Rencontre insolite avec Marie-Célie Agnant

Publié le 2021-04-13 | lenouvelliste.com

Il pleuvait des cordes toute la matinée. Le ciel ressemblait à une grande housse grise enveloppant la ville tremblotante. Promeneur fidèle ou vagabond impénitent, je détestais les jours de pluie qui m’obligeaient à rester à la maison, à ne rien faire ou à regarder les murs songeurs ne prêtant aucune attention à mes soupirs.

Ces derniers, si vraiment ils ont des oreilles, ne manquent pas d’être indifférents parfois.

Depuis quelques heures, je recherchais une activité pour tuer le temps qui peinait à mourir. Tout est d’une telle froideur, d’une telle monotonie que même ma musique préférée n’arrivait pas à me donner la pêche. Fatigué alors d’arpenter la chambre, à défaut de pouvoir sortir dans la rue transformée en une île flottante,  je me résolus à lire un de ces livres déjà lus mais dans lesquels je me replongeais à loisir très souvent, avec, chaque fois, l’impression d’avoir raté un épisode important de l’histoire.

« Je n’ai jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé », disait  Montesquieu !  Me voilà cependant devant ce livre déjà lu, sans y comprendre un traître mot tant l’ennui m’étouffait. Mes yeux erraient de page en page, de chapitre en chapitre sans trouver une ligne qui puisse apaiser ma soif de lumière et d’aventure. Et ensuite, ce fut le tour de mes mains de passer de livre en livre jusqu’à la grande découverte : Nul n’est une île - Solidarité – Haïti, un collectif publié sous la direction de Rodney Saint-Éloi et de Stanley Péan, qui me donnait la chance de rencontrer Marie-Célie Agnant, écrivaine hors du commun.

Je lisais les premiers textes du livre machinalement, sans trop prendre goût à la lecture. Comme un oiseau aventureux qui se laisse emporter par le vent dans l’espoir de découvrir un horizon nouveau, je suivais le courant des mots sans savoir où il m’emmenait, vers la perte, ou vers la lumière.

Ce que le style peu commun de Marie-Célie n’a pas tardé pourtant à me révéler. Ma rencontre avec cette femme de lettre fut un mélange indescriptible de clarté, de beauté et de cauchemar.

Dès le titre de son texte, Le vieil homme à moitié pierre, j’étais comme aveuglé par une lumière éblouissante qui m’entraînait vers la perte… La perte de mon calme. Comme si un volcan s’était activé tout à coup dans mes veines, mon cœur devint cette boule de rage et de douleur qui me montait à la gorge.

À travers ce récit intemporel, l’écrivaine aborde des thèmes sensibles, elle campe un personnage mythique, sans âge ; fragment d’existence, fragile éclat de vie qui rame entre le présent et le passé en quête de mots pour décrire l’inénarrable, pour remplir ce livre aux pages manquantes qu’il traîne avec lui comme seul bien après ses bras et sa machette. Un vieil homme à moitié pierre qui remonte le temps pour chercher à comprendre comment vivaient les autres hommes, pourquoi sur son île les mots tels que vie, espoir, rêve et tant d’autres encore n’existaient pas.

Ce nomade n’a qu’une envie ; partir, partir loin de tout, jusqu’au bout du monde, du temps, pour trouver un sens à sa vie de désolation et de misère.

Après tout, à quoi bon rester puisqu’il a tout perdu, puisqu’il a perdu ce qui lui était le plus cher : l’autre ?

« L’autre c’est elle. Le jour où leurs regards s’étaient croisés, il avait vu fondre, comme la neige au soleil, toutes les saisons d’amertume et de peur. Il avait senti ce jour-là que son cœur n’était plus qu’un grand galop de jouvence, et son corps, tout son corps devenu soudain chair vivante, palpitante. »

Mais, l’autre s’en est allée pour toujours en une nuit d’extrême douleur, épuisée d’avoir trop longtemps attendu le pain, le lait, l’eau qui manquait sur l’île, terre entourée d’eau.

« L’eau sur cette île, c’est pour les piscines de ceux qui ont déjà trop d’eau », nous apprend l’auteure.

Marie-Célie peint sans complaisance les inégalités qui rongent la société haïtienne. Elle traverse le temps dans la peau de son personnage de deux siècles pour analyser, avec une originalité fascinante, les racines de nos douleurs et pointer du doigt les responsables de nos maux en leur rappelant le poids véritable de leurs actes.

« Le vieil homme poursuivit sa route. Il croisa d’abord les grands vaisseaux, écumant les côtes de Guinée de la côte ouest vers le sud… passant le Niger, puis les rivages du Congo, puis Loango et Angola… On groupait les esclaves à l’intérieur du pays, on les alignait en colonnes, attachés à de lourdes pierres de 40 à 50 livres afin de prévenir les évasions… »

Véritable travail de mémoire. À travers l’errance du vieil homme, l’auteure nous transporte aux confins des temps coloniaux, sans que le récit perde de son rythme, de son charme et de son élan onirique.

