Le pouvoir fermé de Jovenel Moïse : une domination vorace

Publié le 2021-04-23 | lenouvelliste.com

Depuis quelques années, nous sommes entraînés dans la dynamique vorace d’un système politique d’esprit mafieux qui ne recule devant aucune infamie pour arriver à ses fins : accaparer et conserver le pouvoir « pour au moins 50 ans » (dixit l’ancien Premier ministre Jacques Guy Lafontant) et contrôler l’économie nationale pour son propre profit.

Les protagonistes derrière cette domination cupide n’hésitent aucunement à bafouer ce qui reste de la souveraineté chèrement acquise de notre pays, ainsi que la diversité des opinions politiques qu’elle veut radier ou niveler d’emblée, sans non plus se soucier des dégâts écologiques qu’elle provoque, des crises économiques et pertes d’emplois reliés et des drames familiaux qui en découlent, sans se préoccuper des morts que directement ou indirectement elle produit par l’insécurité débridée généralisée, les assassinats, les kidnappings, les viols, les suicides ou famines qui surviennent à cause de l’inflation meurtrière et d’une agriculture ruinée suite à la chute de la valeur de la monnaie nationale, et sans se préoccuper de l’avenir de notre jeunesse, une richesse qui nous glisse journellement entre les doigts par la migration, la délinquance et la prostitution. Bref, aujourd’hui, l’insécurité est devenue, avec le chômage et le faible pouvoir d’achat de la population, l'une des préoccupations majeures des Haïtiens.

C’est quoi ça ?

Des finances publiques «déchalborées» (1), des institutions de contrôle et de régulation neutralisées ou supprimées, une police nationale politisée et vassalisée, un Parlement à coups de magouilles calculées « caducisé » pour ouvrir la voie à la démesure autocratique, l’Office national d’assurance-vieillesse (ONA) vidé de son sens et rageusement  «décherpillé» (1), des décisions insensées prises arbitrairement sans tenir compte du respect et des besoins des personnes et des collectivités, des membres d’un Comité consultatif «  indépendant » chargé de l’élaboration d’une nouvelle constitution et ceux d’un  Conseil électoral choisis unilatéralement et exclusivement en fonction de leur allégeance politique, etc. Tous les éléments de la mauvaise gouvernance s’y trouvent réunis : trafic d’influence, prise illégale d’intérêts, corruption passive et active, abus de bien social, détournement de fonds publics, blanchiment des avoirs, favoritisme dans l’attribution de marchés et de postes, etc. Il faut bien l’appeler par son nom : ce que nous vivons actuellement est la réversibilité du processus de démocratisation commencé en 1986 dans la douleur obstétricale d’un accouchement difficile. C'est en quelque sorte la « dé-démocratisation » ou, si vous préférez, la « re-dictaturisation » du régime politique.

Un référendum taillé sur mesure

Le pouvoir contesté du président Jovenel Moïse, dont le mandat, de l’avis de constitutionnalistes et juristes reconnus, prit fin le 7 février 2021 annonce un référendum sur une nouvelle constitution pour juin 2021 et des élections générales au cours de l’année. Le projet, qui veut changer le régime politique du pays,  prévoit la suppression du Sénat et du poste de Premier ministre, ainsi qu'un président avec son vice-président pour colistier élu au scrutin uninominal majoritaire à un tour pour un mandat de cinq ans renouvelable une fois de manière consécutive. Dans un tel contexte, le  gouvernement, pour des raisons inavouées et inavouables, veut se faire tailler sur mesure une nouvelle constitution. Or les législateurs de 1987, à cause des mauvaises expériences vécues par le passé avec les référendums, avaient  du mal à faire confiance à cette procédure et l’ont tout simplement exclue. Mais, à mon avis, donner un caractère rétroactif à quelque chose et l’appliquer à ce qui s’est produit dans le passé n’est pas nécessairement une bonne analyse.

