Festival de Cannes : rentrer dans la tête de Gessica Généus pour rencontrer Freda

Le cinéma est rarement de la fiction à cent pour cent. Dans cette interview accordée à Ticket Gessica Généus, la réalisatrice de Freda, premier film totalement haïtien en compétition au Festival de Cannes, explique son parcours et les ressemblances entre son vécu et ses personnages.

Publié le 2021-07-19 | lenouvelliste.com

Ticket : En compétition pour la Caméra d’or, Gessica Généus a complété sa première montée des marches dans le cadre de cette 74e édition du Festival international du film de Cannes. Quel sentiment vous a traversé ?

GG : J’étais stressée. Stressée parce qu’en fait j’ai cru que ce serait les 31 personnes ensemble ; 31 réalisateurs et réalisatrices qui devaient faire la montée des marches pour la Caméra d’or qui est une section spécifique pour ceux et celles qui ont réalisé leur premier film ou leur première fiction sélectionné à Cannes. C’est en effet un prix qui te consacre comme meilleur premier réalisateur ou meilleure première réalisatrice. Je ne m’attendais pas qu’on soit juste 5 ensemble, puisqu’au final, ils nous ont fait avancer en groupe de 5.

C’est après avoir reçu la vidéo filmée sur l’écran par l’équipe du film qui se trouvait déjà à l’intérieur de la salle, que je réalisais ce qui venait de se passer. J’ai réalisé où je suis parvenu à me hisser après un long parcours.

Ticket : Parlant de cette vidéo, vous l’aviez posté sur les réseaux sociaux avec ce caption : « Pitit Manmie Maille la. Tifi Maïs-Gâté a ». Quel est le message derrière ces mots ?

GG : Ces mots traduisaient que je me rappelais le chemin. Beaucoup de gens qui me voient faire du cinéma aujourd’hui pensent que je dois ce parcours pour avoir été la fille de quelqu’un. Bien sûr, j’ai eu des personnes sur ma route qui m’ont offert des opportunités et qui m’ont aidé, mais je ne viens du tout pas d’une famille qui me prédisposait au cinéma ou au milieu artistique. Je viens plutôt d’une famille très compliquée dans laquelle on faisait face à une précarité extrême. J’ai utilisé ces mots pour que moi-même je me rappelle d’où je viens. Je dois toujours m’en rappeler d’ailleurs. C’est très important pour moi. Je les ai utilisés aussi pour que les gens sachent que ceci n’est pas un cadeau. Tu ne dois jamais refuser ou avoir honte de ce que l’on t’accorde suite à ton travail. J’ai vu tout cela, j’ai compris et aujourd’hui je n’éprouve aucune honte.

Ces deux courtes phrases traduisent exactement que je ne viens pas d’une famille de renom. Ni d’une lignée comme on aime le dire. Je n’ai aucune idée de mon arbre généalogique, d’ailleurs aussi loin que je puisse remonter, j’arrive à ma grand-mère dont je ne me rappelle même pas le nom. Je n’ai jamais connu mon père et le seul parent que je n’ai jamais connu demeure ma mère. Depi m piti m mare nan jip manman m. Je l’accompagnais partout : au marché et dans tous les endroits où elle devait se rendre. Quand la vie devenait difficile et compliquée pour elle, elle me laissait avec quelqu’un. On s'était séparées parce qu’elle n’avait pas d’endroit où habiter. Voilà ma vie avec Manmie Maille. Quant à Maïs-Gâté, c’est l’endroit qui m’a vue grandir. Je suis arrivée au Village Zao, j’avais à peu près 13 ans. Toute mon adolescence, jusqu’à mes 25 ans, j’habitais là-bas. Cette personne et cet endroit m’ont forgée.

Ticket : D’où vous est venue l’idée de faire un film comme « Freda » ?

GG : C’était presque un désir de faire une œuvre autobiographique. Un film où j’observerais le rapport que j’avais développé avec ma mère, ma sœur, etc. Quasiment une fiction repensée telle que j’aurais aimé que cette relation fût en réalité. Dans Freda, j’ai donc procédé de la sorte tout comme j’ai laissé certaines choses telles qu’elles étaient réellement. Par exemple, le lien entre les deux sœurs, c’est une pure fiction de ce que moi-même j’ai vécu avec ma grande sœur, mais j’ai peint dans le film la relation que j’aurais souhaité avoir avec elle. Ce qui est exactement le rapport que dans la vraie vie je développe avec ma petite sœur.