 « Alors commençait le long voyage vers la côte… certains furent amenés à la côte dans des barques, empilés au fond des bateaux pour des jours sans fin, les mains liées, le visage exposé au soleil et aux pluies tropicales… Arrivés aux ports de trafic esclavagiste, on les plaçait dans des cases où les  acheteurs venaient les examiner. »

En fait, plus on avance avec ce personnage fabuleux qui n’a pour tout compagnon que son cri en travers du gosier, son livre écrit à l’envers, plus on apprécie le tact avec lequel l’auteure a su transformer un conte en un véritable éventail d’histoire, sans désenparer. Une histoire faite de violences, de terreurs, de blessures non ou mal cicatrisées. L’Histoire d’Haïti, jadis Saint-Domingue : perle des Antilles pour les colons français, enfer colonial pour les esclaves africains.

« La crainte de son chargement poussait l’équipage à la cruauté la plus sauvage. Un capitaine, pour jeter la terreur, tua un esclave et, partageant le cœur, le foie et les entrailles en 300 morceaux, obligea chaque esclave à en manger un, menaçant d’une semblable torture ceux qui refusaient… »

La cruauté éclate à travers toutes les lignes de ce récit pétillant. Pourtant, si des passages peuvent se révéler blessants et écœurants par la violence qui s’y dégage, Marie-Célie se montre consciente de cet aspect critiquable en prenant soin de citer l’historien C.L.R. James afin d’éviter toute confusion au lecteur qui pouvait croire qu’une telle brutalité découle d’un choix arrêté de l’auteure, le produit de son imagination sadique ou cynique, alors que tout n’est que faits réels. Ainsi se veut-elle objective et réaliste sur certains points, malgré la portée fictive de son texte.

« Toute l’Amérique et les Indes occidentales absorbaient des esclaves. Lorsque le bateau arrivait au port, on montait le chargement sur le pont pour le vendre. Les acheteurs examinaient les défauts, vérifiaient les dents, pinçaient la peau… Devenu la propriété de son acheteur, on le marquait au fer rouge des deux côtés de la poitrine. Un interprète lui expliquait ses obligations et un prêtre lui inculquait les premiers principes du christianisme. »

Comme pour pousser le lecteur aux limites de la consternation, Marie-Célie continue en relatant les atrocités, elle fait le périple avec son personnage marchant à contre-courant du temps pour saisir la profondeur de ses blessures.

« Il n’était pas rare qu’ils fussent fouettés jusqu’à la mort. Ils recevaient le fouet plus régulièrement que leur nourriture. Les mutilations étaient fréquentes ; membres, oreilles et quelquefois parties sexuelles pour les priver des seuls plaisirs dont ils puissent jouir gratuitement. Les maitres versaient de la cire enflammée sur leurs bras, leurs têtes et leurs épaules... les brûlaient vivants, les grillaient à petit feu… »

À mesure que le vieil homme trouve des mots pour remplir son livre, Marie-Célie nous entraîne dans les flots d’un récit tumultueux au goût d’exil. Des douleurs atroces, elle  passe aux moments de gloire d’un peuple qui a su briser les chaines de l’esclavage.

Mais, quelle plus grande douleur pouvait-on infliger à ce fragment de l’humanité maltraité, humilié, torturé, exploité pendant des siècles, en le contraignant à payer 150 millions or pour sa liberté conquise au prix de la sueur et du sang ? 

JUSTICE-RÉPARATION- LIBERTÉ- RESTITUTION…

Cette question tacite est, en fait, le point central autour duquel tourne le dénouement. L’auteure termine ainsi, en transformant chaque ligne du texte en un tribunal fictif pour demander

« 150 millions or ! Crachés et empochés jusqu’au dernier centime. Le vieillard comprend que c’était là aussi le prix du pain refusé aux ventres vides et aux mains éternellement tendues, là aussi le prix de l’eau qui n’existe pas sur cette île entourée d’eau. 150 millions or ! Un peuple affamé, nu, séquestré sur une île, depuis 200 ans ! D’où viendrait le salut ? »

Marie-Céline Agnant incarne parfaitement l’écrivain engagé qui n’a pas besoin de gants pour brosser le réel, et ceci, sans tomber dans la banalité. Elle a su montrer - à travers ce récit atypique - que la littérature haïtienne est vraiment le cri d’un peuple qui veut dire ce qui bout en lui. Qui aurait cru qu’au cœur d’un jour obscur je pourrais rencontrer ce soleil impétueux qui laissera longtemps ses empreintes dans mes yeux?

Elbeau Carlynx
Auteur


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