Quand une légende devient un mythe…

Publié le 2021-06-30 | lenouvelliste.com

Le révérend père Fritz Raoul Lafontant, cofondateur de Zanmi Lasante et patriarche de Cange, qui entra vivant dans la légende, devient désormais un mythe, parce qu’il nous a quittés dans la matinée du 28 juin 2021, à tout juste un intervalle d’un mois de ses 96 ans.

Né le 25 juillet 1925 à Port-au-Prince et devenu prêtre au début des années cinquante, cet homme est devenu un symbole de charité, de solidarité, de bien-être, un humaniste exceptionnel, un père de famille merveilleux, un pasteur qui n’a jamais failli à sa mission.

En 1960, tandis qu’il était le curé de la paroisse St-Pierre de Mirebalais, il a volé au secours d’un groupe de squatters déplacés vers les hauteurs de Petit-Fond, contre leur volonté, par la mise en eau du barrage de Péligre. Ils ont constitué le village de Cange, mais vivaient sous le seuil d’une pauvreté endémique, de l’influence téméraire de maladies de toutes sortes. L’arrivée du père Fritz Raoul Lafontant allait tout changer et réinventer l’espoir d’un groupe de personnes qui croyaient que leur vie était finie, puisqu’ils avaient été paupérisés et abandonnés par l’État.

Symboles de charité et de bien-être, Fritz Lafontant et Paul Farmer méritent un profond respect pour le grand combat qu’ils mènent au sein de la société mondiale pour faire tomber les murs de l’oppression, des inégalités et des injustices sociales. Et ce combat ils l’ont commencé à Cange, dans le Plateau central, avant de l’apporter au reste du monde, du Pérou au Guatemala, du Mexique à la Russie et dans l’Afrique centrale et de l’Ouest.

Le père Lafontant était un homme affable, un mordu de la discipline, quelqu’un qui aimait les enfants et les jeunes, qui jouait avec eux, les conseillait, les scolarisait et leur donnait une chance de marcher sur le chemin qui le permettrait de voir la lumière à l’autre bout du tunnel, de rêver grand et de pouvoir concrétiser leurs rêves. Croyant dur comme fer que l’éducation est la base de la société et le seul moyen d’élever l’homme à la grandeur, il a construit une vingtaine d’écoles, plus de dix-neuf églises, un patrimoine colossal qu’il laisse à l’Église anglicane, qui aura à peiner avant de retrouver un homme de son acabit, un visionnaire de sa trempe, un pasteur d’une morale du devoir et sociale qui dépassait la moyenne.

À nous les fils de Cange, et comme à tous ceux qui croisaient son chemin, il répétait toujours que « la chance passe, il faut la saisir ». Et cette chance, il nous a montrés comment la saisir en faisant de nous de vraies femmes et de vrais hommes capables de tenir le destin de notre communauté en main et de participer à la construction et au développement de la société de notre pays.

Pendant plus de soixante ans de ministère, il a formé des dizaines de générations d’hommes et de femmes dans tous les domaines et dans tout le pays et a même réussi là où l’État haïtien a échoué : dans l’éducation et la santé. Tous ceux qui le connaissaient de près ou de loin savaient qu’il n’aimait pas les gens paresseux, mais loin de les abandonner il les a exhortés à travailler pour devenir des gens utiles à leur famille, leur communauté et le pays tout entier. Il est le bâtisseur par excellence de cadres intellectuels, professionnels et universitaires. Discipliné et doté d’une force de caractère hors du commun, sévère quand il le fallait, il avait un sacré sens de l’humour. Il a investi tout son être pour développer Cange, y bâtir l’une des meilleures infrastructures du pays et faire de cette communauté, autrefois déserte et aride, abandonnée et mise à l’écart, une vraie zone hospitalière, qui voit défiler des gens venus de tous les coins et recoins du pays pour avoir des soins de santé de meilleure qualité, profiter de la scolarisation gratuite, avoir un mieux-être, habiter et participer à la vie active de la communauté.

