Le rara traditionnel

Publié le 2021-04-09 | lenouvelliste.com

Le rara traditionnel à Beaumont, dans la Grand-Anse, n’est pas celui qu’on voit de plus en plus en ville aujourd’hui, arborant des signes et instruments non rituels. Il diffère du carnaval, au double point de vue symbolique et iconographique. 

Concernant d’abord l’espace d’évolution du rara traditionnel qu’est le Carême, il est par définition un temps de sobriété où le syncrétisme religieux catholico-vodou est nettement marqué par des signes et symboles, tels que la croix, les crécelles, les grelots et autres figurations non visibles dans le carnaval. Ainsi, le rara traditionnel lie le sacré au profane, le spirituel au matériel, dans une déambulation sans artifice.

De plus, sur le plan de l’iconographie, ce rara ignore le masque comme figure de dérision, et son instrumentation est pure expression du naturel et du sacré. Il est à remarquer, dans le rara traditionnel, l’absence du tambour comme instrument de percussion; seules les vaccines, les crécelles et autres pièces instrumentales, faites d’objets et d'artefacts obtenus dans la nature, y sont présentes. On n’y voit nul instrument métallisé fait par l’homme, comme ces longs tuyaux de fer-blanc et ces «grages» périodiquement fabriqués en ville pour l’événement.  

Dans la Grand-Anse, le rara est une fête pour les yeux et un réjouissement pour la mémoire culturelle. Ses costumes aux mille couleurs, agrémentés d’ornements variés, ne produisent pas d’effets disgracieux, comme dans le «madigra», terme désignant en langue créole tout ce qui est d’apparence grotesque. 

Il existe dans ce rara traditionnel, une liaison d’ordre historique entre le paganisme de la Rome antique et les rites judéo-chrétiens, visible à travers les costumes, rappelant la mise des soldats romains, à l’époque de la crucifixion de Jésus. De plus, dans la Grand-Anse, il y avait dans le temps le rituel du «boule-jwif», le samedi-saint, telle une sentence à ce peuple qui livra Jésus-Christ au supplice de la croix.

Ainsi donc, le rara dans la Grand-Anse, tout en étant , sur le plan esthétique, l’expression de la symbiose taino-africaine de notre riche culture, reflète également le syncrétisme catholico-vodou, retrouvé dans nos pratiques socio-religieuses. 

Contrairement au carnaval qui, dans son étymologie même, désigne une débauche de chair, comme jadis les Saturnales, les Lupercales et les Bacchanales de la Rome antique, le rara, qui part d’un lakou ou d’un péristyle, s’avise à récupérer le sacré travesti par le carnaval, en l’habillant aux couleurs de l’arc-en-ciel, symbole de liaison entre le haut et le bas, entre la transcendance et l’immanence.  

Dans les milieux urbains, le rara a perdu tout son naturel, par la nécessité qui lui incombe de répondre à certaines exigences matérielles n’ayant rien à voir avec son essence propre ; savoir plaire à un certain public, friand de baccantes, dénuées de tout contenu magico-religieux.

Comme dans un orchestre philarmonique, ou dans tout autre groupe musical organisé, le rara a un maestro ou chef d’orchestre qui mène la danse et qui jongle avec les mouvements, pour créer les effets spectaculaires recherchés. Ses auxiliaires sont des femmes qui lui amènent, ainsi qu’au reste du groupe, l’eau-de-vie nécessaire à l’accomplissement de leur mission spatio-temporelle.

Dans la région de Pestel-Beaumont en particulier, le rara est une source de créativité musicale essentiellement traditionnelle. La musique dite «racine» y puise toute sa force, toute sa dénomination. De grands ténors de cette mouvance musicale haïtienne vont régulièrement y puiser des rythmes, pour renforcer le fondement même de leurs formations.

Mérès Weche     
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