Les menstruations: entre tabou et enjeux politiques

Publié le 2021-08-03 | lenouvelliste.com

Depuis 2013, le 28 mai marque la Journée mondiale de l’hygiène menstruelle. La date correspond au 28 du mois comme les vingt-huit jours d'un cycle menstruel et le mois de mai qui est le 5e mois de l'année correspond au nombre de jours moyen de la durée des règles. Dans le monde, environ 300 millions de femmes ont leur règles chaque jour. Elles durent deux à sept jours pour la plupart des femmes et jeunes filles, ce qui totalisent près de 3 000 jours en moyenne, soit 8 ans de règles au cours d'une vie alors que c'est un sujet tabou dans beaucoup de cultures.

Cette journée a été identifiée pour briser les stigmatisations en jetant un regard critique sur la problématique oppressante des menstruations et sensibiliser à l'importance d'une bonne hygiène menstruelle chez les femmes et les adolescentes du monde entier. Une bonne gestion de l’hygiène menstruelle implique que toutes les femmes et adolescentes aient un accès à des produits sûrs et propres pour absorber ou recueillir le sang menstruel. Des dispositifs qui doivent pouvoir être changés en toute intimité aussi souvent que nécessaire pour toute la durée de la menstruation. Ce qui implique aussi l'accessibilité à l'eau courante et à du savon pour pouvoir se laver le corps et les parties intimes et l'accès à des installations de base pour utiliser et gérer les produits de flux menstruel. En Haïti, selon l'emmus VI, une femme sur trois n'a pas accès aux toilettes.

Selon le témoignage d'une jeune fille des quartiers défavorisés de la capitale, elle est obligée de manquer plusieurs jours d'école par mois parce qu'elle n'a pas accès à des toilettes fonctionnelles ni à l'eau courante pour se laver ou parce qu'elle n'a pas les moyens de se procurer les protections hygiéniques, car avoir des vêtements tâchés suscite les ricaneries de ses camarades de classe. Ceci a une conséquence directe sur la scolarisation des filles qui abandonnent beaucoup plus facilement l'école à cause de leur faible rendement académique. En outre, dans les lieux publics, en matière d'assainissement, aucun dispositif n'est mis en place pour traiter les déchets hygiéniques après utilisation. Ils sont récoltés et jetés comme n'importe quel autre déchet. La gestion des déchets menstruels est quasiment inexistante dans les pays en développement.

De bonnes conditions d'hygiène menstruelle implique aussi que les jeunes filles aient accès a l'information sur les dispositifs disponibles pour prendre en charge correctement l'hygiène menstruelle et aux connaissances sur le processus physiologique de la menstruation et la santé reproductive. Un cours sur le sujet ne figure même pas dans le cursus scolaire et nos professionnels de santé ne sont même pas informés sur le sujet, voire être capables de sensibiliser les jeunes filles. C'est ainsi que beaucoup d'adolescentes n'ayant jamais entendu parler de menstruations s'étonnent ou prennent peur à l'apparition de leurs premières règles. Une jeune fille de 13 ans avoue l'avoir caché pendant longtemps à ses parents car elle avait honte de ce qu'ils penseraient d'elle.

Par ailleurs, une mauvaise hygiène menstruelle comporte des risques d'infection de l'appareil génital qui constituent 30% à 50% des infections prénatales, pouvant affecter le taux de fécondité à long terme. Les serviettes hygiéniques ont fait leur apparition en Haïti dans les années 1960. De nos jours, il y a une diversité de marques sur le marché mais toutes ne sont pas 100% coton et donc elles sont les unes plus absorbantes que les autres de plus, certaines sont odoriférantes, ce qui peut dégrader ou détériorer le milieu vaginal. Certains gynécologues demandent d'éviter les sous-vêtements trop serrés ou en fibres synthétiques. Il est conseillé aux femmes de changer de serviettes 2 à 3 fois par jour même si le sang n'est pas abondant car le sang est un bon milieu de culture pour les bactéries pathogènes pouvant causer de graves infections et influencer la fertilité de la femme. Il faut souligner que la prise régulière d'antibiotiques lors des règles est une mauvaise pratique qui a pour conséquence le phénomène de résistance aux antibiotiques; ces derniers ne seront plus efficaces sur les germes sur lesquels ils devraient agir quand une infection surgit car le corps s'y est habitué et ne réagit plus.

