Les inégalités et les concentrations véritables freins au développement humain en Haïti

Publié le 2021-06-29 | lenouvelliste.com

Le Rapport régional sur le développement humain 2021 « Pris au piège : fortes inégalités et faible croissance en Amérique latine et dans les Caraïbes », lancé virtuellement le 22 juin écoulé par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), analyse le piège dans lequel la région est embourbée, empêchant tout progrès vers la réalisation de l'Agenda 2030 et de ses Objectifs de développement durable.

Malgré les progrès réalisés au cours des dernières décennies, les pays de l'Amérique latine et des Caraïbes – en particulier Haïti – sont plus inégaux que ceux d'autres régions ayant un niveau de développement similaire, et leurs indicateurs sociaux sont toujours inférieurs à ceux attendus pour leur niveau de revenu moyen.

En Haïti, la pauvreté multidimensionnelle a diminué de 8 points, passant de 48 % à 40 %, entre 2012 et 2017. Cependant, les baisses absolues les plus importantes ont eu lieu au Honduras, avec 18 points de pourcentage, passant de 38 % à 20 %, entre 2006 et 2012 ; en Bolivie, avec 13 points de pourcentage, passant de 34% à 21%, entre 2003 et 2008.

Même avec les progrès de la région vers la réduction des inégalités, les niveaux actuels d'inégalité sont incroyablement élevés en Haïti. À titre illustratif, Haïti est le seul pays des Caraïbes avec des indices de Gini supérieurs à 50, contre 8 pays d'Afrique subsaharienne. Ce qui rend ces pays d'Afrique subsaharienne et ceux des Caraïbes les plus inégalitaires au monde, suivis de près par les pays de l'Amérique latine. En effet, il y a dix pays de l'Amérique latine et quatre pays des Caraïbes avec des indices de Gini entre 40 et 50.

Le fossé entre l'extrême richesse et l'extrême pauvreté et la vulnérabilité qui caractérise la région ont été mis en évidence comme jamais auparavant et se sont encore aggravés à la suite de la pandémie de Covid-19.

Le rapport explore trois facteurs récurrents qui alimentent le cercle vicieux des fortes inégalités et de la faible croissance : la concentration du pouvoir, la violence sous toutes ses formes et le mauvais fonctionnement des politiques de protection sociale. « Le document souligne que la concentration du pouvoir entre les mains de quelques-uns qui défendent leurs intérêts privés est l'un des facteurs qui relient les fortes inégalités à une faible croissance. Par son influence politique, le pouvoir mal utilisé fausse les politiques publiques et affaiblit les institutions », peut-on lire dans le rapport du PNUD.

En effet, toute une section du rapport est consacrée à la concentration du pouvoir en Haïti. « Haïti a une longue histoire de liens étroits entre les élites économiques et politiques. Pendant des décennies, les dirigeants autocratiques ont échangé des privilèges économiques contre le soutien politique des familles les plus riches et les plus puissantes. L'instabilité politique qui caractérise le pays n'a cessé d'induire cette pratique chez des dirigeants en mal d'accompagnement. Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, l'exclusivité et les monopoles statutaires ont été accordés par décret présidentiel à une longue liste d'industries, notamment les mines et le pétrole, les télécommunications, l'agriculture et la transformation du sésame », relate le PNUD.

Cependant, poursuit le rapport, l'exclusivité peut-être la plus critique accordée par le gouvernement concerne les importations. En 1985, 19 familles détenaient des droits exclusifs d'importation des produits les plus consommés. Certains de ces droits ont légalement été démantelés, mais maintenus de manière informelle en raison d'un manque de réglementation ou d'application. Haïti importe la plupart de ses produits finaux et, selon la Banque mondiale, 70% des importations totales en valeur sont fortement ou modérément concentrées parmi un petit nombre d'importateurs.

Rien d’étonnant au fait qu’Haïti soit classé bon dernier parmi les 137 pays interrogés dans le cadre de l'enquête d'opinion des dirigeants du Forum économique mondial sur l'évaluation de l'efficacité de la politique visant à assurer une concurrence loyale avec une note comprise entre 1 (pas efficace) et 7 (extrêmement efficace).

Cette situation de concentration est illustrée dans le rapport par l’importation du riz qui constitue un parfait exemple. « Haïti importe plus de 80% du riz qu'il consomme (principalement des États-Unis). Bien qu'il existe 20 entreprises qui importent du riz en Haïti, six importateurs sont responsables de 70% des importations de riz et contrôlent le marché du riz, pratiquement sans contestation. Les importateurs sont également actifs en tant que grossistes. Au total, 10 grands grossistes desservent le pays ; ils ont tendance à se livrer à la spéculation sur les prix.»

Si l'industrie du riz illustre une situation similaire dans divers secteurs de l'économie nationale, les marchés alimentaires en Haïti sont très concentrés et tributaires des importations. « Les opérateurs historiques ne permettent pas l'entrée de nouveaux concurrents et il n'y a pas d'institutions pour réglementer leur conduite », constate le PNUD.

En 2019, Haïti se classait 138e sur 140 pays dans l'Indice de compétitivité mondial. En 2020, le pays se classait 179e pour la facilité globale de faire des affaires, 189e pour la facilité de création d'entreprises et 127e pour l'exécution des contrats parmi 190 pays.

Dans l’ensemble, le rapport indique que les solutions doivent conduire à une plus grande croissance dans le respect de l'environnement, ainsi qu'à une plus grande inclusion et mobilité sociale. Ces solutions nécessitent un équilibre des pouvoirs dans le domaine de la définition des règles et des politiques, de l'éradication de la violence sous toutes ses formes et de la redéfinition de l'environnement institutionnel qui est au cœur du contrat social : opportunités sur le marché du travail, fiscalité et protection sociale.

« Le rapport appelle les Latino-Américains à comprendre le lien entre tous ces facteurs et met en évidence un point d'entrée qui peut servir à s'affranchir de la faible croissance et des fortes inégalités : la mise en œuvre de systèmes de protection sociale universels qui sont redistributifs, fiscalement durables et plus propices à la croissance », explique Luis Felipe Lopez Calva, sous-secrétaire général adjoint des Nations unies et directeur régional du PNUD pour l'Amérique latine et les Caraïbes.



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