Les signaux qui montraient combien le président Jovenel Moïse était en insécurité

Publié le 2021-07-21 | lenouvelliste.com

Spécialiste en investigation et sécurité, président-directeur général de la compagnie québécoise Production Sécurité, Manel Mauvais a relevé une liste d’indices qui montraient combien le président Jovenel Moïse pataugeait dans l’insécurité. M. Mauvais qui a également étudié les relations internationales à l’Académie nationale diplomatique et consulaire (ANDC) avant de laisser le pays après le tremblement de terre du 12 janvier 2010 se sert de la théorie de la vitre brisée élaborée en 1982 par James Q. Wilson  et  George L. Kelling pour étayer ses analyses. Cette théorie est généralement utilisée pour établir une relation de cause à effet entre le taux de criminalité et le nombre croissant de fenêtres brisées consécutif à une première fenêtre brisée que l'on n’a pas pris le temps de réparer. En fait, une vitre brisée qui n’a pas été réparée facilite le travail des cambrioleurs et peut même les inciter à passer à l’acte.

En essence, cette théorie stipule que lorsque les premiers signes de dégradation ne sont pas réparés, que les sanctions appropriées n’ont pas été prises, que les contrôles s’effritent, que l’ordre public se détériore, c’est toute une spirale de déclin qui s’annonce. Ainsi, une institution qui ne répare pas les petites brèches, qui ne réagit pas à temps et de façon efficace, qui n’envisage pas de mesures de redressement efficaces peut devenir très vite exposée à la criminalité. De façon générale, les gens sont plus enclins à agir mal quand tout le monde agit mal, quand l’environnement est corrompu et quand aucune action de redressement n’est prise. En conséquence, il est indispensable de s’intéresser aux petits symptômes en vue de prévenir la gangrène, ce qui n’a jamais été fait durant le règne de Jovenel Moïse.

Manel Mauvais a relevé les principales vitres brisées qui n’ont pas été réparées et qui probablement a abouti à l’assassinat du président de la République. Parmi lesquelles, on retrouve l’attitude des agents de sécurité du président Jovenel Moïse qui l’avaient abandonné lors de la réplique du tremblement de terre de magnitude 5.2 sur l’échelle de Richter survenu le dimanche 7 octobre 2018 à Gros-Morne dans le département de l’Artibonite. Pour M. Mauvais, c’était un signal très clair de la vulnérabilité dans laquelle se trouvait le président Moïse et qui prouvait que ses agents de sécurité n’étaient pas prêts à de grands sacrifices pour protéger sa vie.  M. Moïse participait à une rencontre entre la délégation gouvernementale et des membres de la société civile de Gros-Morne quand survint la secousse et que les agents de sécurité et les ministres présents avaient tous pris la fuite, sauf le maire de Carrefour, Jude Édouard Pierre. 

La presse locale avait également  rapporté le fait qu’un jeune homme arrivait facilement à tromper la vigilance des agents de sécurité présidentielle pour s’infiltrer jusque dans les bureaux du président de la République, heureusement absent au moment de l’incident. Muni d`uniforme de la CAT-Team, l’assaillant avait eu le temps de s’emparer d’une arme de type Galil qu’il aurait bien pu utiliser contre le président.

On ne peut oublier l’épisode des sept mercenaires « de la BRH ». En effet, la Police nationale d’Haïti (PNH) avait procédé à l’arrestation, dans la nuit du 17 février 2019, de huit individus lourdement armés, à bord de deux véhicules, dans les parages de la Banque de la République d’Haïti (BRH). Parmi ces huit personnes, on retrouvait un Haïtien et sept étrangers : cinq américains, un russe et un serbe.

Les étrangers étaient sortis du pays comme des VIP. La lumière n’a jamais été faite sur la question. Qui pis est : plusieurs versions circulaient sur le mobile de ces individus armés. Le Premier ministre Jean-Henry Céant avouait qu’ils voulaient l’assassiner tandis d’autres officiels affirmaient qu’ils voulaient piller la BRH. Le relâchement de ces individus armés pourrait pousser d’autres mercenaires comme ceux impliqués dans l’assassinat du président Jovenel Moïse à utiliser le nom de la DEA comme prétexte pour avoir le champ libre au cours de leur forfait.

