En guise de remerciements …

Publié le 2021-06-04 | lenouvelliste.com

Cher Maxime et chère Yolène,

Devin ou fou, j’aurais été de penser que je dirais adieu à ces deux trésors nationaux que vous représentez et à ces deux guerriers humanistes que vous aviez symbolisés à votre façon. Comme de coutume, vous m’apprenez par personne interposée un acte ou une action que vous aviez posé.e, votre départ de cette Haïti qui s’en va, elle aussi. Vos messages du 28 août 2021 m’ont surpris, laissé sans voix, bouleversé et fait sombrer dans une tristesse qui me noue, encore, l’estomac… Vous êtes parti.e.s pour l’Orient éternel me laissant face à une épreuve difficile de ma vie - celle de vous  rendre hommage. Je souhaiterais présenter mes condoléances à vos  familles, proches, collaborateurs mais  je ne peux pas me rendre à l’évidence du dépouillement douloureux de deux personnes que j’aime beaucoup (que j’ai beaucoup aimé).

Maxime, Yolène, je dois vous honorer en mettant en lumière tout ce que vous m’avez apporté comme personne, ami.e et comme instructeur/trice. Certes, c’est une démarche un peu compliquée voire complexe. Pour respecter la chronologie « des événements », je commencerai par Maxime mais je vois des concernés me dire « les femmes d’abord ». Je leur ferai remarquer que pour le départ vers  le repos sépulcral, le faucheur ne tient pas compte du sexe des désigné.e.s.

En effet, au matin du 28 mai 2021, je fus réveillé par un éloge à la radio pour un guerrier de la lumière. Encore ensommeillé et te connaissant, Compañero, je trouvais la démarche un peu ringarde en entendant citer le nom de Maxime Roumer. Quand j’ai enfin compris que tu NOUS a laissé hier, je ne pus me retenir de voyager dans ces souvenirs qui me brisent. Nos échanges sur le fameux QUE FAIRE ? Avec Tommy Day, Myrlène Joannis, Abel Clervil, Ronald Saint Jean, Jean Dasmar et certaines fois avec Jean Laurent Nelson (parti bien longtemps avant toi). Il me faut avouer que l’Université Nouvelle Grand’Anse (UNOGA) m’a toujours semblé être une réponse à cette préoccupation car tu m’appris qu'il est impossible de vivre en état de complet relâchement. Tu disais que seule l'explosion intérieure des étoiles leur permet de briller. J’ai beaucoup apprécié le fait que tu ne confondais jamais tension et nervosité.

Cher Maxime,

Maks… tu m’as ouvert tellement de portes dans des cercles de la gauche traditionnellement hermétique, tels la IVe international (QI) en Europe particulièrement en France, toute la Isquierda mexicaine, le Chiapas, des cercles radicaux cubains, l’expérience bolivarienne etc… Quel militant tu as été ! Je prenais plaisir à discuter avec cette mémoire de la lutte pour le changement réel m’appelant affectueusement Kad, comme un grand frère (que tu as été pour moi)  et me disant comme pour m’inviter à rester mobilisé : « J’apprends tous les jours avec toi ». Faut-il chercher certaines similitudes dans nos mois et jour de naissance ? Tu as pris naissance un 12 mai et moi, un 21 ! Tu as pris le route de l’Orient éternel à 75 ans tandis que je viens de célébrer mes 57 ans ( Nou se marasa jan pa nou ) – Homme sensible et visionnaire, tu ne cessais de me taquiner et de me manifester ton support dans ma quête d’aider à la construction d’une nation haïtienne socialement juste économiquement libre et politiquement indépendante. Me revient la phrase de Kant : « Parmi tous les penseurs que jusqu’ici j’ai appris à connaître de près, vous êtes celui dont j’ai le plus souhaité le commerce journalier ». L’incontournable et non négociable droit des peuples à faire la révolution que tu  adorais souligner à l’encre forte  me manquera mais, cette modeste invitation de prendre du recul et de se replonger aux origines des vastes mouvements révolutionnaires afin de déterminer comment, à l’aune de l’interrogation, se pensaient les Révolutions particulièrement à Saint Domingue et dans toute l’Amérique. Malheureusement, la question ci-après reste pendante : « Existe-t-il un droit de faire la révolution distinct du droit de résistance à l’oppression en ce que sa finalité ne serait ni la défection du tyran ni un simple aggiornamento institutionnel, mais l’instauration d’un tout nouvel ordre au profit du genre humain ou plus modestement d’un peuple enfin émancipé ? » Je peux m’autoriser, malgré tout à préciser que dans ton esprit, il ne s’agissait pas pour le peuple de consentir mais d’agir, d’être en quelque sorte un peuple acteur de sa propre révolution. Je ne sais trop pourquoi, non électoralistes quand nous choisîmes de nous rendre aux élections nous fîmes silence sur ce rassemblement de nos expériences de militants qui fit notre force et lequel nous permit d’approfondir notre analyse des questions nationales et internationales tout en renforçant notre pratique collective.