A l’évidence, la loi mère n’est pas parfaite. Elle mérite en effet çà et là quelques amendements correctifs.  Tout le monde ou presque est de cet avis. Mais le véritable problème c’est la classe politique haïtienne elle-même, c’est-à-dire les membres des gouvernements, les fonctionnaires et les parlementaires eux-mêmes, qui ne respectent ni la forme ni le fond du texte dont les auteurs n’ont pas su hélas ériger des garde-fous éthiques, juridiques et philosophiques. Il n’est nulle part interdit, par exemple, de demander de l’argent ou des avantages personnels, comme le font certains parlementaires, pour ratifier une nomination ou un texte de loi, ou transformer, au besoin, l’imposition de la décharge en levier politique  mais, entendons-nous, l’éthique politique et professionnelle devrait leur dire ce qui doit être. Ce sont des constats qui exaspèrent. Là, je crois que nous avons, nous autres Haïtiens, un problème sérieux de fondements culturels. A cet égard, il est devenu éminemment nécessaire de réintroduire dans les écoles, en lui donnant la place et l’importance qu’elle mérite, l’éducation civique  qui avait permis autrefois d'inculquer aux élèves des notions de civisme qui « faisaient vibrer leur âme » les prédisposant dès lors à faire ce qu’ils pouvaient afin que leur pays soit prospère et respecté.

Personnellement, je n’ai rien contre un référendum. En 1999, j’avais écrit dans Le Manifeste de Saint-Marc : « Pour maîtriser le changement (intégration de la population dans les décisions politiques) il nous faudra clarifier nos buts sociaux à long terme et, pour y parvenir, démocratiser nos méthodes. Bref, nous devons soumettre notre futur à un référendum permanent. » C’est une technique qui permet entre autres, à un peuple déchiré par des conflits sociaux, épuisé par des luttes politiques insensées et interminables comme le peuple haïtien,  de s’exprimer sans intermédiaires. Il faut être réaliste. Nous avons en face de nous un problème épineux de gouvernance que seul le référendum peut nous permettre de résoudre sans violence et sans perte de temps, car on ne pourra pas compter sur  la collaboration des parlementaires, qui, dans la  majorité des cas, ont usé et abusé démesurément  des faiblesses de la loi mère pour s’enrichir. Or le référendum n’est pas prévu dans la constitution en vigueur. Nous sommes donc en présence d’un cas de force majeure d’intérêt national pouvant justifier le recours à une procédure qui n’est pas prévue dans la Constitution. Nous aurions pu, par le dialogue, résoudre ce problème sur une base consensuelle, en intégrant ou en essayant d’intégrer toutes les forces vives de la nation dans la discussion. Je sais que ce n’est pas facile. Mais si « pour le drapeau, pour la patrie, mourir est beau », vivre dans l’union est encore plus beau.

Actuellement le drapeau est en berne, la patrie va mal et ses enfants souffrent et meurent pour rien. Le référendum est et reste un instrument de démocratie directe inestimable. En plusieurs circonstances, le référendum a permis de résoudre des problèmes particulièrement épineux. Le référendum « est intimement lié à la notion de crise : il est le tremplin utilisé pour franchir les obstacles difficiles » (3) ; bien organisé, c’est-à-dire en respectant toutes les formes dont la prise de connaissance et la discussion préalable du texte intégral par et avec les votants, il peut constituer une « thérapeutique » (4). En définitive, tout devrait  être mis en œuvre pour faciliter la tâche aux électeurs et leur libre détermination. Mais quelle que soit la modalité utilisée, une telle consultation populaire ne présente pas que des avantages si l’on considère les risques sérieux de déviation surtout dans la conjoncture actuelle. Vu la détérioration des rapports gouvernement/opposition, seul un gouvernement de cohabitation, c’est-à-dire celui dans lequel le chef de l’Etat et un chef du gouvernement  politiquement antagonistes, pourrait à la rigueur  résoudre ce problème. Là, hélas, le président Moïse a été pour la énième fois  mal conseillé. Au lieu  de chercher l’harmonie et la concertation en incluant les secteurs sociaux, économiques, culturels et politiques,  il a préféré, s’appuyant, entre autres sur des claqueurs et sur le Core Group (5)  utiliser la ruse et la confrontation. L’échec était inévitable.  En attendant les pots cassés,  c’est le pays tout entier qui les paye.

