Le miracle agricole haïtien est possible

Dans la foulée du dernier rapport de la Banque mondiale sur l’agriculture intitulé : L’avenir du paysage alimentaire : repenser l’agriculture en Amérique latine et dans les Caraïbes, la BID-Haïti a organisé le 31 mars 2021 une visio-conférence avec des représentants de la BID, de la Banque mondiale et des experts haïtiens du secteur agricole. À la lumière du rapport de la Banque mondiale, les intervenants à cette visioconférence ont exposé la situation de l’agriculture haïtienne, les défis et les perspectives de ce secteur en tenant compte de la conjoncture post-Covid. Yvon Wellinger, de la BID, Michael Morris de la Banque mondiale, Paola de Salvo de la BID et Denis Jardy de la Banque sont entre autres les principaux intervenants ayant pris part à cette conférence animée par l'économiste Kesner Pahrel.

Publié le 2021-04-19 | lenouvelliste.com

Dans une présentation sommaire de l’agriculture régionale, Michael Morris de la Banque mondiale a fait une photographie du secteur agricole et des systèmes alimentaires dans la région Amérique latine et Caraïbes (LAC) qui, selon lui, font partie des systèmes les plus avancés de la planète. Non seulement ils participent à l’alimentation d’une population mondiale en forte croissance, contribuent à la réduction de la faim et de la pauvreté dans le monde, stimulent la croissance économique, mais aussi ils favorisent l'urbanisation et génèrent des exportations substantielles pour la région.

L'agriculture représente plus de 5% du PIB dans environ 20 pays. Pour des pays comme la Guyane, le Paraguay, le Nicaragua, la Bolivie, le Honduras, le Guatemala et le Salvador, les activités de production agricole proprement dite représentent entre 10 et 40% du PIB, selon le rapport de la Banque mondiale qui informe que près de 50% de la surface de la région est couverte de forêts permettant de stocker 104 Pg de carbone.

À côté de cette image positive généralement projetée par l’agriculture et les systèmes alimentaires de la région LAC, ils ont d’un autre côté attiré en raison de certaines agressions qu’ils commettraient sur l’environnement en tant notamment qu’agents de déforestation, en tant qu’utilisateurs exagérés des ressources en eau et aussi en tant que pollueurs.

En effet, l'agriculture et l'élevage sont responsables de : 70% de la conversion de l'habitat régional (le taux de déforestation dans la région LAC est trois fois supérieur à la moyenne mondiale) ; 70% des prélèvement des ressources en eau douce de la région ; la dégradation substantielle des terres et des sols et également de  la perte de biodiversité. Ajoutées à cela les émissions de GES (gaz à effets de serres) agricoles du LAC qui ont doublé de 1961 à 2010 (dont 88% en raison des émissions liées au bétail).

Tout en étant une puissance exportatrice agricole, la plupart des pays de l’LAC sont en fait des acheteurs nets de produits alimentaires (en particulier de denrées alimentaires de base) et non des vendeurs nets. En 2016 : 5,5% de la population de LAC est sous-alimentée, ces taux doublent pour les enfants.

Toutes ces considérations deviennent de plus en plus préoccupantes dans un contexte de pandémie de Covid-19 et d’accélération les défis climatiques. Face à tant de difficultés causées par l’exploitation agricole, le rapport propose de revoir le rôle de l’agriculture et des systèmes alimentaires dans la région LAC.

Revoir le rôle de l'agriculture et des systèmes alimentaires dans la région LAC en essayant d’identifier les mesures et les actions proposées et les rendre opérationnelles au niveau des différents pays. Parmi les actions proposées : renforcer les systèmes de R&D agricole ; moderniser les infrastructures agro-logistiques ; éliminer progressivement les politiques de distorsion ; transférer les travailleurs de l'agriculture et des système alimentaire à niveau supérieur ; promouvoir une alimentation saine ; Réduire les pertes et gaspillages ; alimentaires...

Le cas d’Haïti

Pour parler de la situation agricole en Haïti, Paolo de Savo, spécialiste en développement rural à la Banque interaméricaine de développement, Karly Jean Jeune, directeur de cabinet du ministre de l’Agriculture haïtien, Gaël Pressoir de l’Université Quiskeya et l’ing. agronome Carl André Déjoie ont composé un panel d’experts de la question agricole en Haiti.

Paolo de Salvo, qui a travaillé dans la mise en place de beaucoup programmes depuis sa prise de fonction en 2016, a mis en exergue les objectifs du programme devant être appliqué en Haïti dans le cadre des recommandations de la Banque mondiale à chaque pays dans le cadre de son dernier rapport relatif à l’agriculture dans l’Amérique latine et les Caraïbes. En ce qui concerne Haïti et son programme Territoires productifs résilients, deux objectifs majeurs ont été fixées, à savoir :  améliorer l'adoption de pratiques de gestion agricole et paysagère en renforçant la résilience dans certains sous-bassins versants ; permettre au gouvernement de répondre rapidement et efficacement à une urgence éligible.

Le projet consiste à soutenir les efforts nationaux visant à créer une politique et un plan d'action conjoint sur les paysages agricoles et les zones écologiquement sensibles afin de développer une agriculture et des écosystèmes résilients et aussi de soutenir l'élaboration de plans de gestion participative des bassins versants pour un développement de paysages résilients, y compris des pratiques climato-intelligentes, ainsi que le soutien à la création du Fonds haïtien pour la biodiversité.

