Société capoise

C’est le premier pas qui compte : H. colas ! (2 de 2)

Publié le 2021-04-20 | lenouvelliste.com

Islam Louis Etienne  

L’objectif de cette petite école était de nous « dégaucher »  pour les Frères de l’Instruction Chrétienne (FIC) que l’on considérait comme la grande école. On était réellement perdus dans ce grand univers avec une grande cour de recréation, des classes dans un immeuble à étage  et des escaliers sur les deux rives  et on avait peur.  

 C’était aussi l’une des rares fois que l’on voyait de très prés un frère avec soutane. On savait voir les prêtres notamment Monseigneur Jean, Monseigneur Jamier avec sa longue barbe  et le père Coignard qui savaient venir à l’école pour faire la distribution d’images, de surettes et de rétaille d’hostie   mais jamais un cher Frère.  

 On a été d’abord amené aux toilettes. Repartis par groupe de cinq, on a été ensuite conduits  aux Frères interrogateurs  pour l’examen. Chaque fois qu’un groupe descend, un autre groupe monte jusqu'à ce tout le monde subisse l’épreuve.  

On avait répondu aux questions suivantes : 1. montrer la main droite 2. identifier les doigts de la main et indiquer leurs fonctions 3. à quel sens appartient la main et a quoi sert-elle ? 4. quel âge as-tu ? 5. quelle est ton adresse ? (on devait répondre aux deux dernières questions par écrit).  

Les résultats ont été  affichés  le vendredi prochain à la fin de la journée. Chaque postulant avait répondu à cinq questions et chaque question était cotée à deux points. Il fallait avoir cinq sur dix pour réussir. Les parents se bousculaient pour voir le résultat de leurs progénitures.  

L’itinéraire scolaire : un long parcours 

C’était une réelle satisfaction pour la maîtresse, car tout le monde avait réussi. On a été ensemble chez les Frères de l’Instruction Chrétienne pour faire une nouvelle expérience. Tous les chauffeurs avaient réussi ce premier virage. C’est dans cette école  presbytérale que nous avions rencontré nos plus anciens, nos meilleurs et fidèles amis. Que reste-t-il maintenant de cette institution ?  

C’est certain que beaucoup de soldats sont tombés sur le champ de bataille depuis l’école des Frères de l’Instruction chrétienne.Des chauffeurs moins habiles ont raté le second virage. Ils ont été recueillis par l’école Marius M. Lévy et les différentes écoles nationales  de la ville. L’autobus a aussi ramassé beaucoup de nouveaux soldats pendant le trajet après les résultats de Certificat d’études primaires. Ils ont épousé la cause  et ont défendu l’idéal.  

 Une dernière catégorie a raté le dernier virage  devant la conduire au CNDPS. Les choix n’étaient pas nombreux pour les accidentés : le lycée Philippe Guerrier, le Collège Pratique du Nord, le Collège Raymond Gracia, le Collège de Me Angrand, le cours Nelson du Cap-Haïtien, le Centre de Pédagogie Moderne, le Collège Nésida Montreuil, les écoles secondaires des différentes congrégations des sœurs au Cap Haïtien et le Collège Regina Asumpta pour les filles.  

Cependant, les activités parascolaires  et socioculturelles ont facilité le rapprochement et l’interpénétration entre les différents groupes d’élèves des différentes institutions. Elles ont aussi permis aux vrais amis de se retrouver, de se reconnecter sans distance et sans clivage.  

L’exemple le plus emblématique est la création du Football Inter Club Association (FICA) qui regroupait les meilleurs joueurs de la sélection interscolaire du Cap-Haïtien. Mais il y a un petit noyau dur avec lequel on a pu terminer la guerre même en bataillons dispersés. On est restés unis jusqu'à présent après plus d’un demi siècle de vie trépidante.  

C’est ainsi qu’après l’école, chacun est allé de son côté  pour choisir une profession, pour  construire sa vie  et pour  fonder un foyer. Certains ont dû voyager, d’autres sont restés au pays pour le faire. Les enfants sont nés.  Ils ont grandi et étudié non seulement dans un autre pays, mais encore dans une autre culture avec une autre langue.  

 Une autre génération d’hommes est en train de se  construire. Ils ne comprennent même pas notre langue maternelle et n’ont aucune attache au pays. Certains ne connaissent même pas Haïti  encore moins la ville du Cap-Haïtien. Les grands-parents sont morts. Ceux qui ont survécu ne sont plus au pays.  

La ville doit renaître de ses cendres  

Lorsqu’on évoque les valeurs socioculturelles d’Haïti comme cette école presbytérale, FICA, ASC, SEPTENT, TROPIC, La Citadelle, La Cathédrale du Cap-Haïtien, les différentes institutions centenaires de la ville et les héros de l’indépendance, ils ne frémissent même pas. Le pays perd de plus en plus de citoyens formés en qualité et en quantité.  

Il nous faut un jour, pendant qu’il est encore temps, commencer à serrer les rangs, à marcher unis, à consolider les acquis et à sonner le trompette de ralliement .On ne doit pas laisser toutes les valeurs, les richesses et les institutions du pays aller à la dérive. On ne peut rien faire tout seul de l’intérieur. Nous accusons une déficience criante en ressources: humaine, économique et financière et matérielle. Le monde ne sera plus ce qu’il était hier.  

 Nos structures défaillantes, à tout point de vue, ne  permettent pas aux expatriés de revenir au pays et aux citoyens de se déplacer facilement. La dégringolade de la monnaie nationale en est une cause profonde. Les rencontres se font de plus en plus difficilement  à cause des responsabilités.  

Haïti a de plus en plus besoin de tous  ses fils  pour défendre ses intérêts. Elle a raté tous les grands courants de développement du siècle passé. Il lui faut toute une conjugaison d’efforts pour ne pas rater le NTIC.  Il nous faut briser les entraves, défoncer les barrières, éliminer les contraintes créées par la Constitution, la langue et la nationalité  pour que les enfants du pays puissent être utiles au pays.  

On voit ainsi passer des jours, des semaines, des mois  des années et même plusieurs années sans nouvelle, sans rencontre mais les souvenirs sont là pour nous trahir. Les meilleurs ennemis que nous avions, ce sont les photos de groupe et les photos de classe qui un jour ou l’autre tomberont entre les mains de nos conjoints, de nos enfants et pour certains de nos petits-enfants pour demander qui sont ces gens-la ?  

Ce sera avec  le sourire aux lèvres, les larmes aux yeux, le cœur serré, le visage dévoré de souvenirs que l’on répondra : « ces gens sont ceux avec qui j’ai passés les meilleurs moments de ma jeunesse. » On vous laisse avec le mot de Victor Hugo : « Mieux vaut un bon sommeil qu’un bon lit. »  

Islam Louis Etienne  

Mars 2019       

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