Diversifier les activités de l'ESS en Haïti, la voie pour une société juste

Publié le 2021-04-14 | lenouvelliste.com

L’économie sociale et solidaire, si l’on se réfère aux pratiques, remonte à près de deux siècles. Le concept d’économie sociale et solidaire est un concept évolutif. Il faut dire que ledit concept ne fait pas l’unanimité auprès des chercheurs et acteurs. Selon la perspective dans laquelle on s’est inscrit, on parle d’économie sociale, d’économie solidaire, d’économie populaire et/ou d’économie sociale et solidaire. Plusieurs définitions sont données à l’économie sociale et les approches sont différentes les unes des autres.  Il y a des approches qui considèrent le terme « économie sociale » comme étant le concept clé et les autres (économie solidaire et économie populaire) constituent des variantes ; alors que d’autre les considèrent comme étant des concepts à part entière qui charrient leurs propres réalités. Cette réflexion, loin de discourir autour des différents courants de pensée relatifs aux dits concepts, est une invitation à l’action en considérant la portée de ce modèle socio-économique qu’est l’Economie sociale et solidaire (ESS).

Pour Benoit Levesque et Marguerite Mendell, « l’économie sociale désigne diverses approches théoriques voire disciplinaires qui cherchent à rendre compte de l’économie dans sa totalité ». Le terme « économie sociale » a été historiquement utilisé pour désigner une nouvelle approche disciplinaire de l’économie et aussi pour regrouper des organisations économiques misant sur l’association de personnes.

Dans son travail de mémoire de master en développement régional à l’Université du Québec à Rimouski, Destilus Carline cite Michel D’Amours qui a identifié 4 approches pour définir l’économie sociale. D’abord, celle de Desroches qui considère les composantes fondamentales et périphériques de l’économie sociale à partir des principes tels que : la primauté de la personne sur le capital ; l’égalité des membres et redistribution collective des surplus. Ensuite celle développée par Claude Vienney qui  met l’emphase sur les acteurs, les activités et les règles. Puis l’approche inspirée par Jacques Defourny où l’accent est surtout mis sur les valeurs qui doivent guider les activités économiques des entreprises et des acteurs s’inscrivant dans la perspective de l’économie sociale. Et finalement, l’approche mettant en relief la dimension sociale des actions micro-collectives prônant la solidarité au centre de l’économie. Cette approche est défendue par Jean-Louis Laville.

L’économie sociale est aussi utilisée pour désigner les pratiques économiques misant sur la démocratie et l’entrepreneuriat collectif plutôt que sur l’entrepreneuriat individuel et la seule recherche du profit, selon Lévesquet et Mendell.

Le concept « économie sociale » a pris un tournant au cours du 19ème siècle avec la montée de l’exclusion et des inégalités sociales dans les pays à économie libérale suscitant la curiosité des chercheurs en sciences sociales comme Jean-Louis Laville et Jean-Michel Servet qui ont produit des réflexions assez pertinentes sur cette thématique.

L’économie sociale et solidaire est présente dans tous les secteurs d’activités de la société et historiquement, prend la forme de mutuelles, de coopératives, d’associations et de fondations.  Dans une tentative de dresser une typologie de coopératives comme structure de l’ESS par exemple, TCHAMI Guy en trouve huit. Ce sont les coopératives de service aux membres où ses derniers poursuivent l’objectif de se procurer des biens et services nécessaires à leur existence, à l’exercice de leur profession ou à l’exploitation de leur entreprise ; les coopératives financières qui offrent des services financiers et d’assurance aux membres ; les coopératives agricoles ou d’agriculteurs qui interviennent dans la commercialisation de la récolte, de la vente d’intrants et dans la gestion du crédit agricole de ses membres ; les coopératives de consommateurs où les membres bénéficient de l’offre de biens et services de qualité et à moindre coût pour leur utilisation personnel ; les coopératives d’habitation offrant aux membres un habitat décent et sécuritaire. Comme membre de la coopérative, les sociétaires participent à la gestion collective du patrimoine créé. Trois autres types de coopératives complètent cette liste. Il s’agit des coopératives de prestations de services où on retrouve une variété de service offerts aux membres d’une communauté comme l’eau, l’électricité, le transport, etc. Les coopératives de services partagés ou coopératives de services d’appui où les membres sont des entreprises privées ou des organismes publics qui acquièrent, ensemble, des biens et/ou des services d’une certaine qualité au meilleur prix possible. Finalement, l’auteur identifie les coopératives de travailleurs où les membres poursuivent l’objectif de créer des emplois pour eux-mêmes. Donc, seulement sous le label « coopérative », une multitude domaines d’activités peut être fonctionnée selon les principes fondamentaux de l’économie sociale que sont l’autonomie de gestion, la finalité de service plutôt que la finalité de profit, la gestion démocratique et participative ; la primauté de personnes et du travail sur le capital dans la répartition des revenus.  

