Idson Saint-Fleur retrace l’histoire de la Gonâve

« Des éléments pour une histoire de La Gonâve : une double chronique des exploitations agro-pastorales et forestières (XVIIIe, XIXe et XXe siècles) et de recherches pétrolières (XXe siècle) ». Tel est le titre du dernier ouvrage du journaliste et sociologue Idson Saint-Fleur. Nous publions in extenso la préface de ce travail de recherche préparée par Me Fanfan Guérilus.

Publié le 2021-05-07 | lenouvelliste.com

La formation historique est essentielle à la construction et à la préservation de notre identité. Le déficit de connaissance historique peut avoir l’effet pervers de nous rendre traîtres de nos ancêtres voire de nous-mêmes. Il nous est déjà donné d’observer avec beaucoup d’indignation, de pitié et de douleur comment l’ignorance de beaucoup de nos sœurs et frères de nuances épidermiques de leur histoire réussit à faire d’eux complices de leur propre domination servile et artisans de la perpétuation de celle-ci à travers des générations successives. L’ignorance de notre histoire nous porte souvent à cracher dessus, à rejeter nos valeurs fondamentales et à en épouser d’autres qui, pourtant, nous enlèvent notre idiosyncrasie de peuple.

Il est cependant réconfortant et intéressant de constater qu’il n’existe pas un seul Gonâvien, une seule Gonâvienne qui ne sache de mémoire l’origine géographique de ses parents ou de ses grands-parents à la «grande terre». Cette connaissance de ses origines traduit un profond attachement à la mère nourricière. La population gonâvienne est née de parents venus d’ailleurs. Attirés, pour la plupart, par la fertilité de la terre et la richesse de la faune marine, ces derniers y débarquaient comme travailleurs agricoles ou encore comme pêcheurs entre la fin du dix-neuvième et le début du vingtième siècles. L’expression «grande terre» renvoie au reste du pays par rapport à l’île considérée comme une petite terre au milieu de la terre émergée de la mer telle un caillou dans l’eau.

Très tôt, déjà sur les bancs du secondaire, où j’ai appris à apprécier ses talents de chercheur et comme l’un des esprits les plus brillants de sa génération, Idson Saint-Fleur était animé par un désir ardent de connaître et de faire connaître l’histoire de sa terre natale. Il est ce fils authentique et légitime de la mer, qui reste profondément et charnellement attaché à sa mère du sein de laquelle il est incapable de se sevrer. Son insularité exprimée à travers cet attachement inconditionnel à sa terre natale est une dévotion amoureuse, matérielle, spirituelle et intellectuelle qui fait incontestablement de lui le plus grand spécialiste, jusqu’alors, de La Gonâve.

Après y avoir déjà consacré un éventail de recherches sur des sujets variés, il s’attèle, à travers ce dernier travail, à restituer à la gent insulaire gonâvienne sa véritable histoire sauvée in extremis et en temps utile des décombres de la litote. Par ce travail élaboré avec patience et rigueur, il fait démentir la thèse qui veut que la « véritable histoire est celle qu’on n’écrira jamais ». Sa méthode historique qui consiste à présenter les faits sans se laisser pour autant prendre au piège de l’histoire narrative, confère à son œuvre un caractère objectif et scientifique comme on n’en a pas vu dans les récits des missionnaires religieux et des fonctionnaires, entre autres, qui ont beau tenter, grâce à leur passage dans l’île, d’en inventer une histoire. La leur revêtait plutôt un caractère épique, satirique ou encore philosophique. Épopée, au sens de Victor Hugo, en tant qu’ « histoire écoutée aux portes de la légende ». La fiction ou l’imagination créatrice forme le fil à l’aide duquel se tisse la toile d’araignée de l’histoire. Satire ou philosophie, de la manière dont Voltaire s’approprie l’une ou l’autre dans ses investigations historiques pour régler des comptes plutôt que de rendre compte de l’histoire. L’amour ou le dégoût de la vie dans l’île sert de pinceau aux auteurs pour colorer le paysage historique de celle-ci. Ses plages naturelles, sa nature saine, sauvage et pittoresque qui sont une source d’attraction susceptible de forcer l’admiration n’excluent pas de ce concert harmonieux la note discordante qu’y apportent, cependant, l’absence totale d’infrastructures et la présence dans certains lieux d’insectes nuisibles qui font aussi partie de sa faune.

Idson Saint-Fleur, aux antipodes de la démarche voltairienne, réussit à démontrer que l’histoire ne devrait pas être une œuvre philosophique mais plutôt scientifique. Le pourquoi, dans ce sens, est sacrifié avec raison sur l’autel du comment. En inscrivant également sa démarche dans une perspective empirique, il fait découvrir que l’histoire va de pair avec la géographie, la géodésie, la géopolitique, la géostratégie, entre autres disciplines connexes. En montrant, par exemple, le potentiel géostratégique des pics de l’île, notamment celui du sommet « Chen Kontan », il marche à grands pas sur les traces de l’éminent docteur Louis Joseph Janvier qui voyait déjà en La Gonâve l’Avant-poste de la République d’Haïti, ou à tout le moins, de Port-au-Prince. Qu’on se rappelle, pour mieux s’en convaincre son titre ô combien évocateur « La Gonâve, capitale d’Haïti » paru en Janvier 2015 ! L’histoire de La Gonâve peut même servir de guide de navigation maritime aux plaisanciers partant en excursion dans l’île. Il parvient, dans cette posture, à faire la photographie de La Gonâve et saisir ainsi sa forme hybride lézardée et sa superficie qui soulevaient auparavant beaucoup de controverses dans les récits des premiers essayistes. Telle une jumelle, son œuvre permet de regarder et de voir l’île de loin et de près, de haut et de bas jusqu'à faire découvrir l’immensité de ses « galets » et la singularité de ses « raquettes » en voie, malheureusement, de disparition, lesquels auraient pu en faire pourtant une merveilleuse destination touristique s’ils étaient mis en valeur et exploités à bon escient dans le cadre d’un plan national de développement.

Il a donc le grand mérite de rassembler des galets épars et solides dont il se sert pour ériger une citadelle historique irréversible dégagée des préjugés et des artifices des premiers architectes amateurs. Sa citadelle se transforme, à la croisée des chemins et des arts, en une haute cour de l’histoire. Il accorde d’abord la parole aux faits pour les interroger ensuite. Les témoignages recueillis ne sont pris en compte que si une pluralité de sources rapporte objectivement les mêmes faits observés. Il ne rend cependant aucun verdict lui-même. Il ne condamne, ni n’absout. Il laisse plutôt aux lecteurs le soin de découvrir eux-mêmes la vérité historique en mettant à leur disposition une chambre de délibération peinte de la couleur locale insulaire.

J’encourage vivement tout esprit curieux et féru d’histoire, en général, et surtout chaque Gonâvienne, chaque Gonâvien, en particulier, à se procurer L’histoire de la Gonâve, à en faire un livre de chevet pour mieux se connaître, s’assumer et se réinventer. L’insulaire qui l’aura lue, y découvrira sa propre histoire personnelle axée sur celle de ses aïeux comme un riche legs, un objet de culte sacré à protéger et garder jalousement par accomplissement d’un impérieux devoir de mémoire. Je formule le vœu sincère que cette publication soit couronnée du plus grand succès de librairie et fasse l’objet de nombreuses rééditions tant que je lui souhaite un accueil sans précédent auprès de la communauté insulaire gonâvienne d’ici et d’ailleurs.

Nan-Café, La Gonâve, le 21 août 2020

Fanfan Guérilus

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