ABCedaire de malathion d’une tranche d’histoire en Haïti 1957-1986-La question de l’accès à l’alimentation

Publié le 2021-06-09 | lenouvelliste.com

« Sou Duvalier, manje pa t chè, moun te ka manje. Epi te gen manje nan peyi a ».

Cette évocation tient lieu de jugement erroné du fait de la détérioration de la situation alimentaire, de 1957 à 1986, durant la dictature des Duvalier père et Fils. Tout de go, nous voudrions rapporter ce qui suit :dans une réunion tenue, en 1958, entre des agronomes du Département de l’Agriculture, l’épisode de famine qui sévit dans le Nord-Ouest et dans certaines régions du Nord, soit à Mont-Organisé, Acul Samedi, Capotille quand des paysans tuaient des chiens face à cette tragédie pour en manger la viande servie avec de fruits sauvages comme le « Pingouin », une broméliacée tropicale »(Francisque,1986 :71-72). Cette situation était récurrente mais nous prenons le soin de relater les évènements les plus spectaculaires pour ne pas démotiver les lecteurs et lectrices. L’installation progressive des institutions d’aide alimentaire est l’un des indicateurs qui révèle le problème alimentaire réellement existant dans le pays (Dewind et Kinley III,1988).Ce, sans nous attarder sur l’expression de la famine sévère lors des émeutes de la faim transformées en révoltes entre 1976 et 1984.

Aussi, à côté des contraintes climatiques et d’une production agricole rachitique, l’inflation vient-il aggraver la situation eu égard au faible pouvoir d’achat de la population, pour avoir accès à l’alimentation, sans tenir compte encore des détails sur l’hygiène alimentaire proprement dite. L’année 1964 vient aussi renseigner sur la tendance vertigineuse de l’inflation avec une hausse de 10%, une augmentation moyenne annuelle de 2% et de 17,6% de 1970 à 1975, soit une forte tendance à la hausse de l’ordre de 88% (Hector ,1989 :190).Dans le cas d’Haïti, le salaire minimum a été inchangé de 1948 à 1971, par exemple le loyer d’une chambre en 1948 qui revenait à 1,30 dollar allait correspondre, en 1970, à 3,87 dollars (Hector,1989 :137).

L’accès à l’alimentation renvoie-t- il à la disponibilité et à la sécurité alimentaire, l’hygiène alimentaire et /ou à la capacite d’achat de se procurer des aliments et se nourrir normalement ? Les distinctions et les nuances ne sont pas évoquées en pareilles circonstances quand il est question de propagande éhontée. Il suffit de souligner que la marmite de riz se vend à 25 centimes, un poulet à 1,50 gourde ou se préparer un repas de base dans une famille de 5 personnes avec le coût de 3 gourdes. Dans cette logique, la référence au salaire et la capacité d’achat ne sont pasévoquées, pour ne pas brouiller les pistes de la propagande en question.

Le panier de la ménagère n’est pas évalué pour pouvoir déterminer l’indice du coût de la vie. Par exemple, entre 1971 et 1972, le taux d’inflation a été alors évalué à 75% avec un pouvoir d’achat qui a chuté à 45% (ibid), soit en pleine « révolution économique annoncée comme appât par Duvalier Fils. D’autres facteurs structurels sont à considérer, soient la dépendance internationale, les disparités économiques dans la concentration de richesses entre les mains de 5% de gens, la politique de taxation, les mécanismes d’exploitation.  A preuve de concentration, 30% des propriétaires terriens possédaient plus de 2/3 des aires cultivables. En 1974-1975, la marge de profit moyenne revenant à un principal et un agent, selon Girault (1984) cité par FASCH/PNUD, est estimée à 16% et 5,2%. 

Aussi pour ce qui concerne la production, la part des producteurs a décru de 67% en 1956/1957, à 41% en 1961-1967 alors que celle des marchands et des spéculateurs continue à être majorée. L’agriculture qui représente 82% d’occupation de la population active est bien la source de revenu de 92% de la population nationale (Deverre,1987 :26). Toute baisse de production engendre aussi une baisse dans la capacité d’achat des habitants à se procurer des biens pour leur alimentation de base.

En effet, sous la présidence de Duvalier, il a été prélevé un surplus de plus en plus grand de la paysannerie. Les impôts sur le café sont passés, selonTrouillot, de 16% du prix f.o.b en 1953, à 27% en 1956/1957, à 37% en 1969 (FASCH/PNUD, 20025 :163). Cependant la valeur des impôts caféiers , en 1972, représentait 9,6% ( soit 22 millions  gourdes par an) au revenu total de l’Etat tandis que, dans la même année, les redevances versées à l’Etat par les compagnies industrielles, commerciales et agricoles accusaient 5,6% (15,6 millions de gourdes de ses revenus) (ibid, p68). Ce partage inégal et déséquilibré des charges fiscales influençait considérablement la productivité agricole du milieu rural.

Comment peut-on satisfaire ses besoins alimentaires quand la production agricole est nettement défavorable d’une part, les capacités d’importations pour compenser les carences sont limitées de l’autre, en raison de déficit public, quintuplé entre 1975 et 1981 (ibid, p23).En 1979, l’offre de production agricole était en nette décadence pour satisfaire qu’une partie de la demande nationale avec un taux annuel moyen de croissance de l’agriculture de -0,5%. D’après le taux de croissance dans la production d’aliments par habitants basé 1979-81 à 1985-86), Haïti représente -1.2% (Source : CEPALCà 1988, P.535 CUADRO no.277).