Je constate, un jour après ton départ, que c’est la fin de nos débats fructueux sur une nouvelle vie d’Haïti laquelle devra renaitre de ses cendres tels un Phénix par ses fils conscients comprenant la nécessité de développer la lutte contre les différentes oppressions spécifiques et la lutte des classes dans un projet révolutionnaire commun. Je noterais que tu nous laisses pendant la crise totale, qu’Haïti est en  pleine situation révolutionnaire et qu’il est d’autant plus important d’analyser les avancées des minimes forces pour le changement réel avec ses forces, ses contradictions et ses faiblesses, pour pouvoir l’accompagner jusqu’à une victoire émancipatrice pour tous les oppressé.es du pays.

A ta décharge, tu as beaucoup donné et nous lègues beaucoup d’armes pour convertir nos revers en victoires. Bonne traversée, Camarade !

Je n’étais pas au bout de ma déchirance, ce 28 mai 2021. Quelques minutes après avoir tenté en vain de re-comprendre le sens du départ de « Maks » qui me laissa en pleine crise existentielle, me vint, par Lyndsay, ma femme, l’autre mauvaise nouvelle. La Covid-19 eut raison de l’envie de vivre de mon amie, Yolène V. Surena. Effondré, j’entends la voix de Lezen, ton chauffeur-ami, m’exprimer, hier, sa joie de ton rétablissement et de ton retour à la maison, lundi prochain. J’ai pris le temps de relire, les yeux noyés de larmes, le SMS que je t’ai envoyé pour te souhaiter : « Bon retour anticipé ! ». Je revois cette femme de caractère, heureuse de partager son abondante connaissance de l’humanité, cette professionnelle de haut vol, cette épouse, cette mère, cette amie, cette collaboratrice, cette dispensatrice de bonheur me dire qu’Haïti ne mourra pas ! Je m’isolai pour lui dire tout mon amour et pleurer de tout mon être !

Chère Yolène,

En plein dans une crise complexe et multidimensionnelle (économique, financière, sociale, environnementale, politique…) et ses effets dévastateurs, notre pays n’a pas encore senti le vide laissé par une étoile comme toi. J’ai pris plaisir pendant ces 20 années qu’on se connait à bénéficier de tes conseils et surtout de ton engagement pour une autre Haïti possible, ce coin de terre que tu aimais passionnément.

Aujourd’hui, on rivalise en des termes élogieux ton « don de soi ». Tout le monde explique ta joie d’aider, ton humour inénarrable, ta marque indélébile dans chaque contact avec toi, cette héroïne que tu as été lors du tremblement de terre. Quel duo, tu composais avec Claude (ton mari) pour secourir et soulager les blessés ! Toutes tes références étaient cet amour que tu vouais à Claudy (tu prenais à surnommer ainsi ton héros d’époux) et tes mots me servaient merveilleusement lorsque je parlais de toi (de vous) à ma femme. La famille, pour toi, était un horizon indépassable. Ce n’est pas ton jumeau, Emmanuel, qui prétendra le contraire. Tes enfants et petits-enfants ont connu cette chaleur d’une mère (d’une grand-mère) qui avait un cœur grand comme le monde à offrir. Mais qui t’a approchée et n’en a pas bénéficié ? 