Pour résumer, c’est un film à travers lequel j’ai voulu traiter cette dynamique que l’on retrouve entre les femmes à travers nos familles, entre la mère et ses filles. Une dynamique que j’ai trouvé très particulière. Parce qu’on s’attend souvent à ce que les filles changent les conditions d’existence de la mère grâce à un homme nanti qu’elle ou que cette dernière se plie en quatre pour subvenir aux besoins de sa famille en travaillant. C’est justement ce rapport vécu dans les familles matriarcales que j’ai souhaité explorer. Et comme il s’agit d’un film contemporain, j’ai voulu le situer dans la crise commencée à partir de 2018 (PetroCaribe, manifestations contre la corruption) et placer cette famille dans cette période. Dans le but de comprendre comment la situation du pays nous contraint à faire des choix. Des choix imposés et qui diffèrent dans les familles selon qu’on soit une fille ou un garçon. C’est un mélange entre ce que j’ai vécu et ce que j'ai observé.

Ticket : Pourquoi avoir fait le choix d'un titre pareil ?

GG : C’est un titre d’espoir. C’est un titre qui invite les femmes à dépasser leurs traumatismes. Qu’il s’agisse d’un traumatisme de viol, de violences conjugales, des rapports toxiques avec leur mère. Qu’elles puissent transcender tous ces traumatismes vers la féminité. Une féminité saine. Un rapport tout aussi sain avec leur corps. Du moins, le plus possible. Parce qu’on peut bien vouloir souhaiter la guérison, mais c’est un processus tellement long qu’on peut finir par mourir sans être totalement guéri.

Ticket : Dans le film, il est d’abord question de Freda qui renvoie à une déesse de la mythologie vodou, d’Esther et de Moïse qui sont deux personnages de la mythologie chrétienne. Pourquoi un tel mélange ?

GG : Parce que justement, on octroie aux hommes assez souvent la mission de sauver, nous, les femmes, alors qu’ils sont la plupart du temps incapables de se sauver eux-mêmes. Ils sont très souvent impuissants et j’estime que c’est une grande responsabilité qui leur incombe. Déjà, nous sommes des gens torturés. Nous venons d’une société et d’une famille torturées; c’est dur pour un homme de vous sauver d’abord économiquement et psychologiquement. C’est compliqué. C’est ce que je dépeins à travers le personnage de Moïse. Il doit sauver sa famille, se sauver lui-même et potentiellement la femme qu’il aura à rencontrer. J’ai trouvé tout cela marrant, en fait.

Ticket : Le film est à 98% filmé en créole, et il a été projeté à Cannes un 14 juillet. Une date assez importante dans la révolution française. Heureuse coïncidence, Gessica ?

GG : C’est marrant, quoi. Ce que les gens doivent comprendre, Freda est certes le second film haïtien à Cannes, mais c’est le premier film haïtien en créole. C’est aussi le premier film haïtien tourné en Haïti. C’est quelque chose de très symbolique. On nous a quand même proposé la possibilité de changer de date mais quand j’ai appris que c’était un 14 juillet, mon producteur et moi, nous avions ri. On s’est dit qu’un 14 juillet, à 11 heures du matin, ce serait bien. Puis, dans la soirée, faire les marches avec les autres films, ça tombait à pic.

Ticket : Vous êtes en lice pour la Caméra d’or et le prix Un certain regard au cours de cette 74e édition du Festival de Cannes. Cela représente quoi pour Gessica Généus ?

GG : La même chose que représente le festival. Le fait qu’on soit là est déjà beaucoup et tout ce qui vient après c’est comme un bonus. Certes, je pense à gagner ces prix puisque je suis de nature compétitive, toutefois, l’accomplissement c’est d’être présente ici au festival. C’est le plus compliqué.

Ticket : Avec un parcours comme le vôtre Gessica, de Barikad à Cannes, considérez-vous être au summum de votre carrière ?

