CAFE PHILO/CONFERENCE-DEBAT

«De quoi Jovenel Moïse est-il le nom ?»

Après une suspension de ses activités au cours de l’année 2019 en raison des crises sociopolitiques qui ont paralysé le pays pendant des mois (manifestations, peyi lòk…), l’Association culturelle Café Philo Haïti (ACCPH) relance ses Mardis de la philosophie. Si le public habituel a eu droit aux analyses du docteur en philosophie et professeur à l’Université d’État d’Haïti Édelyn Dorismond, autour du thème « En quel temps vivons-nous ? », le mardi 1er juin, c’est le journaliste sénior et éditorialiste Lemoine Bonneau qui a entretenu l’assistance de la conjoncture actuelle. « De quoi Jovenel Moïse est-il le nom ? » est la question à laquelle a répondu l’auteur Des éditoriaux pour instruire.

Publié le 2021-06-10 | lenouvelliste.com

« Quiconque décide de se porter candidat, une fois arrivé au sommet de l’État, se doit de répondre aux besoins de tous les citoyens de son pays », a lancé d’entrée de jeu Lemoine Bonneau. Le journaliste a fait savoir que le dirigeant responsable a pour devoir de faire le diagnostic de la situation du pays avant son accession au timon des affaires de la République.

Le secrétaire de rédaction du journal Le Nouvelliste a rappelé que, dans le cas d’Haïti, les problèmes sont immenses. « 60% de la population haïtienne vit avec moins de deux dollars par jour d’après le rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Depuis 1990, les Nations unies par l'entremise du PNUD rendent publiques chaque année le Rapport mondial sur le développement humain. Haïti est toujours classé parmi les vingt pays les plus pauvres du monde et le pays le plus pauvre de l’hémisphère chaque année. Nous nous trouvons régulièrement à la 168e, plus la 170e, la 175e place dans un tableau de 190 pays établi par l'Indice de développement humain », a souligné M. Bonneau tout en insistant sur le fait que les présidents, les Premiers ministres, les sénateurs et les députés qui se sont succédé au cours de cette période n’ont consenti aucun effort significatif pour franchir la ligne rouge du sous-développement.

L’auteur de Haïti 1986-2016, Trente ans de mauvaise gouvernance a en outre montré que le score du pays reste catastrophique en ce qui concerne le mode de vie de ses habitants d’après les indicateurs établis par les instances internationales. « Notre produit intérieur brut (PIB), c’est-à-dire la richesse que nous accumulons sur une année, est le plus bas de l’hémisphère. Nous avons le taux de chômage le plus élevé de la zone et tous les indicateurs sont au rouge, en ce qui concerne notre pays..»,  a-t-il énuméré, précisant que le produit intérieur brut est passé de dix milliards de dollars, il y a dix ans, à huit milliards aujourd’hui.

Le bilan de Jovenel Moïse est catastrophique

Lemoine Bonneau a soutenu que l’échec de l’actuel chef de l’État est dû à sa méconnaissance des problèmes du pays. « En 2017, le président Jovenel Moïse a déclaré que le pays serait entièrement électrifié vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Trois mois avant l’échéance, le premier citoyen avoue son incapacité à honorer cet engagement en arguant qu’il n’avait pas mesuré les forces en présence. Or, la décision d’électrifier le pays devrait résulter d’un diagnostic de l'institution chargée de distribuer le courant électrique, l’Électricité d’Haïti (EDH), des centrales comme Varreux I et II, d’une évaluation de leur potentiel énergétique… », a expliqué l’observateur tout en critiquant l’entêtement aveugle du président qui bombe continuellement le torse dans ses propos.

« Avant de devenir président haïtien, le candidat doit connaitre la situation du pays à tous les niveaux. Une fois arrivé au pouvoir, ce dernier devra établir les priorités de l’État suivant les besoins de la population à partir des moyens dont dispose le pays », a préconisé Lemoine Bonneau, affirmant que la priorité des priorités pour la grande majorité de la population reste l’accès à la nourriture.

L’éditorialiste en a profité pour demander au président, par le biais du public, de présenter son bilan. « Après quatre ans et plus de mandat présidentiel, on constate que le taux de chômage reste le même, sinon pire, que la scolarisation des enfants n’a pas changé – nonobstant une certaine augmentation des trente dernières années, que la situation sécuritaire du pays a empiré… », a-t-il détaillé, évoquant l’insécurité qui règne à Port-au-Prince, notamment durant quatre jours, où personne ne pouvait fréquenter ce tronçon qui relie la capitale au grand Sud.

S’en ont ensuivis des réactions et des commentaires à la phase des débats. Ainsi, pour le coordonnateur national de l’association, le philosophe Ralph Jean-Baptiste, la figure de Jovenel Moïse doit être interrogée au-delà des repères qui arborent le volontarisme et l’incompétence des hommes de pouvoir en Haïti. « Jovenel Moïse doit-il uniquement son échec jusqu’ici à la tête de l’État à son ignorance du réel haïtien ? L’homme appelé Nèg bannann nan ne doit-il pas plutôt son déploiement au fait qu’il investit les lieux obscurs de la société politique haïtienne, lieux à la fois ordonnateurs et régulateurs du système social de notre pays ? », s’est demandé le normalien.

Notons que l’Association culturelle Café Philo Haïti (ACCPH) est une organisation qui promeut la philosophie en Haïti. Elle dispose de cinq filiales dans le Nord et le Sud du pays. Créée en 2011 par d’anciens rejetons de l’Université d’État d’Haïti, cette structure célèbrera ses dix ans d’existence cette année.

Jenny Williamson Casimir
Auteur


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