Ta figure et ton charisme de "personnalité haïtienne de la protection civile" dépassent largement les frontières du pays. Dans le cadre de la Journée Internationale de la Femme, le 8 mars, ne t’a-t-elle pas choisi comme l’une des professionnelles haïtiennes pour relater ta généreuse contribution ainsi que les obstacles que tu as eus à affronter dans ce secteur à cause de ton genre. Mais tu as été capable de contribuer et de t’adapter à l’évolution des concepts propres à la mitigation des risques, de contribuer à doter le pays d’outils pour la compréhension et la prise de décision en matière de Gestion de risque et au développement des stratégies de prévention au niveau national. Je suis heureux, comme toi, de noter, que la réduction des risques de désastres s’institutionnalise de manière irréversible, et est prise en compte de plus en plus dans les politiques, programmes et projets dans notre pays.

Chère amie, travailler avec toi est l’un des paramètres qui a bouleversé ma carrière professionnelle. En effet, pendant seize années, j’ai pu apprécier l’étendue de ton immense savoir, D’UNE discussion dans un avion, lorsque je fus maire élu de Port-au-Prince, qui nous conduisit à un colloque sur la gestion des risques et désastres à l’extérieur du pays À l’enchantement de cette collaboration que nous avions eu dans le cadre du renforcement des capacités des comités communaux de protection civile dans la mise en œuvre du  Plan national de gestion des risques et de désastres. Tu m’as appris à cerner l’urgence de travailler à la résilience de ce pays trop exposé aux aléas et aux désastres et depuis, j’ai fait de cette démarche, une priorité. Et c’est dans cet espace que Maxime et toi, vous êtes croisés dans mon cheminement  en m’aidant à centrer mon action sur le rôle des individus et des communautés dans la gestion des risques de désastre. Mon intégration dans cette bataille par Maxine et Jean Félix Benoit au Mexique m’a aidé à privilégier une approche participative, inclusive et une stratégie intégrée et holistique. Ce qui nous a valu des discussions interminables et enrichissantes, chère amie, et de réaliser un travail énorme lors du séisme du 12 janvier 2010.  Les SIMEX réalisés par Citoyens Sans Frontières (CSF) dans les départements du Nord- Ouest et de l’Artibonite pour compte de l’UCP-DPC que tu dirigeais resteront à jamais gravés dans ma mémoire. Quelle maestria à rester dans le Plan national de gestion des risques de désastre 2019 - 2030 se déclinant ainsi : «  (i) l’amélioration de la connaissance des risques de catastrophe, (ii) le renforcement de la gouvernance des risques de catastrophe, (iii) le développement et l’utilisation de mécanismes financiers pour la construction de la résilience des communautés, des structures publiques et privées et (iv) l’amélioration de la préparation pour une réponse efficace et un relèvement rapide après un désastre. Je continuerai de capitaliser à partir de tant  de persévérance, de combat gagné pour Haïti. NAMASTE !

Tu étais phénoménale, Docteur Surena ! Tu laisses un monde orphelin. Avec ton départ, les pages de l'histoire de la Protection Civile et de la santé publique se sont tournées mais remplies d’envies, d’avancées et de stratégies. A nous de les traduire dans la réalité haïtienne.

Merci, merci, merci pour tout. Je te souhaite un bon voyage. Tu seras toujours cet Ange qui veille sur moi, sur NOUS !

Cher Maxime, Chère Yolène,

Haïti ne vous oubliera pas... Elle doit accoucher d’homme-symbole et de femme-symbole comme vous pour ambiancer dans la prospérité, la justice sociale et la dignité. Deux départs qui disent à tous et à toutes que cette vie a une fin et quelle que soit sa durée, il ne reste que ce qu'on a donné ... Vos places, cher.e ami.e, au panthéon des hommes et des femmes ayant accompli leurs missions avec mérite sont réservées . Merci , encore une fois,  à ces merveilleuses personnes que vous fûtes.

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Port-au-Prince, le 29 mai 2021

Muscadin Jean-Yves Omraam Jason

REF : Posté le 30 mai 2021

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Muscadin Jean-Yves Omraam Jason
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