N’est-ce pas Martin Luther King Junior qui disait : « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots ! » Voilà une courte phrase contenant toute la philosophie de la vie ; une philosophie lumineuse capable, si on l’accepte, de poser les pieds de l’humanité sur une base équitable de justice et de liberté. Et je me demande aujourd’hui si ce n’est pas ce qu’a compris le père Fritz Raoul Lafontant qui lui permettait de servir avec autant d’humour et de philanthropie les réfugiés du barrage de Péligre. Ne serait-ce pas cette philosophie comprise dans cette courte phrase qui l’animait au jour le jour du sentiment de paix et de partage dont il faisait chaque jour preuve ?

Dans le village de Do Kay, appelé désormais Cange, il fallait autant de patience et de persévérance que le révérend père Fritz Raoul Lafontant et son épouse, le docteur Paul Edward Farmer, Ophelia Magdalena Dahl et Loune Guilen Viaud pour arriver, comme disait l’éminent écrivain haïtien du XXe siècle, Jacques Roumain, à défricher la misère et planter la vie nouvelle ; et ceci une vie nouvelle parsemée de bonheur collectif, de sentiments de partage, d’amour et de paix intérieure qui durent et doivent durer. Combien auraient pu rendre la vie possible dans une localité aride, déserte et infertile où vivait une troupe de squatters affamés et dénudés à cause du débordement du lac ? En effet, l’eau avait submergé leurs plantations et leur bétail, et avait détruit leurs maisons dans l'unique objectif de plaire aux nantis de la capitale ayant besoin de plus d'énergie électrique ? Et maintenant combien d’habitants de Cange ne doivent pas l’amélioration de leur état de santé et la scolarisation de leurs enfants à Fritz Raoul Lafontant et au Dr Paul E. Farmer ?

Dans un court extrait de son livre « La victime accusée », le Dr Paul Farmer parler ainsi du patriarche :

Fritz Raoul Lafontant appartenait à l’Église épiscopale d’Haïti, fondée au XIXe siècle par un pasteur noir américain qui rêvait d’un pays sans esclavage, rêve qui le mena à Haïti en compagnie d’autres membres de l’Église épiscopale, tous d’origine africaine. Cette dernière s’est développée peu à peu ; suivant l’exemple de l’Église catholique, elle met l’accent sur l’éducation et, dans une moindre mesure, sur la santé. Lafontant fut élevé dans cette foi. Né dans une famille de la classe moyenne haïtienne, il s’est détaché de son origine petite-bourgeoise, convaincu que l’éducation est un droit pour tout Haïtien, particulièrement les sans-voix, répétait-il souvent, « pour le paysan haïtien, seul producteur dans ce pays de parasites ». Avec l’aide de sa femme, enseignante également, mais animée par des idées plus modérées, il a fondé une douzaine d’écoles dans le Plateau central.

Dans ce passage, Paul Farmer retrace les origines familiales du père Lafontant auquel il attribue le pseudonyme Jacques Alexis dans son ouvrage « AIDS and accusation ». Le père Lafontant est un homme de taille normale, mais doué d’une puissante philosophie. Durant son parcours de théologien, il a réalisé pas mal de choses. Ordonné prêtre, il a passé près de quatre ans à l'Arcahaie, mais ses grandes réalisations avaient commencé à Mirebalais dans le bas Plateau central où il a fondé le collège St-Pierre qui lui a valu de recevoir un appel « au secours » par les villageois isolés de Do Kay, une localité liée à la zone de Petit-Fond, qui était sous l’obédience du diocèse de Mirebalais. L’époque à laquelle siégèrent le prêtre et sa laborieuse épouse à Cange remonte à 1962.

Lafontant est un humaniste, l'avocat des sans-voix, comme il les appelle toujours. Il tire la morale de ses devoirs dans l’éthique utilitariste qui soutenait que « l’homme le plus heureux est celui qui fait le bonheur du plus grand nombre ». Lui qui ne veut pas prôner le bonheur du plus grand nombre au détriment de la minorité change légèrement le contenu de la pensée utilitariste; il déclare : « L’homme le plus heureux est celui qui fait le bonheur des autres. » Jusque-là, il n’y a ni exclusion ni discrimination ; tout le monde est impliqué dans le social et est appelé à jouir judicieusement de tous ses droits naturels et sociaux. Il recommande que les portes de l’école ne doivent pas se fermer aux enfants ou aux jeunes pour une question d’âge, ou pour une non-appartenance à l’Église épiscopale.

