Série-ABCédaire de malathion d’une tranche d’histoire d’Haïti 1957-1986

« De l’hygiène publique en Haïti (1957-1986) »

Publié le 2021-04-27 | lenouvelliste.com

« Sou Duvalier lari te pwòp toupatou,

pa t gen fatra epi sèvis dijyèn t ap travay nan kontwole latrin,

mache piblik ak labatwa , kontwole kalite lèt ak vyann k ap vann ».

Le projet de l’ABCédaire de malathion d’une tranche d’histoire d’Haïti 1957-1986 voudrait évoquer des aspects les plus plausibles qui captent la sensibilité des gens indépendamment de leur niveau de culture. L’éducation bancaire emprisonne la population dans une mythisation de la réalité, en ayant tendance à occulter les explications des causes de ses conditions de pauvreté. La population aurait été assujettie à une idéologie qui la conforte dans des facilités et des raccourcis qui se substituent à des positionnements avisés. Ainsi convient-il d’apprécier cette évocation faite par plus d’un, à savoir  que «  sou Duvalier lari te pwòp toupatou, pa t gen fatra epi sèvis dijyèn t ap travay nan kontwole latrin, mache ak labatwa , machann lèt ak machann vyann ».

Le régime dictatorial des Duvalier (1957-1986) a profité de la première tentative d’établir un conseil supérieur d’hygiène publique, en 1898, avec des prérogatives de décentralisation. Les occupants américains ont poursuivi ce même projet en instituant, en 1912, un bureau d’hygiène. Ce furent des initiatives peu efficaces compte tenu du manque de volonté manifeste à administrer des politiques publiques  en matière d’hygiène et d’assistance publique. Ce en dépit de l’adoption de mesures répressives contre l’action de jeter excréments et immondices sur la voie publique (Bordes, 1992 :58-61).

Ainsi,  ce service d’hygiène ne saurait être une nouveauté ni une création du régime des DUVALIER, tel est notre premier constat. Puis, il a été relevé que les prestations étaient plutôt spectaculaires, sans  portée universelle. Enfin, l’État prédateur se révélait bien une antinomie à l’Etat de service. Pour ce qui concerne l’aspect répressif   contre le problème d’insalubrité, c’est bien un leurre de déployer  des officiers sanitaires tels que dénommés pour vérifier la qualité de la viande, du lait, des aliments et des boissons. L’inspection de l’état des fosses d’aisance est un autre objet ainsi que celui de s’assurer de l’embellissement des devantures de maisons.

En effet, la situation de l’hygiène est préoccupante dans des espaces où l’évacuation des eaux usées reste un défi et des lieux réglementaires de décharges inexistants. Il est courant de considérer le Bicentenaire comme dépôt de détritus et par la suite les aires de La Saline. Ce qui est paradoxal pour des infrastructures touristiques  (le Bicentenaire) que l’on continue à faire l’éloge comme symbole de fierté.

Francisque (1986), dans « La structure économique et sociale d’Haïti » fait état d’une situation de régression dans tous les domaines dont l’assainissement. Francisque fut parmi des intellectuels duvaliéristes et ce statut n’empêche pas à ce dernier de rapporter une situation objective dont témoignent aussi des rapports officiels.

La gestion des ordures et des déchets reste un défi monstrueux quand Port-au-Prince avait produit déjà en 1976 environ 600 tonnes d’excréments par jour incapables de les gérer ; et ce chiffre devait passer à 1 000 tonne en 1986. Ce sont des déchets qui s’accumulent à partir des eaux de pluie dans des quartiers du marché central (Holly, 1999 :67). Le constat d’une importante fraction de la population dépourvue d’installation sanitaire reste criant. Ce sont des populations qui s’installent dans des zones difficiles pour établir de fosses d’aisance par leur état marécageux et enclines à des inondations fréquentes en temps pluvieux.

Aussi des substances fécales atteignent-elles les installations d’eau potable de surface avec tous les risques de contamination des conduites de distribution d’eau. Ces mêmes matières fécales allaient même se déposer dans les espaces de marché de fruits et de légumes (ibid, p69). Qu’en est-il du contrôle de ces produits dans des conditions aussi persistantes d’insalubrité ?

Une documentation indirecte sur le problème des débordements des eaux en période pluvieuse est bien révélatrice. Il s’agit du sketch « Bois de chêne » de Théodore Beaubrun (1978).

Dans les années 1980, « selon la Banque mondiale, les deux tiers de la population de la ville vivaient dans des taudis sordides, surpeuplés, manquant généralement d’eau, d’hygiène et d’électricité » (Dewind et autres, 1988 :121). Il poursuit pour estimer que 60% de la population de la capitale vit dans la « pauvreté absolue ». Les deux sources sur le taux de pauvreté absolue à la capitale quoique différentes reflètent la tendance d’un grand malaise tout en indiquant les mauvaises conditions d’hygiène.

Ce constat d’insalubrité frappant a été aussi noté par Francisque,  dans la même période, en rapportant que des eaux vagabondent en lien aux versants dénudés du morne l’Hôpital, des canalisations crevées, des égouts bouchés et non curés. Des détritus et toutes sortes d’ordures sont aussi emportés par la boue dans les bas quartiers (Francisque, 1986 :51).

