Environ 7.3 millions de personnes en âge de voter en 2021

Publié le 2021-05-10 | lenouvelliste.com

Dans leurs interventions publiques, certaines autorités chargées de planifier ou d’organiser les élections ont semé un doute déraisonnable sur l’effectif de la population en âge de voter, ou encore sur la population âgée de 18 ans et plus en Haïti en 2021. Leur argument favori est que le dernier recensement général de la population et l’habitat remonte à 2003 et qu’il serait, par conséquent, impossible de connaitre la population en âge de voter, 19 ans plus tard.

Sur le plan démographique et statistique, cet argument ne tient pas du tout la route. Évidemment, cette préoccupation montre l’importance d’avoir des recensements sur une base régulière. Mais c’est une opération tellement lourde et coûteuse en temps et en argent que même les pays développés ne peuvent le réaliser qu’à des intervalles de cinq ou dix ans. Par exemple, le Canada le réalise tous les cinq cas, au contraire des États-Unis. 

La Constitution américaine recommande de réaliser un recensement tous les dix ans. Les résultats sont utilisés par le gouvernement fédéral afin de déterminer le nombre de représentants par État au Congrès américain. Les 435 représentants à la Chambre ne changent pas mais leur répartition entre les États varie tous les 10 ans, en fonction des résultats des recensements. Au niveau économique, le recensement permet de collecter une mine d’informations qui permet de planifier le développement socioéconomique et la fourniture des services publics de base. Les résultats sont utilisés comme base pour des enquêtes spécifiques à tous les niveaux de la vie politique, économique et sociale. Le Canada, grâce à  un niveau de population plus faible, peut se permettre de réaliser un recensement tous les cinq ans.

En Haïti, les recensements sont réalisés à des intervalles très irréguliers. Le premier a eu lieu en 1950, au cours duquel on avait dénombré 3.1 millions d’habitants. Le second a été effectué 21 ans plus tard, en 1971 ; on comptait alors 4.3 millions d’habitants. Le troisième a été réalisé 11 ans plus tard (en 1982) et le pays comptait 5.1 millions d’âmes. Il avait fallu attendre encore 21 ans, en 2003, pour assister au quatrième recensement général de la population et de l’habitat. A cette date, on dénombrait 8.4 millions de personnes. Le cinquième recensement est présentement en cours de réalisation, même si les conditions de sécurité laissent plutôt planer le doute, en ce qui a trait au succès d’une telle opération en 2021.

Si les recensements sont réalisés à intervalle de cinq, dix ans ou plus, selon le pays, les estimations de la population sont effectuées pour toutes les autres années où il n’y a pas de recensement. Deux méthodes sont généralement utilisées. La première consiste à calculer le taux d’accroissement moyen de la population entre les deux recensements pour faire une projection sous l’hypothèse malthusienne d’une progression géographique de la population. Plus l’intervalle de temps entre les deux recensements est grand, moins ce taux reflète la réalité de la population et peut être considéré comme fiable.

 La deuxième utilise les données du recensement et celles de l’immigration et de l’état civil. L’idée est que si l’on connait l’effectif de la population à partir du recensement de 2003, pour l’année 2004, on n’a qu’à ajouter les naissances, le sol migratoire et retrancher les décès. Évidemment, il faut disposer des statistiques de naissance et de migration fiables.

Une population en âge de voter de 4.7 millions de personnes en 2003

Pour revenir à notre question d’intérêt, l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI) est en mesure de publier des estimations assez fiables de la population pour toutes les années intercensitaires. D’ailleurs, ces données sont disponibles. En 2012 (1) et en 2015 (2), l’IHSI les avait publiées avec beaucoup de détails pour toutes les régions géographiques. Ainsi, en 2015, la population haïtienne s’élevait à 10.9 millions d’Haïtiens.

L’IHSI publiait également une répartition par groupe d’âge. Aussi, la population âgée de 15 ans et plus était-elle estimée à 7.2 millions. Le groupe d’âge de 15 à 19 ans comptait 1 134 999 habitants. A l’intérieur de cette tranche, on peut faire une interpolation pour obtenir la population des 18 et 19 ans. On peut utiliser la table de mortalité pour effectuer un ajustement des effectifs pour ces deux années. On peut y ajouter également le solde migratoire pour ces âges.