On ne peut négliger non plus l’arrestation de Jacques Yves Sébastien Duroseau, le mardi 12 novembre 2019 à l’aéroport international Toussaint Louverture de Port-au-Prince, muni d’armes  (pistolets et fusils automatiques) ainsi que des munitions. Ce citoyen américain d’origine haïtienne,  ex-membre de la Marine américaine, voyageait à bord d’un vol régulier d’American Airlines, en provenance des États-Unis. Aucune information n’a été diffusée sur ses véritables intentions ni par les responsables de l’Aéroport international Toussaint Louverture, ni par la justice, la police et le service d’Immigration. Aucune explication n’a été fournie à la nation.

Les armes illégales entrées dans les ports et aéroports témoignaient d’une négligence certaine des autorités haïtiennes et d’un manque flagrant de contrôle du territoire. Quelques saisies ont été réalisées mais on ne connait pas vraiment le nombre d’armes intégrées au pays de cette façon.

De plus, il y a eu le simulacre de coup d’État orchestré le 7 février 2021. La justice a libéré les personnes incarcérées comme pour dire qu’il n’y avait pas eu de coup d’État. Mais quelle évaluation objective a été faite? Que s’était-il vraiment passé? Quelles mesures ont été prises? Quelles ont été les sanctions prises ? Était-ce une façon de gagner la sympathie du président Moïse afin d’aboutir au drame du 6-7 juillet 2021 ? A quoi a servi l’Agence nationale d’intelligence (Ani) qui devait aider à désamorcer ces attaques meurtrières?

La résidence du président Jovenel Moïse au sein d’une impasse constituait une source énorme d’insécurité. Les voisins pouvaient observer l’intérieur de chez lui. Il manquait d’issues de secours. Théoriquement, révèle M. Mauvais, la résidence d’un président devrait comporter au moins cinq échelles de sécurité : 1- Une distance relativement longue (au moins un kilomètre idéalement) entre la barrière d’entrée et la chambre du président 2- Une gare de surveillance et de contrôle 3- Une arrêt de vérification d’identité 4- Une table de contrôle qui s’assure que les trois premiers contrôles sont correctement réalisés 5- L’existence d’un agent de sécurité rapproché qui conduit l’invité au président. Aucune exception ne devrait être tolérée. Même pour un ami proche du président. Même si le président vient le chercher, il doit accepter que son ami passe toutes les étapes de sécurité.

Manel Mauvais qui dirige une compagnie d’investigation et d’insécurité d’environ 1 000 agents au Québec a partagé avec nous quelques routines importantes de surveillance et de contrôle. Par exemple, il existe une règle très connue sous le nom « appel 10/10 » où l’agent en poste doit appeler la compagnie à chaque 45 minutes pour s’assurer que tout se passe bien pour lui et le client. Des patrouilles de vérification et de contrôle du travail des agents sont également effectuées à des heures aléatoires du jour et de la nuit.

Pour les hautes personnalités comme un président de la République, le roulement des agents demeure très important. Ces derniers ne doivent pas choisir leurs jours de travail. Même le chef de sécurité ne doit pas avoir le contrôle exclusif du planning des agents.  Des tests de sécurité doivent aussi être réalisés à des intervalles réguliers, y compris des simulations d’attaques contre le président. Alors qui doit contrôler le responsable de sécurité du président ? Pour Manel Mauvais, il devrait y avoir un Conseil de contrôle comprenant probablement le responsable d’Ani, le chef de la police, un conseiller désigné par le président.

Pour y parvenir, le PD-G de Production Sécurité estime à environ 600 le nombre d’agents spécialisés qui devraient composer les unités de sécurité présidentielle (USGPN, USP, CAT-Team). Une rotation devrait être faite également autour du chef de sécurité du Palais national afin que la sécurité du président ne dépende d’une seule personne sur une période relativement longue. Ces agents peuvent être affectés à d’autres types de services de sécurité ou d’autres VIP du Palais national. Pour éviter qu’un pareil drame ne se reproduise, c’est tout le système de sécurité présidentiel qui devra être repensé. Il faudra en tout premier lieu reconstruire le Palais national en accordant la priorité à la sécurité du président de la République. Il faudra surtout établir une politique publique de sécurité qui protège les vies et les biens de tous les citoyens.  

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr

Thomas Lalime
Auteur


Réagir à cet article