Le pouvoir clos de Jovenel Moïse

 Contrairement à ce que nos dirigeants voudraient nous faire croire, Haïti traverse une période très grave, peut-être la période la plus grave de son histoire. Même les meilleurs conseillers en communication n’ont pas réussi à embellir la situation. Certaines régions du pays vivent sous le joug de la violence aveugle des gangs qui terrorisent, tuent, violent et rançonnent la population, une population anxieuse, appauvrie, soumise aux soubresauts impétueux du «peyi lòk». La prostitution chez les jeunes (hommes et femmes) est devenue banale. Le gouvernement nous assure qu’il est en train de débarrasser le pays des bandits qui sèment la terreur. Mais les habitants affirment que ce sont surtout leurs amis, leurs enfants et leurs parents innocents qui se font ruiner, tuer, humilier et mutiler. La grogne contre le gouvernement ne cesse d’ailleurs de s’amplifier, et certains sympathisants des premiers mois qui ne s’y reconnaissent plus, ont même pris leurs distances vis-à-vis du régime en place. Un pouvoir soucieux du bien-être de son peuple doit être continuellement à l’écoute, entendre ses cris de détresse, qui surgissent entre-temps de toutes les couches sociales et chercher à répondre aux attentes exprimées.

Mais le pouvoir de Jovenel Moïse, de par son essence, ne peut pas répondre  à ces attentes légitimes : c’est un pouvoir qui se regarde dans son miroir, un miroir déformant qui transforme les soupçons en vérité. Il ne voit pas les souffrances du peuple et n’entend pas ses cris de détresse. Ce n’est pas un pouvoir ouvert, mais un pouvoir clos, sourd et aveugle qui se ferme comme une cuirasse de fer sur l’absolutisme de la volonté qu’il incarne. C’est un pouvoir dont l’inspiration, le programme, les plans et les décrets, arrêtés selon les impératifs de cette volonté prépondérante, échappent à toute discussion, à tout dialogue parce que l’aménagement de l’exercice de la puissance étatique est monopolisé par la force étatique qui s’est érigée en maîtresse de l’Etat. Pourtant l’observateur avisé et même l’homme de la rue  n’ont  point l’impression que le pays est « dirigé et administré », comme l’a constaté Me Monferrier Dorval, de regrettée mémoire. Cette façon de gouverner ne correspond ni à la lettre ni à l’esprit de la Constitution de 1987. Et le pays va à vau-l’eau.    

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Notes

J’aime bien utiliser ces expressions créoles : «  déchalborer », « décherpiller » (mettre en lambeaux, dépecer, abîmer, endommager, etc) qui traduisent mieux mon état d’esprit en écrivant ce texte.

Jean-Robert Saget, Le Manifeste de Saint-Marc, juillet 1999, Page 4 , Desktop Publishing, 1999 Saint-Marc

G. Bortoli, Sociologie du référendum dans la France moderne, Paris, 1965

J-M Garrigou-Lagrange, Essai de rationalisation de la pratique référendaire de la Ve République, Revue Droit public et Sciences politiques, juillet-août 1969

Le Core Group est composé des pays et institutions suivants : la représentante spéciale du secrétaire général des Nations unies, des ambassadeurs d’Allemagne, du Brésil, du Canada, d’Espagne, des États-Unis d’Amérique, de France, de l’Union européenne et du Représentant spécial de l’Organisation des États américains.

Jean-Robert Saget MA                   

Politologue/Expert en communication sociale                                                                          

17 avril 2021

Jean-Robert Saget MA   
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