Festival de Cannes

Ovation pour Freda à Cannes

Alignant des acteurs comme Néhémie Bastien, Fabiola Rémy, Cantave K., Djanaïna François, entre autres, Freda, produit par Jean-Marie Gigon, concourt actuellement pour la « Caméra d’or », distinction décernée à un premier film présenté en sélection officielle à la Semaine de la critique ou à la Quinzaine des réalisateurs. Le film est aussi en lice pour le prix Un certain regard, catégorie dans laquelle il a été sélectionné pour cette 74e édition du festival. L’accueil réservé à Freda a été une agréable surprise sur la Croisette.

Publié le 2021-07-15 | lenouvelliste.com

8 minutes d’un chaleureux standing ovation à Cannes dans la salle Debussy du palais des festivals. Avant de se mettre debout, alors que défilait le générique, les spectateurs applaudissaient déjà, dès la fin de la projection de Freda. 

Vingt minutes, rapportent les experts en la matière, c’est le temps qu’a duré les salves d’applaudissements (debout et assis), le mercredi 14 juillet 2021. 

Quand les ouvreuses ont fini par faire sortir de la salle le public conquis, cela s’est poursuivi autour de l’équipe du film dans le foyer dans un mélange de joie, de larmes, de fierté et de sentiment d’accomplissement.

Après ce long moment d’échange d’affections, des irréductibles ne voulaient toujours pas partir, il a fallu toute la science des responsables de la salle pour porter les derniers fans à quitter les sunlights pour rejoindre le soleil de La Croisette. Au festival de Cannes, un film chasse l’autre dans les salles obscures.

En 90 minutes, Freda, film de la réalisatrice Gessica Généus, a cerné la complexe crise haïtienne actuelle à travers une famille monoparentale à la merci des conditions difficiles d’existence et de la violence dans les quartiers populaires.

Les applaudissements ont plu à Cannes. Freda a plu. Freda a séduit le public. Les étrangers et la petite poignée d’Haïtiens présents dans la salle, tous ont été émus. Tout le monde a applaudi. Succès  absolu au festival, plus de 90 % du public présent au début de la projection est resté jusqu’à la fin. Aucun passage du film n’a été hué.

Visiblement, les spectateurs ont pu saisir le message de la réalisatrice basé sur tout ce qu’on peut retrouver de difficultés dans une famille haïtienne. Le cinéma ne connait pas les frontières, dit-on. De fait, dans le cas de ce premier long métrage du second Haïtien à marcher sur le tapis rouge du Palais des festivals, les images ont suffi. Le film tourné exclusivement en créole, mais sous-titré en français et en anglais, avait des arguments.

Freda a ramené les Haïtiens chez eux, notamment en 2018, en plein cœur du Petrochallenge avec ses manifestations pour dénoncer la dilapidation du fonds PetroCaribe, la montée des gangs dans les quartiers populaires, la migration continue des Haïtiens vers les cieux beaucoup plus cléments du Chili. Sans chichi. 

Dame Généus n’a rien édulcoré. Les noms de rues et de restaurants retrouvés dans certaines scènes n’ont pas changé (Yanvalou, Quartier Latin). On est en Haïti. Un Haïti tout cru. Freda place le spectateur haïtien face à des réalités qu’il connait bien pour les vivre au quotidien. Pour un étranger, l’immersion en affaires haïtiennes est totale et même perturbante tant il y a de problèmes qui défilent au long des minutes.

Pour les étrangers, Freda dresse la radiographie d’une modeste famille haïtienne monoparentale. La mère vaudouisante convertie au christianisme détient une petite boutique pour subvenir à qui mieux-mieux aux besoins de ses trois enfants ; la maman s’inquiète pour son fils bon à rien à cause de la violence aveugle dans son quartier, fils qu’elle finira par faire partir au Chili ; la mère attentive au sort d’une de ses filles qu’elle encourage à se dépigmenter la peau pour mieux attirer les hommes comme il faut et qui fait tout pour que la plus belle de la famille trouve un homme « convenable » pour changer les conditions de vie ou encore la mère qui s’est tue après le viol de son enfant par son homme pour garder la face dans le quartier… 

Film féministe au parti pris assumé, Freda se déroule autour de la mère de l’héroïne du même nom (Néhémie Bastien), une mère qui articule les coups et guide la famille. Janette, jouée par Fabiola Remy, est une vraie mère haïtienne à l’ancienne avec tout le courage et les faiblesses des femmes qui assurent tout. Sa fille « carnet de banque » Esther (Djanaïna François), elle la poussera dans le lit d’un pasteur missionnaire, dans les bras d’un sénateur et aura sa compréhension pour la violence conjugale qu’elle subira…

Freda, c’est un certain regard sur la famille haïtienne contemporaine, dans laquelle on peut retrouver tous les problèmes à la fois. C’est aussi ce dilemme sans fin pour l’Haïtien entre partir ou rester parce que tout s’écroule autour de soi depuis toujours. Freda, c’est la gravité de la situation sociopolitique du pays expliquée au monde.

Hasard du calendrier, Freda, majoritairement tourné en créole haïtien (un choix de résistance de la part de la réalisatrice), a été projeté pour la toute première fois dans un festival le jour de la prise de la Bastille. Les rappels historiques sur les captifs d’Afrique réduits en esclavage dans la colonie française de Saint-Domingue ; l’indépendance arrachée des mains du colonisateur par Dessalines comme chef de file, sans oublier les scènes de danse des guédés, ces esprits de la mort de la mythologie vaudou, religion ancestrale des Haïtiens, tous ces petits clins d’œil avaient une autre saveur sur La Croisette.

Sindy Ducrépin



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