Ricardo Valcin : la putréfaction urbaine en oeuvre d'art

Publié le 2021-05-03 | lenouvelliste.com

Ricardo Valcin est jeune. Dans le domaine de la sculpture de récupération, il s’efforce d’être particulier. En utilisant des déchets de production industrielle, il accomplit deux choses : il transforme la putréfaction urbaine en œuvre d’art. Puis, en écologiste croyant aux mythes du vodou, il s’assure que son action participe d’une « humanisation » de l’homme universel par les bienfaits de la nature. Il travaille à l’encontre de tout ce qui a été appris, jusque-là par le cartésianisme essoufflé. Son art se place entre la logique imposante de la stature et ce  qu’il faut appeler « le lyrisme universel » des mythes. 

Ricardo Valcin n’a pas encore la biographie des grands. Mais, il s’acharne à trouver sa route dans un domaine où l’art est encore une pratique d’élite. On se surprend à faire le constat que, des années 40 à nos jours, en dépit des pionniers du Centre d’Art, de l’Indigénisme et des promesses de l’expression urbaine, l’œuvre artistique nationale n’impose pas encore à notre société une esthétique et un standard  qui vont vers  l’élaboration identitaire de notre authenticité de peuple.

Il s’agit d’un problème de « bovarysme » que Jean Price Mars avait dénoncé. Et que notre ami, feu Eddy Arnold Jean, avait accusé comme « L’échec de l’Élite.»

Ricardo Valcin n’a pas toute l’expérience théorique pour placer son travail dans une quête identitaire contemporaine. Ces œuvres qui sont dans les meilleures collections en Haïti et ailleurs traduisent un ressourcement de l’imaginaire national. Surtout, un renouvellement du folklorisme des premiers temps de la Négritude qui ont produit des intelligences extraordinaires comme Jean Price Mars, Léopold Sédar  Senghor et Aimé Césaire comme un premier pas vers ce que Saint-John Perse aurait appelé de « plus hautes élaborations. »  

Ricardo Valcin apparait au moment où la sculpture subit des mutations. La matière change. Le sculpteur cherche d’autres matériaux. Son imaginaire lui donne la possibilité d’explorer des manières contemporaines plus adaptées à notre modernité. Le statuaire historique est un peu reculée. Et nous voilà vivant dans la proximité d’œuvres non «classiques » mais exprimant de nouvelles préoccupations esthétiques et sociales.

Ricardo Valcin qui est né à Barradères où l’on raconte que le « loup-garou vole en plein midi » ne pouvait être un artiste éloigné des mythes qui ont fondé cette nation. Les créatures qu’il nous présente sont hybrides, anthropomorphes, nocturnes, en métamorphose entre la bête et l’homme. Elles nous révèlent de nouvelles dimensions de notre humanité. Ce que nous avons oublié de sacré dans la nature nous est présenté en une iconographie connue des anciennes religions.

L’image de cette dame qui montre la lumière solaire est empruntée à une longue tradition. Celle qui portait Charles Péguy à écrire Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartes. Elle est si imposante qu’elle n’exige pas simplement la croyance. Elle nous révèle une vérité : la lumière vient d’une femme noire. C’est le chaos qui engendre l’éclat.

La femme a l’élégance de son geste. Elle a des ailes qui ont des pierres « cosmiques » où domine le bleu foncé. Le métal de l’aluminium  ajoute une référence à un mythe féminin haïtien. Celle qui représente la terre. Et l’or n’est pas très loin, distribué ici et là, comme une synthèse de nos particularités épidermiques. Elle est une créature de l’eau, la sirène. Pour nous laver, avec les vagues de la mer, nègres souillés par la Traite.  

Exposée à la Bibliothèque du Soleil dans la Salle des Livres, cette œuvre de Ricardo Valcin est une  thérapie mondiale, Un vaccin visuel. 

 Pierre Clitrandre

                                                                                                    

Pierre Clitandre
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