L’occultisme dans la peinture haïtienne ou La Table magique d’Enguerrand Gourgue

Publié le 2021-07-20 | lenouvelliste.com

J’ai déjà soulevé, dans un article intitulé « Jacques Enguerrand Gourgue, en son temps et en le nôtre », qu’Enguerrand Gourgue, malgré son départ vers l’au-delà à l’âge de soixante-six ans, se montre bien vivant dans l’univers pictural haïtien. Qu’est-ce qui caractérise aujourd’hui l’éternité de ce peintre ? Il s’agit sans aucun doute de l’occultisme qu’il a proposé dans ses œuvres et qui constitue son apport à la peinture haïtienne. Comment est-il devenu l’un des peintres les plus connus et admirés de la peinture haïtienne ? Grâce à quelle toile cet artiste s’est-il fait un nom parmi les peintres qui fréquentaient déjà le Centre d’art ? Dans cet article, je propose de faire un décryptage de sa première toile, qui représente un moment charnière de son histoire et qui l’a, en même temps, entraîné vers une renommée internationale. Il en est de La table magique.

Michel Philippe Lerebours et Carlo Célius, deux historiens de l’art haïtien, ont commenté les œuvres d’Enguerrand Gourgue en soulevant surtout des questions sur la création. Dans Haïti et ses peintres, Lerebours aborde la créativité de l’artiste. Il explique que dans ses représentations, il y a une certaine fantasmagorie. Célius, pour sa part, dans un article consacré au peintre Célestin Faustin, intitulé « Célestin Faustin, un peintre haïtien face au sacré », croit en une réflexion similaire à celle de Lerebours en mentionnant l’esthétisme de Gourgue. Il précise que les créations de l’artiste suggèrent un espace en état de métamorphose. Cela étant dit, aucun des deux historiens n’a tenté de fournir des indications sur le tableau évoqué. Toutefois, partant du raisonnement des deux historiens de l’art, il semble évident que chez Gourgue, une impulsion d’éléments occultes se dégageait.  De tels sentiments l’habitaient sans aucun doute tout au long de sa carrière.

Comme je viens de le mentionner, La Table magique est le titre de cette fameuse peinture qui se trouve actuellement au Musée d’art moderne (MoMA), à New York.  Elle fut réalisée en 1947, peu de temps après la fin de la campagne anti-superstitieuse déclenchée en 1939 sous la gouvernance de Sténio Vincent (1874-1959). Elle marque le début de l’aventure picturale du visionnaire Gourgue, ponctuée de compositions étranges. Contrairement à ce que le titre indique, l’œuvre ne cherche pas à idéaliser la magie, mais plutôt à amener le regardeur dans un registre irrationnel, surréel, obscur, voire ésotérique.

Il est impossible de faire une description exhaustive du tableau, car les interprétations de ce dernier peuvent varier selon le regard de celui qui le contemple. Partant de cette approche herméneutique, le tableau d’une dimension de 43.2 par 52.7 cm apparaît d’une complexité ahurissante et perturbante. Chacune de ses parties invite à la subjectivité, multipliant les hypothèses.

Au premier plan, on aperçoit la table enveloppée d’une couverture avec un animal hybride, soit une tête de cheval avec sa langue pendue, puis des cornes enroulées sur elles-mêmes et de grandes oreilles. Le corps se termine par une queue ciselée, enroulée d’un serpent qui essaie de l’avaler. Une intense lumière blanchâtre jaillit des yeux de l’animal. Sur la table se trouvent des éléments du culte vodou tels : un asson, un porte-chandelle contenant une chandelle allumée, une épée, une patte d’oiseau, un drapeau avec des symboles et dans une assiette, une cruche enveloppée avec un mouchoir bleu.

Par contre, sous la table on remarque un bol et trois pierres qui couronnent chacun de ses pieds. Vers la droite de la table, on aperçoit une créature étrange portant un chapeau avec un œil au milieu, jouant d’un tambour avec la forme de la lettre « v ». À l’arrière-plan, vers la gauche, on remarque une autre créature ayant un chapeau où l’on peut voir une étoile, avec une torche à la main droite en l’air et un fouet dans la main opposée. Pour finir, à droite on observe une fenêtre où une bouteille et deux baguettes sont posées, ainsi qu’une porte d'où l'on aperçoit encore deux créatures, cornues cette fois-ci, aussi effrayantes qu’insolites, qui se positionnent au seuil de la porte. La première a le pied droit élevé, avec un poignard ensanglanté dans les mains gauche et droite, un personnage anthropomorphe poignardé près du cœur, et laisse couler le sang directement dans la bouche d’un serpent rampant sur le sol, sous l’observation attentive de la seconde créature, à l’arrière.