Certaines jeunes filles de leur côté se plaignent d'avoir développé des réactions allergiques aussi dues à la mauvaise qualité des produits, d'où s'est développé une certaine méfiance vis-à-vis des produits d'hygiène menstruelle et par conséquent,  la substitution de ces dernières par des protections moins adaptées comme le linge non conditionné à cet effet qui augmente le risque d'infections génito-urinaires.

Une perception d'impureté est aussi liée aux règles, comme quoi durant cette période on a tendance à s'isoler des autres car on se sent sale et incomfortable. Certaines jeunes femmes s'absentent de leur travail parce qu'elles se sentent mal à l'aise avec leurs règles. Les critiques et le comportement négatif de la société vis-à-vis des menstruations affaiblissent et déprécient l'image des jeunes femmes car les besoins ne sont pas que physiques, ils sont aussi mentaux et émotionnels. Dans certains pays, considérées comme souillées pendant leurs règles, les jeunes femmes ne sont pas autorisées à dormir dans des lits, ni à effectuer les tâches domestiques telles que la cuisine, ni à participer aux activités communautaires, ni à entrer en contact avec les membres de leur famille et le bétail et peuvent même être bannies du village. Cette perception est souvent conjuguée avec le manque de soutien psychologique et financier de la part des conjoints, car ces derniers ne considèrent pas les articles d'hygiène menstruelle comme faisant partie du budget mensuel du couple.

Avec l'apparition de la Covid-19, les besoins se sont faits beaucoup plus ressentir et les manques se sont accrus. D'une part, le coût élevé des produits d'hygiène menstruelle les ont rendus moins accessibles surtout aux plus démunis qui doivent faire face à des difficultés économiques plus lourdes. D'autre part, avec le pouvoir d'achat qui a beaucoup diminué, les gens peinent à satisfaire les besoins essentiels, voire à couvrir l'achat de serviettes hygiéniques. Les produits n'étant pas écoulés sur le marché, restent longtemps exposés aux rayons UV qui les dégradent, s'alarme une jeune commerçante qui s'adonne depuis longtemps à la vente des produits d'hygiène menstruelle. Le confinement a également exacerbé le problème car il a limité et rendu difficiles les déplacements. Sans oublier les pharmacies de certaines écoles, considérées comme des lieux de distribution gratuite, se retrouvent fermées à cause de la Covid-19.

Pourtant, certains pays tels que le Kenya, le Royaume-Uni, l'Inde, le Rwanda et le Namibie ont déjà aboli les taxes de vente sur les produits d'hygiène menstruelle. Beaucoup de pays font aussi la distribution gratuite des tampons dans les écoles publiques. Ainsi, une des étapes fondamentales pour améliorer la gestion de l'hygiène menstruelle est le classement des produits d'hygiène menstruelle comme des articles essentiels par la mise en place de programmes financés par le gouvernement qui couvrent le coût des produits d'hygiène menstruelle.

Malheureusement en Haïti, cette intervention qui devrait faire partie intégrante du programme d'éducation nationale et du plan d'action du ministère de la Santé publique et de la Population sur la prévention des maladies sexuellement transmissibles et la promotion de la santé n'existe même, pas selon le responsable de la direction sanitaire de la famille et le responsable de l'Unité des maladies infectieuses et transmissibles de la MSPP, donc en ce sens il n'existe aucune politique, aucune donnée n'est disponible ni aucune action n'est menée, sinon que des activitées isolées de quelques rares associations et organisations non gouvernementales.

Ce jour, beaucoup plus qu'une journée de sensibilisation, est une journée de réflexion, pas seulement celle des femmes, mais l'affaire de tous qui ramène une fois de plus à l'égalité entre les femmes et les hommes. Engager les hommes et les garçons, c'est leur permettre de comprendre que la menstruation est un processus naturel indispensable à l'existence de l'humanité, c'est aussi leur faire comprendre comment leur ignorance ou leurs croyances stéréotypées nuisent non seulement aux femmes et aux filles, mais à l'ensemble de la communauté. Importante et positive, la commémoration de cette date fait nourrir un sentiment d'espoir face à tous les obstacles qui empêchent lesjeunes femmes de vivre leurs règles dans la dignité et qui nuisent alors à leur plein épanouissement. De surcroît, elle donne un signal d'alerte aux acteurs concernés en les responsabilisant sur les questions d'hygiène menstruelle surtout en ce qui a trait à l'éducation sexuelle des adolescentes. 

Dr Dina Saintilmon

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