L’ESS en Haïti

En Haïti comme partout ailleurs, l’économie sociale et solidaire est présente dans divers domaines d’activités. A côté d’autres formes comme « Sòl » par exemple, on la retrouve essentiellement sous forme d’associations (25 000), de mutuelles (environ 5000) et de coopératives (251).  Selon les données communiquées par le Conseil National des Coopératives en Haïti lors d’un colloque organisé en 2018, 7 types de coopératives ont été enregistrés en Haïti. Les coopératives agricoles (154) ; les coopératives d’épargne et de crédit (64) ; les coopératives de production (14) ; les coopératives de services (8) ; les coopératives de commercialisation (5) ; les coopératives de pêche (4); et les coopératives de logement (2). En 2020, un groupe d’enseignants ont lancé une coopérative sous le nom de « Coopérative Nationale des Enseignants Haïtiens » dont le sigle est CONAEH. Une librairie où on vend des matériels scolaires et une épicerie constituent les deux principales activités de cette structure dont la vision est de rassembler tous les enseignantes et enseignants d’Haïti pour former un véritable réseau d’acteurs-producteurs-consommateurs.

 Considérant l’importance de ces initiatives classées dans le secteur de l’économie sociale et solidaire, d’autres champs méritent d’être explorés suivant ce modèle inclusif où le membre se prend individuellement et collectivement en charge. En France par exemple, 22 600 coopératives enregistrées représentent 5,1% de l’emploi salarié global. Elles sont présentes principalement dans l’agriculture, la banque et l’agroalimentaire. Quant aux associations, elles représentent 80% des emplois de l’ESS avec 71% de femmes. Elles sont au nombre de 185 145 employant 1 853 083 salariés.

Dans un monde marqué par la prédominance de partage inégal des richesses provoquant la déshumanisation de l’homme, l’économie sociale et solidaire constitue une alternative sûre pour la majorité exclue. Appuyant sur la capacité éprouvée de l’ESS à résister en temps de crise tout en impactant positivement et durablement la vie des gens dans les communautés, les citoyennes et citoyens haïtiens ont intérêt à diversifier les pratiques et initiatives de l’économie sociale et solidaire qui contribuent à créer une société juste.

Références bibliographiques

CONSEIL NATIONAL DES COOPERATIVES. Défis et enjeux du mouvement coopératif haïtien, Colloque organisé par le 29 mai 2018.

DESTILUS, Carline. Contributions des initiatives de l'économie sociale au développement des communautés rurales: cas des mutuelles de solidarité (muso) dans la commune de port-de-paix (Haïti), mémoire présenté à l'université du Québec à Rimouski comme exigence partielle du programme de maîtrise en développement régional, 2010.

ESSplicite, Association pour la promotion de l’économie sociale et solidaire à Sciences Po Bordeaux et dans les universités bordelaises.

FELICIN, Lounès, Obstacles au développement des pratiques de volontariat dans les associations de jeunesse en Haïti de 2006 à nos jours : étude de cas de trois associations de la commune des Gonaïves, Mémoire de licence en Travail Social à la Faculté des Sciences Humaines de l’Université d’Etat d’Haïti, 2016, non publié.

GROUPE D’APPUI AUX RAPATRIÉS ET AUX RÉFUGIÉS, KONSÈY NASYONAL FINANSMAN POPILÈ, Gid pou kreye ak jere mityèl solidarite, 2019.

LEVESQUE, Benoit et MENDELL, Marguerite. L’économie sociale : diversité de définition et des constructions théoriques, Revue interventions économiques [En ligne], 2005.

LEVESQUE, Benoit et MENDELL, Marguerite. L’économie sociale au Québec : éléments théoriques et empiriques pour le débat et la recherche. Lien social et Politiques, 1999, pp 105.

TCHAMI, Guy. Manuel sur les coopératives à l’usage des organisations de travailleurs, Genève, OIT, 2004

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Guison CELESTIN

Licencié en Sciences du Développement

Mémorand en Travail Social

Master (en cours) en Economie et Gestion des entreprises d’économie sociale et solidaire.

celestinguison@gmail.com

 Guison CELESTIN
Auteur


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