Table magique Collection MoMA

Il est important de souligner que la description de La Table magique se veut surprenante. L’œuvre surprend par sa cohérence interne et son contenu nouveau dans la peinture haïtienne. Il s’agit de l’occultisme haïtien. En effet, le tableau décrit la nature de l’homme haïtien par rapport à ses qualités occultes fondamentales. Il dégage aussi un choc en lien avec la scène, qui exhibe sans détour le contenu obscur de l’œuvre. La représentation du choc se traduit, d’une part, dans l’anonymat de l’animal hybride et des personnages étranges; le célèbre tableau a de quoi apeurer les amateurs d’art. D’autre part, la sensibilité qui se dégage dans le tableau est quelque peu spirituelle. Tout semble confirmer ce point de vue ésotérique, énoncé dans les lignes précédentes.

La Table magique propose un style qui est à la fois naïf et métaphysique. Métaphysique dans le sens où elle transporte la réalité haïtienne au-delà de la logique habituelle. Les éléments qui sont peints révèlent des êtres démoniaques et des objets cultuels découlant de la réalité du subconscient, empreinte des visions subjectives oniriques de l’artiste ancrées dans le vodou.  Mais, plus important encore, les couleurs utilisées, les silhouettes, les lignes, les ombres, les lumières, les nuances font de cette toile une véritable énigme picturale du répertoire de Gourgue, et même de la peinture haïtienne en général.  Toutefois, posons-nous la question suivante : comment Gourgue a-t-il pu imaginer une telle scène, cet animal hybride et ces quatre créatures étranges ? Gourgue est unique en son genre. Il a utilisé ce procédé dans ses créations afin de construire un regard très troublant et différent de celui de ses contemporains et prédécesseurs.

Ce qui est également captivant dans cette œuvre, c’est sa soumission à la pression de deux forces qui se croisent, traduisant un paradoxe : les éléments hétérogènes qui se retrouvent sur la table s’imposent sur le tableau comme ils s’exposent au regard du public. De cette composition paradoxale et à un autre type d’analyse se dégage un fait : l’œuvre est conçue pour obliger ceux qui ont posé le regard dessus à réfléchir sur la fantaisie utopique de Gourgue. Le tableau a bouleversé le Centre d’art en se délaissant des conventions habituelles de l’art haïtien. C’est ce qui a provoqué l’acquisition de cette toile par le MoMA. Une question s’impose: combien ce musée a-t-il dépensé pour en faire l’acquisition ? La réponse à cette interrogation sera l’objet du prochain article sur Gourgue.

Pour conclure, je dirais qu’Enguerrand Gourgue est l’un des peintres les plus fascinants de l’histoire de l’art haïtien avec ses techniques particulières, qui sont d’ailleurs très visibles dans ses œuvres. On l’a connu grâce à une représentation tragique de la réalité haïtienne et à son appui indéfectible au courant de réalisme de cruauté. Ce peintre dont on célèbre cette année le 25e anniversaire de la mort est de la mouture des peintres haïtiens qui a façonné l'imaginaire de plusieurs générations, et il a également connu un succès international dans la peinture.  

Gourgue, à travers La Table magique que je viens d’analyser succinctement, a marqué la peinture haïtienne grâce à une innovation esthétique en introduisant l’occulte dans les œuvres haïtiennes. La présence de l’obscur est constante. Elle domine toutes les représentations de l’artiste tout au long de sa carrière et tente de rappeler l’image de l’irrationnel présente dans les œuvres de Jérôme Bosch, de Francisco Goya ou de Salvador Dali. L’esthétique de Gourgue découle, je le répète, en grande partie de son imaginaire, ouvre un champ peu exploré dans l’art haïtien. À cet effet, l’étude de ses œuvres ne fait que commencer.

Bibliographie

Célius, A. Carlo. « Célestin Faustin, un peintre haïtien face au sacré » dans Histoire et missions chrétiennes, nº12, 2009.

Lerebours, M. Philippe. Haïti et ses peintres de 1804 à 1980 : Souffrances et espoirs d’un peuple, Port-au-Prince, Imprimeur II, 1989.

Louis, Fritz-Gérald. « Jacques Enguerrand Gourgue en son temps et en le nôtre » dans Le Nouvelliste, https://lenouvelliste.com/article/220087/en-son-temps-et-dans-le-notre-jacques-enguerrand-gourgue, 2020.

Louis, Fritz-Gérald. Le Plaisir du tragique, mémoire de licence (Histoire de l’art et archéologie), Université d’État d’Haïti, 2012.

Fritz-Gerald LOUIS fglouis2002@yahoo.com
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