« Le secteur agricole post-Covid : Opportunités et défis ». C’est autour de ce sous-thème que Karly Jean Jeune, directeur de cabinet du ministre de l’Agriculture est intervenu.  Dans son exposé, il a tenu à rappeler le rôle important que joue le secteur agricole dans l’économie haïtienne. En effet, ce secteur représente environ 20% du PIB, 50% des revenus de la population et compte environ un million d’exploitants agricoles.

M. Jean Jeune a évoqué les diverses difficultés auxquelles fait face le secteur agricole. Ces difficultés se sont amplifiées avec l’avènement de la pandémie de covid-19. Il a noté les mesures prises par le gouvernement pour contrer la pandémie dont le Plan de relance économique Post-Covid (PREPOC).

D’autre part, le représentant du ministère de l’Agriculture n’a pas manqué de mentionner les nombreuses opportunités du secteur agricole haïtien notamment la demande croissante de ses produits sur le marché ; la technologie améliorée qu’on peut exploiter à volonté ; le marché régional de la caraïbe qui ne demande qu’à être exploré et un regain   d’intérêt de l’Etat et de certains bailleurs de fonds pour le secteur.

Karly Jean-Jeune a également énuméré les défis qui attendent l’agriculture locale, tels que : rendre les exploitations agricoles plus performantes pour produire plus ; soutenir l’émergence d’exploitations agricoles intensives pour approvisionner le marché intérieur et extérieur ; améliorer la productivité du travail agricole ; rendre le crédit agricole disponible...

En concluant son exposé, M. Jean-Jeune préconise que pour relever les principaux défis, les orientations stratégiques et la dynamisation de la production agricole, la population devrait accepter de consommer prioritairement les produits haïtiens ; l’élite économique nationale doit investir dans le secteur, etc.

Comment améliorer la production agricole en Haïti ? C’est ce questionnement qui a constitué la base de l’exposé du professeur Gaël Pressoir de l’Université Quisqueya. Pour introduire son exposé, l’intervenant a tenté de mettre en exergue les facteurs favorables à la production tel l’existence de marché pour l’écoulement des produits ; le savoir-faire dans le développement et la transformation de produits agro-industriels ; l’articulation entre les producteurs et le marché ; l'approvisionnement des industries agro-alimentaires ; utilisation de technologies, d’outils et de méthodes permettant d’améliorer la productivité de la terre, etc.

Selon le doyen de la Faculté d’agronomie de l’Université Quisqueya, les niveaux de productivité en Haïti sont parmi les plus faibles du monde. Ainsi, il s’avère nécessaire d’augmenter la productivité agricole d’après M. Pressoir soulignant qu’il n’est nul besoin de faire des choses compliqués pour doubler le rendement.

Pour l’agriculteur qui cherche le rendement, le choix de la variété du semis devient une obligation. C’est ce que Gaël Pressoir a expliqué à travers son exposé quand il a comparé les deux variétés de riz Shella et Gulli. Selon les explications de l’intervenant, le riz Shella présente la caractéristique d’être très sensible aux maladies fongiques. « Le rendement reste faible. On peut augmenter le rendement en augmentant la densité (gain > 0.5 tonne/ha). Alors que le riz Gulli, aussi précoce que e riz Shella a un bien meilleur rendement (et pour une plus faible densité). Est-ce que la qualité du grain est acceptable » ? Ce questionnement de l’intervenant est resté sans réponse.

 Quatre éléments sont nécessaires pour augmenter la productivité a fait valoir le responsable de l’UNIQ qui, en guise de conclusion, a souligné qu’on peut doubler la productivité de la terre et du travail :  avec un nombre limité d’innovations (densité par exemple) ; une mécanisation adaptée (agriculture de conservation) ; le financement de la recherche et du développement ; la régulation du secteur agricole et agro-industriel et mesure incitatives

« Le Futur du secteur agricole en Haïti, Défis et perspectives ». Tel est le sous-thème présenté par l’agronome Carl André Déjoie. Ce dernier a débuté son exposé en présentant les nombreuses faiblesses du secteur agricole haïtien parmi lesquelles on peut citer le manque de formation et d’encadrement des acteurs du secteur ; la taille inadéquate des exploitations agricoles ; la dévalorisation des métiers de l’agriculture ; l’invasion des produits agricoles importés, etc.

En dépit de ses faiblesses, le secteur agricole regorge d’opportunités avec un marché de plus de 10 millions de consommateurs ; une proximité très enviable du grand marché ethnique de l’Amérique du Nord ; une production à contre saison et diversité de cultures ; disponibilité importante en matières organiques.

Fort de sa longue expérience et connaissance du secteur, Carl André Déjoie a proposé un modèle pour rendre le secteur productif et compétitif.  Le modèle se présente ainsi :

- Objectif : Sortir d’une agriculture de subsistance peu productive pour arriver à une agriculture rentable structurée par filière et travaillant en réseau ;

- Priorisation de l’approche pyramidale pour optimiser la production par filière ;

- Mise en œuvre d’un modèle reposant sur un concept de ferme intégrée où l’agriculture biologique cohabite avec l’agriculture intensive dans certaines filières.

- Prototypes d’unités à mettre en place possiblement dans les grands espaces agricoles encore disponibles (Savane-Diane, Plantation Dauphin, Madras, Phaéton …. Zone Nord-Est …).

L’intervenant a conclu son exposé en affirmant : « Le miracle haïtien est encore possible. » Moyennant l’invention d’une agriculture haïtienne moderne dans une logique de compétitivité et d’autosuffisance partielle, en tenant compte des avantages comparatifs du pays.

Cyprien L. Gary

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