Des acrobaties du monde des affaires à l’espoir d’un apaisement

Publié le 2021-04-29 | lenouvelliste.com

Carte blanche à Jean-Claude Boyer

J’observe au quotidien le monde des affaires et je ne trouve qu’un mot pour expliquer comment les entrepreneurs parviennent à rester debout : acrobatie. En fait, ils sont K.O. debout, en raison des coups assenés par la conjoncture. Mais ils ne s’écroulent pas. Le fait de ne pas aller au tapis est significatif à la fois de leur résistance et de leur faculté d’adaptation.

Vous vous retrouvez dans une entreprise commerciale parce que, avec le propriétaire, vous avez tissé des liens d’amitié. La banque lui passe un coup de fil pour lui signaler un découvert au compte courant du magasin. En principe, il bénéficie d’une ligne de crédit dont le plafond ne doit pas être dépassé. Le coup de fil téléphonique est pour informer de l’atteinte de ce plafond. Le commerçant remercie alors et s’empresse de surajouter au dépôt du jour. Effectivement, par ces temps d’insécurité aggravée, personne ne peut avoir la fantaisie de garder par devers soi de la liquidité. C’est une image, bien sûr. Les dépôts alimentent au quotidien le compte courant sans lequel le fonctionnement est perturbé. D’autant que la bancarisation facilitant les opérations commerciales, il faut logiquement en profiter.

Comment appeler le procédé de surveiller le compte courant comme du lait sur le feu ? Acrobatie.

Le commerçant s’aperçoit de la désertion momentanée de la clientèle. Brusquement, il n’y a plus d’affluences, de lignes qui se forment devant les guichets ni de bousculade au comptoir de livraison. Alors, il se renseigne, apprend que, dans son environnement, son principal concurrent pratique le dumping – ce qui provoquera sa chute –, ou a bénéficié d’une baisse de prix du fournisseur commun. Dans cette dernière situation, le concurrent est libre de jouer sur les prix. Il a comme reçu carte blanche pour le noyer, l’éliminer du marché pendant qu’avec l’associé qu’est la DGI, les obligations sont les mêmes. Échéance et amende sont comme des menaces suspendues sur la tête du monde des affaires.

Ainsi, le commerçant réagit promptement en ajustant ses prix de vente. Aussitôt, comme par magie la clientèle revient. Le service à la clientèle est aussi déterminant dans la fidélisation de la clientèle. L’acheteur qui sait déjà que l’accueil sera chaleureux, qu’il recevra des employés à la caisse et à la livraison de l’attention, de la courtoisie – genre « Ti chérie, ki sa ou vle ? /Mwen ka sèvi ou ? / Li pa vle sa a, chanje l pou li » - peut ne pas faire attention au prix à la hausse et décider qu’il y est et qu’il y reste. Miracle du service à la clientèle.

Comment appeler cette faculté d’adaptation pour rester insubmersible, je veux dire à flot ? Acrobatie.

Ainsi tenir son rang, se frayer une toute petite place sur un marché exige la mise en place d’une cellule d’informations, la rapidité dans la décision d’ajustement et la conservation du réflexe de distribuer des « mamours » à la clientèle. Véritable opération de séduction.

Par ailleurs, je me lève au matin du lundi 12 avril 2021 avec une interrogation qui trotte dans ma tête : Qui est gorgé d’or ? Qui est plein aux as ? Pas grand-monde. On s’était complu à percevoir les gens imbriqués dans le secteur des services comme des privilégiés, des nantis. Il faut raviser cette opinion toute faite : la délétère conjoncture sociopolitique a mis tout le monde à plat. La subsistance, voilà ce à quoi sont réduits même les « chevaliers d’industrie ». Il suffit de les côtoyer pour s’apercevoir qu’ils ont dû se séparer de la moitié du personnel, que l’arrivée à grands pas de la fin du mois est source de préoccupation, qu’honorer les obligations fiscales est un véritable casse-tête. Les objectifs, les projets d’expansion sont mis en veilleuse. Tout le monde est dans l’expectative, attendant fébrilement une issue à la crise politique.

Dans ces conditions, ne soyons pas tentés de poursuivre des objectifs de croissance. Elle est en berne. Dans l’agriculture, quand les intempéries ont causé des ravages aux plantations, on répète que les récoltes sont perdues ou que la saison est hypothéquée. Eh bien ! Par extension, toute la production intérieure brute s’affaisse. Pour qu’elle se relève, il est plus que temps que les acteurs politiques, toujours sur la corde raide, donnent des signes de bonne foi pour évacuer la crise, mettre fin à la paralysie institutionnelle. La société est à genoux, à bout de souffle et n’en peut plus avec la cascade des mauvaises nouvelles. Pendant que l’économie agonise.

 Jean-Claude Boyer

 Lundi 12 avril 2021

Jean-Claude Boyer
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