Pour l’année 2015, l’IHSI avait publié un effectif de 6 296 351 millions de personnes âgées de 18 ans et plus. On comptait 2 256 288 de personnes de 18 ans et plus dans le département de l’Ouest et 1.1 million dans le département de l’Artibonite. Déjà en 2012, l’IHSI estimait la population de 18 ans et plus à 6 032 657 personnes. Qui pis est, la population en âge de voter était déjà de 4 726 561 lors du recensement de 2003. C’est-à-dire, le nombre de cartes imprimées par l’ONI aujourd’hui demeure inférieur à la population en âge de voter en 2003.

On peut appliquer les mêmes méthodes d’estimation pour n’importe quelle année. Par exemple, en 2018, la population âgée de 15 ans et plus s’élevait à 7.6 millions d’habitants et celle de 18 ans et plus était de 6 982 838 personnes. En faisant le même exercice pour l’année 2020, on aboutit à un effectif de 7 283 098 personnes en âge de voter en 2020. On constate que la population en âge de voter augmente d’environ 100 000 par année entre 2018 et 2020, soit un rythme de croissance légèrement supérieur à celui observé entre 2012 et 2015, ce qui veut dire que l’on aurait environ 7 383 098 de personnes âgées de 18 ans et plus en 2021.

Une troisième option beaucoup plus simple d’estimer la population en âge de voter est de partir de l’estimation par groupe d’âge de 2015 de l’IHSI et de considérer qu’un jeune qui appartenait au groupe d’âge 10-14 ans en 2016 serait dans le groupe 16-21 ans en 2021. Donc, on peut considérer tous ceux qui étaient âgé de 12 ans en 2015 comme faisant partie de la population de plus de 18 ans et plus en 2021. A ce chiffre, il faudrait ajuster le facteur de mortalité et d’émigration pour nous ramener à une estimation proche des 7.4 millions obtenue par les autres méthodes d’estimation de l’IHSI.

Maintenant que nous avons une idée très claire de la population en âge de voter en 2021, il se pose alors plusieurs enjeux politiques. En tout premier lieu, on comprend qu’il ne peut y avoir de processus de vote démocratique crédible en Haïti avec moins de sept millions de cartes d’identification nationale distribuées, si cette carte est obligatoire pour voter.

Or, selon les informations officielles, l’Office national d’identification (ONI) indique avoir produit seulement 4.5 millions de cartes. Il lui reste donc près de trois millions de cartes supplémentaires à produire.  Avec le rythme de production actuel, cela prendra combien de temps? L’ONI aura-t-il le temps de combler ce déficit en 2021 ? Il ne devrait plus se contenter uniquement d’indiquer le nombre de cartes imprimées. Il faudra également une répartition des cartes distribuées par âge, sexe et zone géographique qui soit conforme à la distribution de la population par âge, sexe et région produite par l’IHSI.

Les dirigeants haïtiens doivent commencer par utiliser la statistique comme science pour prendre des décisions rationnelles. D’ailleurs, la statistique demeure l’outil d’aide à la décision par excellence. Comme il est indiqué dans un document de présentation de l’IHSI : « la statistique guide la décision ».

Sur le plan politique, pour qu’un processus électoral soit inclusif et démographique, il faut que tous les citoyens aient la même chance de voter, quelles que soient leur zone de résidence, leur appartenance politique et leurs caractéristiques sociodémographiques et économiques. D’où l’obstacle majeur que constitue également le climat d’insécurité actuel.

Quand on connait le poids des élections contestées dans l’instabilité politique en Haïti et les conséquences de cette instabilité politique sur le développement socioéconomique national, la pire chose que l’on doit éviter au pays, ce sont des élections frauduleuses, non inclusives et contestées. 

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr

 https://www.humanitarianresponse.info/sites/www.humanitarianresponse.info/files/documents/files/Estimation%20et%20projection%20de%20la%20population%202012.pdf

https://www.humanitarianresponse.info/sites/www.humanitarianresponse.info/files/documents/files/estimat_poptotal_18ans_menag2015.pdf

Thomas Lalime
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