Grands textes/« Le Joueur»/ Fédor Dostoievski

Le jeu est pathogène

« Le joueur», un classique de la littérature universelle. Dans la collection « Livre de poche», à l’approche de l’été 2020, en semi-confinement, me retombe sous la main un exemplaire du roman. Revisite d’un chef-d’œuvre.

Publié le 2021-07-23 | lenouvelliste.com

En préambule : souvenir de voyage

Un soir de décembre, de Philadelphie en compagnie d’amis j’ai voulu faire une pointe jusqu’à Atlantic City. Ville que je désirais visiter depuis que j’avais vu le film éponyme avec dans les principaux rôles Burt Lancaster et Susan Sarandon. Le vent froid venant du large balaie cette ville de casinos sise dans le New Jersey. Des deux côtés d’un large boulevard, des buildings au toit bas, on dirait entassés. Tous abritent des maisons de jeux. Grande affluence. Nous pénétrâmes dans l’une d’elles. Dans une salle du casino, un orchestre joue de la musique populaire, genre country. Des danseuses en tenue légère exhibent des pas gracieux. Des gens agglutinés autour des tables jouent à la roulette. Nous regardons et observons.

Gérard, lui, s’attarde devant une machine à sous («Jackpot»), y glisse des «coins» et la chance ne lui souriant pas, il perd. Plus il s’entête, plus l’appareil engloutit ses mises. Enervé, il s’avise de lui administrer d’énergiques gifles. Plus il perdait, plus redoublaient les taloches sur la pauvre machine. Il lui lançait des jurons ponctués de: « Tonnnerre! Tonnerre! » Ronald me glissa:  «Quand un homme s’oublie à ce point-là, le jeu n’est plus de la tentation mais une pathologie. » Le perdant était son beau-frère. Jean-Marie, un autre beau-frère, observait sans intervenir. Cette image est inoubliable : Gérard s’en prenant vertement et rudement a une machine à sous. C’était sous Reagan.

Deuxième remémoration

Un homme de ma ville natale se touchait vivement l’avant-bras en déclarant que la boule l’a piqué. Evidemment, la veille au soir ce joueur de la loterie populaire baptisée « borlette» avait fait un rêve. Au réveil, l’interprétant il conclut qu’il y avait là un appel à jouer tel numéro. Obsédé par le jeu, il décida que le numéro en question lui traversait le sang. D’où sa palpation cutanée.

Je repense à ces deux faits anecdotiques en relisant «Le Joueur» de Dostoievski. C’est du sérieux. La trame du récit se déroule dans une petite ville de Russie au XIXe siècle. Le romancier confie le soin à un narrateur, Alexis Ivanovitch, de mener la danse. Précepteur depuis peu dans une famille aristocratique sur le déclin.

Dans le vif du sujet

Stefan Zweig dans « Ivresse de la métamorphose» donne à voir l’étendue de son talent : écriture fluide et capacité de cerner le tempérament et les ressorts profonds de chaque personnage. C’est pareil chez Dostoievski dans «Le Joueur», le  romancier se livre à de l’introspection. Il sonde le moi de l’un comme de l’autre pour déterminer le mobile d’une action comme d’une inaction.

Pour l’amour de Pauline

La subtilité réside en ce que Dostoievski ne braque pas les projecteurs exclusivement sur les salles de casinos. Au contraire, il plante le décor à l’hôtel qu’occupent le général et sa famille. Là gravitent des silhouettes venant de divers horizons. Tous de passage.

En quête d’aventures, un usurier peu scrupuleux, un raffineur discret… Alexis Ivanovitch slalome parmi eux. Il est un précepteur, malgré tout il occupe une position privilégiée pour toujours se retrouver au cœur de l’action. Il aime la belle Pauline Alexandrovna dont le cœur est convoité par des soupirants qui ne se dévoilent pas. Le général s’est endetté auprès de Crémieux, son créancier, à qui il a remis des gages. Astley, l’Anglais, si discret, réservé, ne se mouille pas trop.

Pauline et ses ennuis pécuniaires

Pauline, elle aussi, a des besoins d’argent, pourquoi elle a confié 700 florins à Alexis pour jouer à la roulette. Mais celui-ci croit que s’il ne joue pas pour lui-même, il perd. Alors, Pauline lui propose de jouer de moitié et s’éloigne malgré ses protestations. Au début, le précepteur gagne 160 florins qu’il partage avec Pauline. Puis, une autre fois sur un coup de tête il perd tout l’avoir de Pauline : quatre mille florins.

