouvoir amoral trouvera son assise dans :   
-    Son propre régime politique : avec la transformation des bandes de barbares, jusqu’ici éparpillées, en un régime politique ; 
-    Son propre ordre social : avec, étant donné la situation démographique, (i) l’affaiblissement politique, physique et mental des 5,3% de la population entre 55 et 64 ans, (ii) la disparition des 4,33% de la population (65 ans et plus) de la vie ou de la politique active, (iii) la domination politique de la société par les 38,45% de la population entre 25 et 54 ans, généralement influencés par la politique de la débandade, (iv) les 51,92% de la population (entre 0 et 24 ans), nés à partir de 2006, traumatisés par la négation de l’État et de la morale et les impacts multiples du tremblement de terre du 12 janvier 2010.        
-    Son propre ordre économique : avec (i) le support du désordre habituel dans l’administration publique, (ii) le renforcement de la corruption débridée, (iii) la normalisation de l’affairisme politique et de l’État mafieux, (iv) l’aggravation des disparités socioéconomiques, 70% des richesses du pays entre les de 20% de la population pour l’instant, (v) l’acceptation de la kleptocratie, encouragée par les détournements impunis des 13 milliards de dollars disparus de 2010 à 2020 (The New York Times, 8/7/2021), un autre Gros crime économique, sous les yeux et avec la complicité de certaines ONG et institutions économico-financières internationales.


Troisième scénario
L’Américain, « Le Blanc », fera son propre choix pour nous : l’occupation d’Haïti par des forces américano-onusiennes, pour une très longue période, afin d’établir un Protectorat — pour une stabilité et une sécurité imposées — conçu, monté et dirigé par les États-Unis. L’Américain aura l’aide du :
-    « Core Group », un consortium de six grandes ambassades en Haïti — des États-Unis, de France, du Canada, d’Allemagne, du Brésil, d’Espagne — de l’Union Européenne (UE), des représentants de l’Organisation des Nations Unies (ONU)  et de l’Organisation des États Américains (OEA) ;
-    Terrain socio-politique : le « Core Group » + l’habitude de la nation aux interventions américano-onusiennes + la fatigue politico-mentale des Haïtiens + l’intérêt économique de la bourgeoisie commerçante + la faiblesse de la classe politique = le terrain le plus propice pour le Protectorat, une « solution finale » longtemps envisagée par les États-Unis ;
-    Déclin des sentiments patriotiques.  


Quatrième scénario
La Reserve morale de la nation s’affirmera avec l’émergence d’un parti-mouvement résolument patriotique, pragmatique, progressiste, pacifique et révolutionnaire. Il prendra le pouvoir, et le gardera pendant vingt (25) années, sans temps mort, pour : (i) le renversement des forces politiques immorales et amorales, (ii) la réunification et la réconciliation nationales, (iii) la transformation de la politique traditionnelle en un instrument de travail pour le progrès, (iv) la mise en place d’un nouveau type de gouvernement, avec un verbe et un comportement contraires aux discours politiques futiles et aux belles lois jamais appliquées, (v) le leadership par l’exemple, le « leadership by exemple » ou le « walk the talk » anglosaxons. Tout cela,  grâce à :
-    Un réveil national provoqué par l’ingouvernabilité du pays et la mobilisation et l’organisation du Peuple-roseau ;
-    Une grande vision nationale, une vision inspirée des grandes valeurs de notre culture et de celles des autres cultures du monde, de l’histoire, des progrès scientifiques et des innovations technologiques ; 
-    La fixation des objectifs concrets, fixés dans l’intérêt national, avec toutes les forces progressistes de la nation réunie et réconciliée, du plus petit village d’Haïti, à Port-au-Prince, jusqu’au plus grand mégalopole de la Diaspora ;
-    La défense et la réalisation de ces objectifs par tous les Haïtiens conscients, sans distinction de races, d’ethnies, de couleurs, de langues, de religions : une deuxième révolution haïtienne, pacifique, dans un monde moins raciste, plus multipolaire, plus mondialisé, plus reposé sur les connaissances scientifiques et les innovations technologiques, plus connecté par les Technologies de l’Information et de la Communication (TIC), plus facile pour le transfert de technologie.  


Voilà ! Quatre futurs possibles nous attendent : deux scénarios catastrophiques (les deux premiers), un scénario probablement accepté et applaudi du bout des doigts par les Haïtiens désillusionnés et fatigués (le troisième), et un scénario salutaire et patriotique (le quatrième). En vérité, c’est plus que la vie ou la mort d’un président.


Je fais le choix du scénario salutaire. Et je ne rêve pas. Si vous êtes dubitatifs, allez visiter, virtuellement ou physiquement, le Rwanda, le Vietnam, la Corée du Sud, l’Israël, la République Dominicaine. Je parle des nations, de différentes races et cultures, qui ont été, hier, martyrisées et traumatisées par une ou plusieurs de ces cruautés : le racisme, le génocide, la guerre civile, la haine et le rejet de l’autre, l’occupation, (...) des souffrances politiques, économiques, sociales, culturelles et spirituelles. Les vieilles thèses du culturalisme racial, raciste, racialiste et fataliste, fondées sur les séquelles de l’esclave, sont aujourd’hui ridiculisées et démantibulées par les recherches scientifiques. Yuval Noah Harari l’explique mieux que moi, avec une curiosité, une rigueur et une élégance intellectuelles, dans son « Sapiens: A Brief History of Humankind »/« Sapiens : Une brève histoire de l’humanité » (HapperCollins Publishers, New York, 2015). Les fondamentaux de l’humanité sont universels, humains.
Notre propre conscience et notre propre volonté collectives et notre propre « men anpil, chay pa lou/l’union fait la force » peuvent chercher, trouver et consolider le progrès et le bon équilibre social en Haïti. Réveillons-nous ! Levons-nous ! Rassemblons-nous ! Marchons vers le bonheur de tous et pour tous ! Marchons vers l’idéal de 1804 !
 

Rose Nesmy Saint-Louis, auteur de « Le Vertige haïtien », économiste, consultant international, ancien économiste au U.S. Bureau of Labor Statistics (BLS). exclusivelyrose1@yahoo.com
Auteur


Réagir à cet article