Pourquoi un nouveau billet de 5 000 gourdes ?

Publié le 2021-04-19 | lenouvelliste.com

Suite à l’annonce du gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH) concernant la mise en circulation prochaine de deux billets de 2 500 et de 5 000 gourdes, plusieurs confrères journalistes m’ont posé la question suivante : pourquoi un nouveau billet de 5 000 gourdes ? M. Jean Baden Dubois en avait fait la promesse le 13 avril 2021 lors du lancement de la 11e édition du Sommet international de la finance. Un décret présidentiel y relatif devrait être publié bientôt, avait-il indiqué.

Il convient de rappeler que la BRH avait procédé en août 2005 au lancement du billet de 1 000 gourdes qui honore la mémoire de l’ancien président Florville Hippolyte. Cet ancien chef d’État était présenté par les historiens Georges Corvington et Georges Michel comme l’un des présidents les plus progressistes qu’a connus Haïti. On ne sait pas encore quelles personnalités de notre histoire seront honorées à travers les nouveaux billets. Cette décision n’a pas encore été prise par la banque centrale.  

Les raisons avancées par la BRH pour la mise en circulation du billet de 1 000 gourdes demeurent valides pour les billets de 2 500 et 5 000 gourdes. M. Raymond Magloire, gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH) en 2005, avait confirmé que cette décision devait répondre à un problème pratique et traduisait la volonté de la BRH de satisfaire aux exigences des opérateurs du système bancaire.  

M. Ronald Gabriel, alors directeur de la Direction de la monnaie et de l’analyse économique et aujourd’hui directeur général de la BRH, avait énuméré les principales raisons de la mise en circulation du billet de 1 000 gourdes. M. Gabriel avait mis l’accent sur quatre principaux facteurs : la prédominance du cash comme moyen de paiement en Haïti, l’inflation et la forte augmentation de la demande des agents économiques pour des billets à forte valeur faciale, les coûts de transaction dans l’économie et le gain de seigneuriage.

En 2005, M. Gabriel avait pris soin de souligner que la mise en circulation du billet de 1 000 gourdes n’impliquait nullement une augmentation de la masse monétaire. Il s’agissait simplement de remplacement de coupures plus petites. Et la conséquence n’est autre qu’un changement de composition de la masse monétaire en termes de dénomination, avait-il précisé. Ces mêmes arguments demeurent valides en 2021. Puisque le cash reste encore le mode de paiement prédominant en Haïti. Même si l’utilisation de la monnaie électronique pourrait aider à résoudre certains problèmes en Haïti, en particulier les longues files d’attente dans les banques commerciales.

Avec la mise en circulation prochaine de sa monnaie numérique, le bitkòb, la BRH dit espérer une plus large utilisation des monnaies électroniques et numériques, ce qui pourra aider à réduire la prédominance du cash dans les transactions. Par exemple, au Canada, 78 % des transactions sont réalisées avec les monnaies électroniques contre 22 % en cash.

La question pertinente à se poser à ce niveau est la suivante : que vaut en 2021 un billet de 1 000 gourdes imprimé en 2005 ? La réponse à cette question permet de faire la différence entre la valeur faciale de la monnaie et sa valeur réelle. En août 2005, le taux de change était de 42.6 gourdes pour un dollar américain. Donc, un billet de 1 000 gourdes valait 23.5 dollars américains.

En 2021, avec le taux de référence de la BRH de 82.7 gourdes en date du 17 avril 2021, ce même billet vaut 12.1 dollars américains. Si l’on considère le taux de 95 gourdes pratiqué par certaines entreprises, la valeur de ce billet ne dépasse pas 10.5 dollars américains. Avec ce taux de 95 gourdes, le billet de 2 500 gourdes ne vaut que 26.3 dollars américains, un montant assez proche de la valeur d’un billet de 1 000 gourdes en 2005.

Donc, avec l’inflation et la dépréciation de la gourde, un billet de 1 000 gourdes en 2005 détient à peu près la même valeur réelle qu’un billet de 2 500 gourdes en 2021. Tout comme la valeur réelle d’un billet de 100 gourdes en 1991 était équivalente à celle d’un billet de 1 000 gourdes en 2005. La valeur réelle de la monnaie fait référence au pouvoir d’achat de la monnaie. Avec l’inflation et la dépréciation de la gourde, la valeur réelle de la monnaie diminue et le pouvoir d’achat des consommateurs baisse.

Donc, pour faciliter les échanges, au lieu d’avoir en main 9 billets de 500 gourdes ou 2 billets de 1 000 gourdes et un billet de 500 gourdes pour payer une transaction, mieux vaut avoir un billet unique de 2 500 gourdes. Ce même raisonnement peut expliquer les disparitions successives des pièces de 50 centimes, d’une gourde, de 5 gourdes et des billets de 10 gourdes. Il n’y a pas grand-chose que l’on peut acheter avec un billet de 10 piastres aujourd’hui. Ce constat peut aisément expliquer la préférence des agents économiques pour des billets de grosses coupures.

L’autre intérêt pour les billets de grosses valeurs faciales est le gain de seigneuriage de la banque centrale. La BRH a dépensé 65 millions de dollars américains en quatre ans pour la fabrication des billets en circulation. Avec l’impression de billets de plus grosses coupures, elle pourra dépenser moins pour la même valeur totale de monnaie en circulation.                                                                                

Avec l’émission du billet de 1000 gourdes, la BRH avait profité pour augmenter les mesures de sécurité afin de contrer les manœuvres d’éventuels faussaires. Le billet de 1 000 gourdes était frappé de trois types de mesures de sécurité. La première catégorie vise le grand public, le deuxième, les caissiers des banques et enfin des mesures de sécurité propres à la BRH. Concernant les caissiers des banques commerciales, les vérifications se font à travers la loupe et les rayons ultraviolets.

L’émission des nouveaux billets coûte relativement cher à produire pour la BRH. Pourtant, les utilisateurs ne s'en servent pas toujours avec toute la précaution nécessaire. Quand on ne les plie pas, on les enroule, ce qui réduit largement leur durée de vie. L’insécurité n’aide pas non plus. Les marchands, pour se protéger, sont obligés de cacher leurs billets à des endroits insoupçonnés. Et ce n’est pas demain la veille que les monnaies électroniques intégreront les marchés Télélé et Hyppolyte. 

Thomas Lalime  

thomaslalime@yahoo.fr

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