Le télégramme qui n’arrive pas

Comme la grand-mère, Antonine Vassilievna a fait une chute, son neveu le général attend de Moscou le télégramme annonçant sa mort. Ce qui l’arrangerait auprès de son créancier, trop gourmand. De Roulettenbourg – où se situe l’action – il expédie télégramme sur télégramme.

Ce qui lui coûte une fortune, lui lancera Antonine Vassilievna, qui, sans prévenir, débarque avec ses valises et son personnel. Stupeur ! On la porte sur une chaise roulante, mais la vieille, à 75 ans, ne mâche pas ses mots à l’endroit du général qui se voyait déjà sorti d’embarras par l’ouverture de sa succession.

La grand-mère débarque au casino

Quand elle apprend que Alexis est sur le départ pour avoir insulté le baron allemand et madame la baronne Wurmerhelm, elle approuve le précepteur. Puis sans prendre du repos- après 5 jours en train- elle demande à voir le casino. Tout le monde s’offre pour l’accompagner. Son cortège fera forte impression dans la salle de jeux. On en est là. Je ne veux pas «déflorer» davantage de l’ardeur du récit. Pourtant, je ne résiste pas à la tentation de proposer au lecteur la catégorisation ou la distinction marquée entre le jeu de mauvais genre et celui qui est permis à un homme comme il faut. Dostoievski opine : « Il y a deux sortes de jeux : celui des gentlemen et celui de la plèbe, jeu cupide pour la roture(…) Un gentleman, par exemple, peut risquer cinq ou dix louis d’or, rarement plus ; il peut aller jusqu’à mille francs s’il est très riche, mais c’est uniquement par jeu, pour s’amuser (…) il ne s’intéresse pas du tout au fait même de gagner. S’il a gagné, il peut, par exemple, se mettre à rire à voix haute (…) ou même jouer encore une fois et doubler sa mise par simple curiosité, pour observer les chances, pour faire des calculs, et non par un vulgaire désir de gagner. » Il considère toutes ces tables (…) que comme un divertissement organisé pour son seul plaisir.

Un roman comme une pièce de théâtre

Le ton est théâtral. Des envolées passionnées. Des répliques saisissantes. Autour de la table, pendant le dîner les échanges sont vifs. En général, deux camps se forment. L’intérêt ne baisse jamais. D’autant qu’on croit que le général est un grand seigneur russe. Il y a Mlle Blanche de Coninges; le général à 55 ans; il en tombe éperdument amoureux et compte l’épouser. Nadia et Micha, les enfants du général, apparaissent très peu sur la scène. En revanche, Pauline, le Français, M. Astley l’Anglais… chacun ne se dévoile pas encore. Jusqu’à l’arrivée soudaine de Madame la générale Antonine Vassilievna, qui bouleverse tous les plans.

La grand-mère piquée par le virus

Antonine n’a pas la langue dans sa poche. Elle fait claquer les vérités. Quand soudain elle est piquée par le virus de la roulette, c’est l’émoi. Si sa fortune y passe, son héritier le plus proche est foutu.

Le romancier domine son sujet

Dostoievski a la maîtrise de l’écriture. Un romancier doublé d’un dramaturge. Chez lui, les tirades sont percutantes. On apprend bien des choses sur le tempérament des Russes, des Français, des Anglais, des Polonais… Sur les traits de caractère. Et comme en ce temps-là la République n’est pas encore proclamée, on perçoit que les sociétés sont coupées en deux : les ayants droit (prince, comte, baron…) et le peuple, corvéable à merci. Difficilement, un précepteur se fraye une petite place à l’hôtel où descend le général. Son gage est misérable, etc. Bientôt, le virus du jeu ne le quittera plus. Il commet des excès et ira d’aventure en aventure.

Invitation

« Le Joueur » est à revisiter. Un roman intemporel sur les passions humaines. D’ailleurs, le jeu est un divertissement et un gouffre, et révèle la nature profonde des parieurs et leur désir de gagner de l’argent sans travailler.

En Russie, au XIXe siècle, le jeu était le reflet d’une classe oisive, qui tourna le dos à l’effort et misa trop sur l’exploitation de la force de travail des plus faibles. On connaît la suite, avec la prise du pouvoir par les bolchevicks en octobre 1917. Il faut lire ou relire ce chef-d’œuvre.

Jean-Claude Boyer
Auteur


Réagir à cet article