La peur changera-t-elle de camp un jour ?

Publié le 2021-06-04 | lenouvelliste.com

Qu’est-ce qu’ont bien pu faire les réfugiés de la place de Fontamara pour mériter un tel sort ? Depuis mardi, fuyant les pluies de balles, des familles de Martissant: enfants, femmes enceintes, personnes âgées ont dû abandonner maisons et effets personnels pour se réfugier, à la belle étoile, sur des places publiques. Des gens ont été remarqués pieds nus, torse nu, sans doute affamés, courant comme des fous pour échapper à la fureur des gangs qui défient les forces de l’ordre absentes, conquièrent des territoires et paradent sur les réseaux sociaux. Les habitants de Martissant, comme ceux de Bel-Air et d’autres quartiers «chauds» font une nouvelle fois les frais d’un conflit entre gangs rivaux qui s’étaient pourtant unifiés au sein du G-9 (fédération des principaux gangs de la capitale). Personne ne sait combien de vies ont déjà été emportées dans ces conflits. Pour une raison que l’on ignore, la paix apparente constatée depuis un mois est troublée. Les familles, contraintes de quitter leur toit, payent aussi la mauvaise foi des autorités qui sont de connivence avec les bandits armés.

Depuis mardi, l’entrée sud de Port-au-Prince est à nouveau sous le contrôle de bandits armés. Toute personne en provenance du grand Sud doit trouver un endroit où passer la nuit. Les commerçants doivent liquider ce qui peut l'être et jeter ce qui ne peut pas être conservé.

Jusqu’au moment de mettre sous presse ces lignes, il n’y a aucune note officielle, aucune réaction publique d’une quelconque autorité sur la situation à Martissant, rien. A un jet de pierre du Palais national, Bel-Air n’est pas non plus épargné. Contrôlé par des bandits armés, ce quartier s’est barricadé depuis plusieurs mois. Les autorités n’y exercent aucun contrôle. Les écoles ont été déplacées, les familles contraintes de vider les lieux… Les forces de l’ordre ont disparu des radars, comme si personne n’avait de compte à rendre à personne: la vie suit son cours.

Le pouvoir en place a cette capacité de banaliser l’inacceptable, d’ignorer la réalité. Ses yeux sont rivés sur le 27 juin, date prévue pour l’organisation d’un référendum constitutionnel dénoncé par différents secteurs de la vie nationale, comme si le développement d’Haïti dépendait, d’un coup, d’un quelconque changement de Constitution. Malgré tout, le pouvoir s’entête dans son projet qui risque de plonger le pays dans le chaos.

Il n’est écrit nulle part dans la Constitution de 1987 amendée (celle en vigueur) que des bandits armés peuvent perturber l’ordre public quand ils le souhaitent en toute impunité. La Constitution en vigueur n’interdit pas à l’Etat de porter secours à ses citoyens en difficulté. Il n’est pas dit dans la Constitution de 1987 que les autorités laissent les conditions de vie d’une population se dégrader de jour en jour. Il n’est pas prévu non plus l’organisation de référendum dans la Constitution de 1987. Pourtant tout cela arrive. Là sous nos yeux.

Comme chacun le sait, il n’existe pas un problème de constitution en Haïti. Il existe un problème de non-application de la loi mère. Des problèmes qui surviennent quand on ne respecte que les articles qui sont en faveur des intérêts ou des pulsions de l’homme fort du jour.

Combien de temps passera-t-on à payer l’insouciance des autorités ? Le rêve de beaucoup de citoyens paisibles de vivre dans leur pays est de voir un jour la peur changer de camp et l’impunité s'affaiblir.

Valéry Daudier



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