La quantité déficitaire de latrines disponibles est nettement insuffisante tant dans la capitale que dans les milieux ruraux où c’est beaucoup plus discriminant. Aussi le recensement général de la population et du logement de 1971 (Ministère du Plan et Institut Haïtien de Statistique, 1979) a-t-il renseigné sur la situation en question en dénombrant dans l’ensemble du pays ce qui suit : 683 799 logements ordinaires dépourvus de latrines sur un total de 863 605. On a enregistré 8 514 de WC hydraulique ; 133 896 latrines ordinaires dans la cour au nombre de 133 896, 34 165 de latrines ordinaires hors de la cour.

L’état des logements correspond aux informations suivantes : pour le plancher 674 570 unités d’habitations sont en terre battue par rapport à 163,702 en béton ou mosaïque sur le total de 863 605. Les murs faits en maçonnerie en béton représentent 200 332, en bois, ils sont 40 793 , de clissage et terre, 494 589, clissage sans terre 99 161, bois de caisse 4 513 et 24 217 autres.

Pour l’alimentation en eau courante, on relève  7,537 unités d’habitation pour l’eau courante dans le logement ; dans la cour,16 879, des puits dans la cour, au nombre de 33 338, des fontaines publiques, 57 619, des sources ou rivières, 677 450 ; achat d’eau, 38 593 ; 32 189,  autres. Pour la couverture du logement, 12 555 sont en béton, 1 629 en tuiles ; 197 641 en tôle, 854 en bois ; 611 734 de chaume ; 39 192 autres.

 En milieu urbain, des déficits sont énormes pour la disponibilité de latrines où il existe 32 030 unités de logements sur un total de 123 885 qui en  sont dépourvues. 9 665 latrines ordinaires hors de la cour ; 74 436 latrines ordinaires dans la cour ; 7 754 W.C. hydraulique. Le plancher de 37 650 unités d’habitation est fait en terre battue ;77 012 en béton mosaïque ; 6 720 en bois ; 2 503 autres.  Quant aux murs, ils sont 65 882 en maçonnerie en béton ; 20 473 en bois ; 28 209 en clissage et terre ; 3 291 en clissage sans terre ; 3 073 en bois de caisse et 2 957 autres. La couverture en béton est de 11 295 unités d’habitation ; 1 299 en tuiles; 86 951 en tôles ; 284 en bois ; 19 654 en chaume ;4 402 autres.

L’alimentation en eau courante dans le logement concerne 6,897 unités ; 15 339 ayant de l’eau courante dans la cour ; 5,438 avec des puits dans la cour ; 24 499 fontaines publiques ; 24 760 de sources ou rivières ; l’achat de l’eau concerne plutôt 37 393 unités de logement et 9 559 autres.

 On a aussi observé la même tendance déficitaire en matière d’habitat décent et adéquat en la présence  de logements exigus, précaires et mal aérés en nombre important (600 à 1 500 hab/ha) avec des infrastructures très déficientes ou inexistantes. Ce qui représente, en 1976,  les 67 3% du stock-habitat, soit 90 213 logements de ce type puis en 1980, ils seront 112 000 logements encore dans les mêmes conditions (MAS-UNICEF, 1987 : 82). Quant aux latrines à fosse sèche, elles desservent dans leur majorité plusieurs familles à la fois, insuffisantes et mal entretenues.

Les ordures ont une gestion à la dérive, car disposées et accumulées à même le sol. Ce qui dénote le caractère erroné de l’évocation que le régime a satisfait les besoins en hygiène publique et assainissement.

La population est de 46,6% de pauvres et 30,6% de la population totale de Port-au-Prince en 1980 (MAS-UNICEF, 1987 :81).

Il a été évalué que 65.% de la population de la capitale haïtienne vit en dessous du seuil de pauvreté absolue avec un taux de croissance de 67% dans l’aire métropolitaine pour la période 1970-1980.Ce qui concerne la situation d’environ 560 000 personnes à Port-au-Prince (ibid., p 83.).

Une situation d’insalubrité qui perdure.  Des actions spectaculaires et répressives en matière d’hygiène publique prédominaient sous DUVALIER. Depuis 2015, la tendance se dessine  entre la dérive dans le laissez faire et la répression. Durant les gouvernements  post 1986-sauf  l’expérience démocratique du 7 février 1991-c’était du laissez-faire. Le sous-secteur assainissement et gestion des ordures fonctionnait sous la coupe de l’USAID et d’autres ONG malgré les maigres scores en termes de  satisfaction des besoins de la population. La privatisation de ce sous-secteur a été déjà initiée sous le règne  de Jean Claude DUVALIER alors incapable de garantir des conditions minimales de salubrité.

D’où la redondance de palabres erronée à propos de l’hygiène publique sous le règne des DUVALIER 1957-1986 : « Sou Duvalier,  lari te pwòp toupatou, pa t gen fatra epi sèvis dijyèn t ap travay nan kontwole latrin, mache piblik ak labatwa , kontwole kalite lèt ak vyann k ap vann. »

Hancy PIERRE Professeur Travail social, Université d’Etat d’Haïti et at The University of Findlay, Ohio, USA.Port-au-Prince,26 avril 2021.

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