Les clefs de la démocratisation de la République dominicaine (1re partie)

Publié le 2021-06-24 | lenouvelliste.com

1 – Introduction  

Ce texte est une analyse de facteurs qui ont rendu possible la démocratisation et le développement de la République dominicaine dans le contexte latino-américain. Sa lecture peut être très utile à la quête de solution aux maux d’Haïti et surtout ces derniers temps où il est pertinent de se demander si on pourra s’en sortir.

Après quasiment un siècle de guerres intestines, une dictature trentenaire et deux décennies de troubles politiques, la République dominicaine a initié sa transition démocratique en 1978. D’entrée de jeu, il faut dire qu’il s’agit d’une démocratie électorale qui est appelée à se consolider. Les élections jusqu’en 1990 ont été entachées de fraudes massives, alors qu’à partir de 1996, les joutes sont mieux organisées et ont gagné en crédibilité fondamentalement grâce au « Pacte pour la démocratie » signé entre les leaders politiques, notamment entre Balaguer et Peña Gómez qui s’est vu ravir sa victoire aux élections de 1990. Cet essai a pour objectif de présenter les facteurs qui ont facilité la démocratisation de la République dominicaine. Ils sont, suivant mon analyse, le rôle des élites et la performance économique du pays. En tout premier lieu, on mettra en évidence la forte participation électorale des Dominicains, élément de base de toute transition démocratique.

2 – Participation électorale

Depuis le scrutin inaugural de 1978 remporté par Antonio Guzman du Parti révolutionnaire dominicain (PRD) jusqu’aux joutes du 5 juillet dernier, la participation électorale dominicaine est en moyenne 70%, faisant de ce pays le second à plus forte légitimité électorale du Système d'intégration centraméricain (SICA) composé des pays de l’Amérique centrale et de la République dominicaine (voir graphique). Le Costa Rica occupe le premier rang.

Le graphique présente deux valeurs atypiques qui méritent un regard particulier. Les élections du 5 juillet dernier qui ont été gagnées par Luis Abinader ont enregistré un taux de participation de  55%, soit le plus faible au cours des 11 élections tenues pendant l’ère démocratique de la République dominicaine. Cette situation s’explique par la pandémie de Covid-19 qui a grandement frappé le pays et découragé des citoyens à exercer ce devoir civique par peur de se faire contaminer. Rappelons que la République dominicaine est le pays le plus affecté dans la Caraïbe avec un total de plus 284 000 cas et plus de 3 400 décès au 13 juin 2021, selon l’Oxford Martin School de l’université d'Oxford.  En temps normal et compte tenu du contexte politique de ras-le-bol contre le Parti de la libération dominicaine qui a prévalu depuis quelque temps, on pouvait s’attendre à une participation aussi haute que celle de 1996, année du début de la deuxième étape de la transition démocratique en République dominicaine où les Dominicains sont sortis en masse pour dire non aux fraudes massives. La candidature de Peña Gomez, de par son origine haïtienne, a été aussi un autre facteur qui a exercé une incidence positive dans la participation électorale. En effet, la participation électorale tend à augmenter avec la présence d'un candidat important, et encore davantage s’il ne répond pas à l'idiosyncrasie politique de la société en question ou s’il est un outsider.

3 – Le rôle des élites 

Pendant très longtemps, la théorie de la modernisation de Lipset a toujours été la référence pour l’analyse des processus de démocratisation. Cependant, en Amérique latine, cette théorie a une faible capacité explicative, du moins, pour les années inaugurales de la troisième vague de la transition démocratique dans la région. En effet, la décennie des années a été considérée comme perdue à cause de la crise de dettes qui a provoqué la stagnation ou une croissance négative avec une détérioration des conditions de vie au niveau régional. La République dominicaine, avec une croissance économique de tendance négative au cours de la décennie des années 70 et ayant enregistré son taux le plus faible (2.1%) en 1978, l’année de la transition, n’a donc pas été une exception à cette règle.  