Le père Lafontant est un militant, mais son combat va dans le camp des pauvres qu’il estime être seuls sur le chemin de la vie. Il critique avec virulence les prêtres qui ne font rien pour mettre en pratique les messages qu’ils diffusent à l’église. Citons encore Paul Farmer : « Le père Lafontant réserve un grand dédain à ces prêtres qu’il qualifie de diseure de messe, incapables de mettre en pratique ce qu’ils prêchent. Il apprécie également assez peu les missionnaires protestants qui répandent la doctrine de la résignation, groupe sectaire à œillère qui achète les convertis à coups de programmes alimentaires, éducatifs ou médicaux. » 

La foi est indispensable, mais la nécessité ne connait pas de loi disait le brillant docteur de l’église St-Augustin. Par contre, on ne peut prétendre vouloir évangéliser des ventres affamés, des gorges assoiffées ; on ne peut non plus prétendre vouloir convertir des personnes soumises aux pressions des maladies et des souffrances physiques. C’est cette philosophie du bien-être social qui a permis au père Lafontant et, un peu plus tard, à Paul Farmer de porter leur soutien aux sans-voix de Cange. On est en ce temps-là au milieu des controverses que la théologie de libération a soulevées dans les classes sociales ; cette théologie dite théologie des pauvres a dû faire face à de nombreuses difficultés, mais tous ses partisans et sympathisants ont combattu rigoureusement afin de lui donner un sens complet et profond.

En 1970, la petite école est pleine à craquer, le bâtiment devient vite trop étroit pour héberger le nombre croissant d’inscrits. Puisque faute de moyens l’agrandissement du local était impossible dans l’immédiat, les classes supplémentaires se tenaient sous le manguier, quand le temps le permettait. L’augmentation rapide et considérable du nombre des enfants malnutris a vite appris une chose au prêtre et à son épouse qui s’étaient battus pendant de longues années pour la scolarisation des enfants des milieux ruraux, « notre travail dans la région de Cange, où les gens n’ont pas de terre et sont « super pauvres » nous a appris quelque chose que nous aurions dû savoir depuis longtemps : il ne suffit pas de créer des écoles ! » ils décidèrent alors d’élargir le cercle de leurs activités afin de pouvoir aider les pauvres et les élèves à mieux devenir maîtres de leur situation financière.

En 1979, le père Fritz Raoul Lafontant a mis sur pied, selon les écrits de Paul Farmer, des formations destinées à des paysans sans terre, dans le domaine du bâtiment : conception, maçonnerie et charpenterie. L’équipe de construction ainsi formée a bâti depuis 1980 une église, un dortoir pour les professeurs, une boulangerie, une clinique, un laboratoire, une cantine, un centre de nutrition qui fait également office d’hôpital durant la journée, des maisons d’hôtes et des porcheries ; une trentaine de latrines sont disséminées dans le village tandis que, chaque année, de nouvelles maisons s’enorgueillissent de posséder un toit en tôle et un parquet en ciment. Il manque encore la « place du village », bien que l’ensemble école-église-clinique tienne un peu ce rôle. Jusqu’en 1985, on ne trouvait pas de magasin à Cange ; quelques familles revendaient des produits tels que du lait en boîte, des boissons gazeuses de fabrication locales ou de petites quantités de céréales. La boulangerie, ouverte en mars 1985, approvisionne Cange et les villages environnants ; ses profits vont à un programme de nutrition pour des enfants sous-alimentés. Tout cela grâce au travail de monsieur et madame Lafontant. Ce passage est encore tiré du livre « La victime accusée » de l’éminent anthropologue américain Paul Farmer qui travaille dans ce village depuis 1983 aux côtés du père Lafontant. Tous les deux, ils forment un faisceau qui se joint à d’autres sources lumineuses pour propager la quantité et la qualité de lumière qu’il fallait à Cange pour déraciner les ténèbres de la famine et de la maladie.

