Tes souvenirs d’enfance, que raconteront-ils d’Haïti?

Publié le 2021-05-07 | lenouvelliste.com

À toi à qui on a volé le droit d’être un enfant.
À toi qui n’existes que par des fantasmes d’ailleurs enneigés et froids.

À toi qui répètes sans comprendre, sans vivre et sans éprouver les mots « marchons unis », « toujours nous serons frères », « pour la Patrie, mourir est beau ».

À toi qui me regardes, d’un air incrédule, parler de ma terre comme si je n’en saisissais ni la désespérance ni la ruine.

Sache que si Haïti me colle à la peau. Malgré des années d’absence. Si elle me cogne à la tête. Me hante quand je voudrais m’enfuir. Si tout mon être bouillonne quand son sang coule. Coule à flots. Comme une pluie de malheurs et de deuils. Si j’arrive encore à entendre mon âme siffler le chant du revenir. Si elle est moi, si je suis elle. Aujourd’hui et toujours. C’est grâce à la force des souvenirs. Grâce aux bonheurs multiples de l’enfance.

De ces voyages au bout de mon île. Dans le village natal de mon père. Village lointain, serré entre les bourrasques provenant de sa côte et les pans abruptes de ses montagnes. Avec la mer et les rivières pour épuiser mes ardeurs d’enfant.

C’est au creux du déferlement des vagues que mes deux amis du village, Samuel et Célestine, m’enseignèrent les joies profondes et pures de l’insouciance. L’effet libérateur de se croire au-dessus des éléments. De découvrir la puissance de son esprit. Sur son corps et sur la nature. Et surtout sur ses peurs. Samuel n’avait que 3 ans quand il se jeta, pour la première fois, dans les profondeurs incertaines de l’océan. Avec l’insolente assurance que les entrailles bleues le recracheraient sur le sable.

Un jour, mes deux compagnons de jeux finirent par me convaincre que, moi aussi, je pouvais nager. Dompter et dominer les replis les plus profonds de l’eau…sans avoir suivi un seul cours de natation. Sous leur regard attentif et encourageant, j’ai donc plongé dans les méandres obscurs d’une rivière. Je m’y suis retrouvée piégée par mes mouvements lourds et vains. Incapable de remonter à la surface. Et j’ai frôlé la mort… Après une opération de sauvetage maladroitement menée par Samuel, alors que je toussais à m’en arracher les poumons, Célestine éclata d’un rire franc. Nullement désarçonnée par ma mésaventure. Elle alla même jusqu’à remettre en question, avec l’arrogance de ses 9 ans, mes origines grand’anselaises. 

J’ai connu en Haïti le vrai sens du mot « liberté ». D’être en symbiose totale avec les arbres, le soleil, la terre et le vent. J’ai couru pieds nus sur les sentiers sablonneux de Dame-Marie. Je me suis laissé envelopper par la magie des grottes de Pestel. Ou par la paix intime et réconfortante de la Forêt des Pins. J’ai défié les cascades de Saut-Mathurine. J’ai découvert, à travers les yeux et les histoires de Samuel et Célestine, combien mon pays peut être beau. Combien ses mystères me fascinent et m’obsèdent. Combien la nuit, le ciel étoilé des Abricots semble se rapprocher de la terre jusqu’à me caresser les cheveux.

Mes jeunes années ont été parsemées de souvenirs lumineux. De souvenirs qui m’envahissent par milliers et qui jettent des ponts indestructibles entre mon esprit et la rivière des Roseaux. De souvenirs qui me poussent à penser à toi.

À toi à qui on a cruellement refusé l’euphorie et la légèreté qui n’imprègnent que ceux regardant au loin l’âge adulte.

À toi qui as été brutalement arraché des bras tendres et protecteurs de l’innocence.

À toi qui n’as connu et ne connais Haïti que sous ses tons les plus sombres.

À toi qui te rends à l’école, chaque matin, la peur au ventre. Qui dois vivre avec l’ombre de ta mère. Car après avoir subi les assauts violents de six bandits soir après soir, elle a décidé de s’éteindre et de s’enfermer dans une tombe parmi les vivants.

À toi qui te demandes si ces longues nuits passées à étudier tous les chefs-lieux d’Haïti, à la faible lueur d’une lampe, sauront t’ouvrir les portes d’un avenir brillant.

À toi qui aurais voulu découvrir, vivre ton pays autrement que dans les livres. Explorer la Citadelle et sentir un vent de fierté te gonfler la poitrine comme ces esclaves qui avaient, autrefois, bravé la mort pour te rendre ta dignité. Plonger dans le Bassin Bleu, affronter les secrets de l’eau pour peut-être au bout de ta quête, rencontrer Simbi ou Tézin. Mais entre l’insécurité qui fait rage et tes parents au chômage, tu te vois forcé de demeurer cloitré à Port-au-Prince pour y respirer la terreur et la violence.

À toi qui contemples chaque jour la mort et la souffrance de trop près.  Qui vois des femmes armées de diplômes mourir de faim parce qu’elles ont repoussé cette main agrippant leur hanche avec agressivité. Qui redoutes la nuit car la même silhouette effrayante vient toujours se glisser sur ton mur et…sous tes draps.

À toi qui ne sais plus, qui n’oses plus rêver.

À toi, à qui on a oublié d’apprendre la puissance de l’imagination et l’univers féérique qu’elle peut créer autour de toi et en toi. Sauras-tu jamais qu’il existe tout un monde à découvrir, à façonner. Au-delà de ces nuages lourds de chagrin et de cruauté qui entravent ton horizon.

Si tu quittais Haïti aujourd’hui. À cette seconde même. Voudrais-tu, un jour, peut-être pas tout de suite, reprendre le chemin qui mène à ta terre. Remonter le fil de ton histoire. Sonder tes ancêtres. Marcher la marche lente mais urgente du retour.

Que t’a offert ta patrie depuis ta naissance pour éveiller en toi un sentiment si fort que tu voudrais te livrer en sacrifice pour elle? Sait-elle-même que tu existes? Que te laissera-t-elle comme marque indélébile? Que te laissera-t-elle comme héritage? Héritage en toi si profondément ancré que tu ne pourrais jamais ni l’oublier. Ni le renier. Ni le fuir. Même quand le lointain te vendra des rêves de richesses ou te bercera de l’illusion que le bonheur s’achète et se possède.

Ah! Je me demande si ton enfance saura assiéger ta tête et la remplir de ces souvenirs qui rendent la Perle des Antilles immortelle au fond des yeux. Immortelle au fond du cœur.

Priscilla Revolus
Auteur


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