GG : Non. Je souhaite que non. Cependant, je pense être dans une très bonne position pour dire que je peux bien faire carrière dans la réalisation et vivre pleinement de cela. D’où le plus compliqué. Être réalisatrice c’est une chose, cependant, disposer de la crédibilité internationale pour trouver les financements nécessaires pour les films, c’est autre chose et un tout autre niveau. Je pense que je commence à franchir ce niveau. Ce qui est vraiment quelque chose de positif. Une reconnaissance internationale qui peut vous faciliter des financements à l’international pour réaliser des films, c’est très important si tu veux faire de la réalisation ton métier. Que je sois au summum bien sûr que non, d’ailleurs j’espère avoir encore pour 40 ans et continuer à être excitée à chacun de mes projets. Mais c’est un beau début.

Ticket : Comment définiriez-vous ce parcours ?

GG : Quelqu’un m’a déjà posé une question similaire. Il m’a demandé comment je pourrais me définir en tant que réalisatrice. Je lui ai répondu ceci : ce n’est pas la personne la plus talentueuse, mais bien celle qui travaille le plus. Ce qui ne signifie en aucun cas que le talent importe peu. J’ai tout simplement compris que le talent doit s’allier au travail. Dans le cas contraire, tu ne vas rien accomplir si tu t’endors sur tes lauriers sans entamer le travail nécessaire pour le faire fructifier. A mon avis, le talent sans le travail, c’est la chose la plus inutile qui puisse exister au monde. Des gens talentueux, j’en connais des tas. Cependant, des gens pouvant transformer ce talent en un moteur de travail pouvant générer de l’argent, j’en connais très peu.

Ticket : Qu’en est-il de votre carrière d’actrice ? On ne va plus retrouver Gessica devant la caméra ?

GG : J’ai fini par réaliser que j’avais du mal à écrire des rôles pour moi-même. Ce que j’ai envie de raconter n’a rien à voir avec ce que je ressens et qui me correspondrait pour un rôle. Mais j’espère que quelqu’un finira bien par écrire un rôle pour moi. Même si pour l’instant je prends vraiment plaisir dans la réalisation. Alors, ça doit être un truc de vraiment intéressant pour que je lâche un peu la réalisation pour un temps.

Ticket : Si l'on vous dit Cannes et après ?

GG : Je vais continuer à faire des films. Par ailleurs, je sais que les gens vont se mettre à parler, mais je compte bientôt sortir une nouvelle chanson (rires). Je n’ai pas le choix. Toutefois il faut dire que c’était toujours clair pour moi que je ne voulais pas entamer une carrière en musique. Je n’ai pas l’énergie pour ça, mais je savais aussi que de temps à autre, j’aurais envie de raconter quelque chose comme avec les films. Une chanson parce que j’ai envie de parler d’un sujet. J’ai déjà un autre film en chantier en attendant que Freda fasse son chemin et qu’il me laisse un peu tranquille (rires).

Ticket : Comment envisagez-vous l’avenir du cinéma haïtien ?

GG : Ce n’est du tout pas compliqué. Il faut que beaucoup plus de gens soient exposés au cinéma d’auteur. Le cinéma d’auteur peut sauver le cinéma haïtien. C’est ce que des cinéastes haïtiens ont un peu essayé de faire avec des films qui n’ont rien à voir avec Hollywood, mais qui racontent notre réalité quotidienne. Moi, je voudrais créer une niche de cinéastes d’auteurs en Haïti. Avec des personnes qui ont la capacité de raconter des choses en dehors des clichés. c’est-à-dire de manière artistique et avec beaucoup de poésie. Autrement dit, l’histoire peut bien décrire une réalité mais avec un excellent point de vue du réalisateur.

Par ailleurs, les documentaires de création, puisqu’ils ressemblent un peu au cinéma d’auteur, représentent aussi un autre champ de possibilités. On doit tout simplement être exposé à tout cela. C’est ainsi que j’ai fini moi-même par être intéressée au cinéma d’auteur. C’est parce que Arnold Antonin m’a permis de regarder un film d’auteur et parce qu’un ami m’emmenait les regarder aussi. C’est parce que quelqu’un m’a donné en cadeau un livre du Festival de Cannes. Il faut qu’il y ait des espaces pour permettre aux gens de regarder ces films d’abord, et ils décideront après. Autant qu’ils soient exposés au cinéma américain (Box-Office), qui demande beaucoup d’argent; ils peuvent aussi être exposés aux autres genres cinématographiques qui se font moins à un moindre coût de financement. On aura des productions et des films qui iront aux festivals internationaux et graduellement on trouvera le financement et ainsi de suite.

Propos recueillis par Sindy Ducrépin



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