La comparaison de 1950-1957 par rapport à des statistiques de production de 1971 révèle une baisse de plus de 20% de la superficie assignée à la production traditionnelle dont le maïs et le millet, cette production diminue de 14% par rapport à la période 1950-1957 (Deverre, 1987 :27). C’est le même constat pour les légumineuses. Le pois qui participe dans la consommation de base se voit sa production de 41,000 tonnes par an pour 1000 km carrés utilisés pour la production  en baisse en 1979. Ainsi, pour une superficie double, la production légumineuse dépasse difficilement le double des seuls pois en 1950-1957 (ibid,p28). Malgré l’augmentation de la population de près d’un tiers, elle compte sur une production qu’il y avait vingt cinq ans plus tôt réduite de 14% (ibid, p28).Ce sont les éléments de base de la nourriture populaire qui se trouvent affectés  tels le maïs, le millet et les légumineuses. Paradoxalement le riz est exporté en partie, puis destiné pour la satisfaction urbaine.

 L’absence d’efforts à se documenter et garantir un devoir de mémoire est un terrain propice pour des allégations et des propagandes pour une période caractérisée par un fort taux de pauvreté absolue de la population haïtienne, de l’ordre de 75% atteint en l’année 1982(SAINT-GERARD, 1984). La production agricole est nettement insuffisante pour satisfaire les demandes en aliments et cela exige des importations dans des conditions alors défavorables des termes de l’échange.

De plus en plus, la méthode d’analyse et de mesure de la pauvreté des années 1970 à 1985 fait état des notions de pauvreté relative et pauvreté absolue. Ainsi la mesure de la pauvreté se réfère-t-elle au salaire, la capacite de se nourrir (quantité de protéines et calories, moyen défini), l’accès à la terre, le changement des habitudes alimentaires. (FASCH/PNUD ,2005 :117).

Pour clore, nous allons nous centrer sur le problème de la nutrition en soi en évoquant les liens entre la malnutrition et le problème de développement. Ce qui est une variante durant toute la période des Duvalier de 1957 à 1986.Ce, depuis 1958, déjà les enfants de la tranche d’âge d’un à six ans n’ont cessé d’en faire les frais. La malnutrition domine parmi les causes de mortalité infantile ce que révèlent les chiffres, entre 1960 et 1964 à partir des statistiques des hôpitaux de référence, et selon LAROCHE, la situation n'avait guère changé avec 18% de cas de malnutrition.   Ensuite, une Enquête Nationale estimait alors 21% l’incidence de malnutrition qui, pour cette tranche d’âge, en 1975, passait à 31% pour la malnutrition, à 38% pour celle du second degré et à 17% pour celle du troisième degré, Kwashiorkor.

Aucun progrès n’est constaté dans l’un ou l’autre moment du règne des Duvalier, soit successivement 1957-1971 et 1971-1986, face à des échappatoires de différence entre ces deux moments. La Banque Mondiale, en dépit de ses supports d’aide durant cette dictature certes détournée en grande partie a dressé un tableau sombre de la situation sociale et alimentaire. Ainsi cette Banque, d’après ses données, un maximum de 60% de la population de la capitale vit dans la « pauvreté absolue » (Dewind et Kinley III,1988 :121). Cette population « ne peut se procurer le minimum d’aliments nécessaires à sa nutrition ou d’autres produits non alimentaires indispensables » (Banque mondiale, citée dans l’USAID 1982c :168) (ibid, p 121).Ce, dans un pays essentiellement agricole selon un crédo politique très courant.

 Cette situation d’insécurité alimentaire sévit en fin de règne du dictateur Duvalier Fils qui n’a pu arriver à dresser la barque du pays en termes de sécurité alimentaire et de développement. Est-il de l’ordre des chimères d’evoquer ce qui suit parler de :« Sou Duvalier, manje pa t chè, moun te ka manje.Epi te gen manje nan peyi a ».

Repères bibilographiques

Christian Deverre,enjeuxfoncciers dans la caraibe, KARTHALA,Paris 1987,232p.-

Edouard Franscisque, la structure Economique et social d’Haiti, Henri Deschamps, Port-au-Prince 1986,255p.-Josh Dewind et David Kinley III, Aide à la migration-impact de l’assistance internationale àHaïti, Editions CIDIHCA,Canada 1988, 216p.-Ivan Beghin. Les problèmes de santé et de nutrition en Haïti. Un essai d’interprétation...http://www.kaowarsom.be › documents › Nat.Sc.(...Consulte le 9 mai 2021). -Yves Saint-Gerard, L’Etat de mal, Collection « Etudes Américaines », Editions Eche, Toulouse 1984,126p.-Hector, Michel, Syndicalisme et socialisme en Haïti 1932-1970, Henri Deschamps, Port-au-Prince, 1989, 226p.Faculté des Sciences Humaines, raft Etat des lieux des savoirs sur la pauvreté en Haïti des années 1970 à nos jours », Miméo, Port-au-Prince , Haïti, avril 2005.

Hancy PIERRE Professeur Travail social, Université d’Etat d’Haïti et at The University of Findlay, Ohio, USA.Port-au-Prince.

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