Cette lumière réside dans l’éducation transmise aux défavorisés de la zone, mais aussi dans les soins médicaux gratuits qu’ils en distribuaient. Les propos de madame Nosant (une villageaoise) ont ici tout leur sens : « Cette école, c’est la meilleure chose qui nous soit arrivée. Nous savions que la seule façon de nous en sortir passait par l’éducation ! » « Beaucoup d’entre nous se sont demandés comment les choses se seraient passées si nous avions su lire et écrire ! », ajouta madame Sonson. Ces déclarations montrent que les habitants de Cange, en dépit de leur ignorance intellectuelle, connaissent le prix de l’éducation. Les propos de madame Nosant et de Madame Sonson justifient clairement leur ambition à envoyer leurs enfants à l’école. D’ailleurs, Alfred Metraux écrivait déjà : « C’est l’ambition de tout paysan d’envoyer ses enfants à l’école et il fera n’importe quel sacrifice pour y parvenir ! »

Pendant ces années-là, beaucoup de changements se sont effectués à Cange et cela a attiré beaucoup de familles dans cette zone jugée inhospitalière durant les années qui ont suivi les désastres perpétrés par le barrage.

Une pompe hydraulique a été installée, les habitants de Cange n’ont plus à emprunter le sentier abrupt qui lie haut et bas Cange pour s’approvisionner en eau. Yolande Lafontant, l’épouse du prêtre, lança un projet d’amélioration de l’habitat visant à consolider les cabanes des habitants de Cange dont les murailles furent en terre battue et couvertes de pailles ou d’écorces de bananiers. Désormais, les sols des cabanes se firent en ciment et les toits en tôles. Les conditions de vie s’étant améliorées, le taux de risques des maladies diminua considérablement, la typhoïde disparut presque complètement en 1986. Il faut noter que les foyers n’étaient pas nombreux à cette époque. Pour être beaucoup plus clair et peut-être plus précis, on pourrait dire que Cange compte actuellement environ 30 000 habitants ; une population composée de natifs de la zone et de personnes venues d’autres régions du pays pour y habiter puisque Cange est désormais un endroit très hospitalier.

En ce moment de grande tristesse où nous pleurons notre patriarche disparu, nous tenons à partager la souffrance de ses deux filles, de ses petits-enfants et arrière-petits-enfants. Qu’ils sachent qu’ils ne sont pas seuls, que toute la communauté de Cange, du Plateau central et toute la famille de Zanmi Lasante et de Partners In Health pleurent avec eux, et que l’œuvre du révérend père Fritz Raoul Lafontant continuera d’exister, que sa vision du développement durable, du monde et de l’avenir se propagera davantage par ses collaborateurs et disciples, en particulier Dr Paul Farmer, Ophelia Dahl, le Dr Jim Yong Kim, Todd McCormack, Loune Viaud, Maxi Raymonville, Fernet Renand Léandre, sa fille Marie-Flore Chipps, sa petite fille Cassandre Régnier, Bossuet Sainvilus, et tous ceux qui travaillent activement pour faire atterrir la vision de Zanmi Lasante dans les endroits les plus reculés du monde et pour faire bénéficier aux plus pauvres de la planète les bienfaits de la médecine moderne.

Le patriarche Fritz Raoul Lafontant était une légende vivante, maintenant il fait son entrée dans le panthéon des mythes. Loin de croire qu'il est mort, je prendrai chaque jour une minute de silence pour écouter l'écho de sa voix qui nous guide depuis là où il est, car les grands hommes ne meurent jamais ; ils partent juste en vacances dans un monde où seuls les mythes et les légendes ont leur place.

Mon admiration pour le révérend père Fritz Raoul Lafontant va croissante, et la mort est bien trop faible pour l'étioler, voire la faire disparaître. 

M. le Patriarche, votre générosité et votre humanité étaient sans égales, et nombre d'entre nous suivront votre exemple et se battront pour que votre mémoire reste dans les annales de l’histoire et du temps.

Reposez en paix, libre de toute anxiété !

Nerval Dorvil

Plateau central, Haïti,

29 juin 2021

                                                                             

Nerval Dorvil
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