Fort de ce constat, il faut chercher les causes de la rentrée de l’Amérique latine en général et de la République dominicaine en particulier dans la troisième vague de la démocratisation dans le rôle joué par les élites. Il s’agit de l’effet positif que, grâce à une sorte d'ingénierie politique, certains individus ou certains groupes  clés ont exercé sur les règles du jeu politique.

3.1 – Élites politiques

Dans le cas dominicain, trois leaders politiques, avec la formation de trois partis politiques, ont mis le pays sur la voie de la transition démocratique. Il s’agit de Juan Bosch qui a fondé le Parti révolutionnaire dominicain (PRD) en 1939 à Cuba et le Parti de la libération dominicaine (PLD) en 1973 à Santo Domingo en suite à une crise interne du PRD, de José Francisco Peña Gómez qui a pris les rênes du PRD au départ de Juan Bosch, et de Joaquín Balaguer qui a fondé le Parti réformiste social-chrétien (PRSC) en 1963 à New York. Ces trois partis sont d’idéologie centriste : le PLD et le PRD de centre-gauche (bien que la position actuelle du PLD comme parti de gauche est discutable) et le PRSC, de centre-droit, qui a su combiner le conservatisme social et le libéralisme économique. Ces trois partis ont dirigé le pays pendant les 42 années de la démocratie dominicaine jusqu’à l’avènement du PRM aux dernières élections. Le PRD a dirigé le pays pendant 12 ans ; le PRSC a été au pouvoir pendant 10 ans, alors que le PLD a été élu pendant 20 ans.

Deux points sont à souligner dans le rôle du leadership politique dominicain. Premièrement, ils étaient tous les trois de grands intellectuels de la classe moyenne mais d’humble origine.  Ceci renvoie à l’idée d’une certaine mobilité sociale en République dominicaine en dépit d’une grande inégalité mais aussi et surtout à l’importance d’une solide formation intellectuelle pour mener la barque des pays, surtout quand ils sont au tout début de leur construction démocratique. Deuxièmement, ils avaient adopté des idéologies centristes pour leurs partis et ont évité autant que faire se peut la scission au sein de ces regroupements politiques. Ces caractéristiques et actions ont joué un rôle fondamental contre l’atomisation et le fourmillement des partis politiques, ce que l’influent politologue américain Schattschneider considère comme le tombeau de toute démocratie naissante. L’adoption de l’idéologie centriste peut avoir d’autres explications notamment d’ordre économique ; mais dans la tradition de la théorie des élites de Pareto, Mosca et Michels ou de celle des transitions centrées sur les élites de Burton, Higley et Karl, il ne fait aucun doute que ces leaders politiques ont exercé une grande influence sur ce choix. Le rôle joué par ces leaders, à savoir Juan Bosch, Joaquín Balaguer et Peña Gómez, dans l'évolution politique dominicaine depuis la lutte contre Trujillo, en passant par les élections de Juan Bosch en 1963 suivies de son renversement jusqu'aux élections de 1996, nous amène à rechercher les causes qui ont expliqué le départ du pouvoir du PLD lors des élections du 5 juillet. Cette démarche se justifie aussi par le fait que le PLD a été pendant 20 ans au pouvoir et qu’il a donc joué sa partition dans la démocratisation du pays.

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Joseph Harold PIERRE

Joseph Harold PIERRE est expert en économie et politique de l’Amérique latine et des Caraïbes. Il travaille comme consultant de gouvernements et d’organisations internationales dans la région. Il a présenté ses recherches dans des colloques tenus dans des universités comme Oxford et Cambridge et par des organisations internationales comme Partenariat régional de gouvernement ouvert en Amérique latine, l’Institut républicain international et la Fondation de la Charte de la Paix adressée aux Nations unies. Il écrit actuellement sa thèse de doctorat en sciences politiques à la Nottingham Trent University en Angleterre sur la «démocratisation et l’anti-politique en Amérique latine ».

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