Dysfonctionnement de la justice: point de vue de Me Jean Riboul Casimir

Dans tous les coins, sur toutes les lèvres, on ne parle que du dysfonctionnement de la justice. Les acteurs du système judiciaire sont au chômage depuis des mois. La responsabilité incombe aux autorités judiciaires, opine un avocat. Compte tenu de la réalité, peut-on dire que le système judiciaire fait partie des trois pouvoirs publics ? C’est une question que plus d’un se pose. La justice, en tant que service public, ne devrait pas être à ce niveau. Elle est à terre. Elle est la risée publique. Le pouvoir judiciaire qui était si fort se trouve depuis quelque temps au bas de l'échelle. La raison : la politique prime sur la justice. La situation socio-politico-économique ne cesse de se dégrader. Plus elle empire, plus les professionnels du droit sont aux abois. Des représentants de médias, eux aussi, s’interrogent sur cette tempête qui secoue de plein fouet notre justice. Certains hommes de loi répondent à leur façon. D’autres croient que cette conjoncture constitue un obstacle pour tous les professionnels en général.

Publié le 2021-06-09 | lenouvelliste.com

Ci-après l’essentiel des échanges que nous avons eus avec Me Jean Riboul Casimir, membre du barreau de Port-au-Prince.

«Les avocats se tiennent face à face souvent dans les salles d’audience du palais de justice de Port-au-Prince, parfois dans les couloirs, jamais au cours d’un entretien improvisé pour évoquer ce qui nous est familier : l’avocat au quotidien dans la conjoncture actuelle, sans oublier qu’un avocat est régulièrement inscrit à un barreau, exerce une profession libérale. Ce professionnel du droit, dans l’exercice de sa profession, assiste, conseille, défend et représente ses clients devant les cours et tribunaux », indique Me Casimir.

La situation sociopolitique ne s’est jamais améliorée depuis dix ans. Les professionnels de la juridiction de Port-au-Prince sont confrontés à des difficultés économiques énormes, surtout lorsqu’ils voient restreindre leur droit de travailler. Une situation qualifiée par plus d’un d’insécurité judiciaire causée par plusieurs facteurs, dont la grève des magistrats (assis et debout), celle des greffiers et des huissiers qui réclament de meilleures conditions de travail, la délocalisation du palais de justice de Port-au-Prince, y compris la cour d’appel.

A la question de savoir comment fonctionne un avocat dans cette conjoncture, Me Jean Riboul Casimir répond : «En se penchant sur la profession, les avocats semblent fascinés par le statut d’auxiliaire de la justice que leur reconnaît la loi, c’est-à-dire la place qui doit être la leur dans l'organisation judiciaire. Quand la justice est dysfonctionnelle, l’avocat ne fonctionne pas. Depuis des années, certains hommes de loi quittent le pays pour l’Amérique du Nord (États-Unis d’Amérique, Canada) et l’Europe (France) pour poursuivre leurs études en attendant de revenir au bercail. Cependant, il n’y a pas de vie en dehors de l’économie comme cela est aussi valable pour l’homme de loi qui, du point de vue temporel, ne peut vivre de sa profession.

Questionné sur les rapports qui pourraient exister entre clients et avocats, l’homme de loi explique : « La situation d’insécurité judiciaire entrave le libre exercice de la profession. Les avocats des 18 juridictions du pays, notamment celle de Port-au-Prince, font effectivement face à de sérieux problèmes d’ordre économique. Il est vrai qu’on n’apprend rien à personne, les choses vont de mal en pis. Et le pays, comment sera-t-il dans les prochains jours ? se demande-t-on ».

Cependant, sur le plan moral, les clients, suivant leur formation ou leur capacité intellectuelle, émettent des opinions parfois négatives portant atteinte à l’honneur de l’homme de loi. Parfois, ils arrivent même à s’ériger en donneurs de leçons, sans mesurer le risque que court un avocat dans le traitement des dossiers. Face à des propos parfois désobligeants de la part des clients, les noms de Hugues St Pierre, ex-doyen de l’École de droit et des sciences économiques des Gonaïves et président de la cour d’appel de cette ville et Me Gelin Collot, avocat, professeur et ex-doyen de la Faculté de droit et des sciences économiques de Port-au-Prince, me viennent à l’esprit en ce qui a trait à la conduite à tenir vis-à-vis des clients qui refusent de comprendre la situation des avocats. On ne cessera jamais de citer les noms de ces deux éminents membres de la basoche parmi tant d’autres qui nous enseignent sagesse, moralité et perspicacité …»

Voulant savoir si le droit suscite toujours des vocations dans cette conjoncture délétère, autrement dit comment expliquer l’engouement des jeunes pour cette discipline ? Me Jean Riboul Casimir a son point de vue : «L’avocat, certes, peut utiliser d’autres cordes à son arc pour vivre financièrement, mais l’homme de loi n’oublie pas pour autant sa mission d’assistance.»

Le décret du 29 mars 1979 réglementant la profession d’avocat ne fait pas de lui un agent économique, mais un agent social, avec une extension sur l’humanitaire. Cela sous-entend que la mission première de l’avocat est sociale et humanitaire. Yves Hélory de Kermartin, patron des avocats, n’a-t-il pas dit : « La justice n’est pas un moyen de s’enrichir, mais un moyen de ramener les parties en conflit à la paix sociale et à la concorde. Modèle de professionnel, il demeure au service de la justice, celle qui empêche la société tout entière de subir le règne de la puissance brute ou de l’arbitraire ».

(Propos recueillis par Jean-Robert Fleury)



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