« Il ne faut pas laisser à Jovenel Moïse, seul, la latitude de changer la Constitution », soutient Évans Paul

Malgré les contestations de différents acteurs de l’échiquier sociopolitique, le président Jovenel Moïse entend poursuivre son projet de doter le pays d’une nouvelle Constitution. L’ancien Premier ministre Évans Paul, qui ne croit pas que les conditions sont réunies pour y parvenir, invite, toutefois, les autres acteurs à ne pas laisser le chef de l’État concrétiser seul ledit projet. Pour prendre une telle décision, il faut trouver un « accord politique », soutient l'homme politique, lundi 5 avril, lors de sa participation à l’émission « Haiti, sa k ap kwit » sur télé 20.

Publié le 2021-04-05 | lenouvelliste.com

Pour Évans Paul, la Constitution est un élément fondamental pour aborder la gestion du pays d’une meilleure manière. Toutefois, l'ex-chef de gouvernement dit reconnaitre l’existence d’un ensemble de contradictions dans l’organisation de l’État. «Il faut ajuster les problèmes », propose M. Paul, soulignant que pour changer la Constitution ou l’amender, il fallait un accord politique. Il faut une décision politique. Sinon, l’avenir du pays sera hypothéqué », craint-il.

L’ancien Premier ministre affirme qu’il s’avère difficile de trouver quelqu’un dans le pays qui ne souhaite une Constitution abordant le problème du pays de manière cohérente. « Ma position est qu’il y a un ensemble d’éléments à changer dans la Constitution de 1987. Tout le monde est unanime à le reconnaitre. Mais comment y parvenir ? Dans le cadre de la constitution ? Nous avons essayé avec un amendement qui constitue la source de cette crise constatée aujourd’hui. Cet amendement a été mal opéré avec un ensemble d’ambiguïtés, notamment sur la durée du mandat présidentiel », rappelle Évans Paul qui croit néanmoins qu’aucun individu, à lui seul, ne peut fabriquer une nouvelle Constitution.

« Il ne faut pas laisser à Jovenel Moïse, à lui seul, la possibilité de changer la Constitution. Il faut trouver un accord politique », insiste Évans Paul, soulignant le déficit d’une base légale, mais aussi de légitimité par rapport au processus engagé par le pouvoir dans le projet de la nouvelle Constitution.  « Personne, ni le pouvoir, ni l’opposition, n’a la légitimité pour parvenir à le faire. Et c’est cela la crise », martèle Évans Paul, proposant deux alternatives à cette situation. « Soit on l’arrête, soit l’on y apporte des corrections », tranche l’homme politique, qui ne manque pas d’appeler les acteurs au dialogue. « Il faut arrêter la confrontation, et trouver une solution », prône celui qui dit aussi avoir des désaccords avec le texte en circulation sur la Constitution.

 Si, d’un côté, Évans Paul, croit que le contexte dans lequel évolue le pays est extrêmement difficile pour évoquer référendum et élections, il croit aussi que, d’un autre côté, si nous ne nous penchons pas sur l’avenir, les problèmes structurels, nous allons continuer à tourner en rond. « Moi, je pense qu’il y a nécessité, d’une part, d'avoir la sécurité dans le pays (comme élément fondamental de fonctionnement de la société).  De l’autre, les problèmes structurels, dont élections ou Constitution, doivent être aussi abordés. Toutefois, le contexte n’est pas encore approprié. Le plus grand problème du projet de référendum et les élections est celui de l’insécurité... », estime l’acteur politique.

« Aucun Haïtien, même le président de la République, ne peut se dire satisfait du fonctionnement du pays »

Analysant, par ailleurs, le phénomène du kidnapping qui tétanise la population, l’ancien chef du Conseil supérieur de la police nationale (CSPN) dit vivre cette réalité avec « beaucoup de souffrances, de déceptions, de préoccupations ». Pour lui, il s’agit de l’un des plus grands phénomènes auxquels le pays est confronté. Pourtant, il dit observer « des polémiques provoquées par les acteurs autour de la gestion du kidnapping qu’il considère, d’ailleurs, comme un cancer pour la société, nécessitant un front commun de tous les secteurs du pays».  « C’est un phénomène de société qu’il faut aborder avec beaucoup de sens de responsabilité. Le premier responsable, c’est l’État. Mais les familles ont aussi une certaine responsabilité pour freiner ce phénomène », estime Évans Paul.

Pour l’ancien patron de la Primature, « aucun Haïtien, pas même le président de la République, ne peut se dire satisfait du fonctionnement du pays. Personne ne peut se dire confortable ou en sécurité. Il y a un problème... », avance Évans Paul qui pense, toutefois, par-delà les responsabilités immédiates des autorités en place, que la société doit se mobiliser pour éviter que le pays ne devienne un espace invivable.

L’ancien PM évoque une ambiance de désordre généralisé installé dans le pays, bien avant Jovenel Moïse. Se disant craindre le pire si rien n’est fait pour envisager et garantir l’avenir, Évans Paul appelle tous les secteurs de la vie nationale à une remise en question, à tirer les leçons des constats malheureux, à cesser de se battre, à éviter la confrontation, et à proposer au pays une solution durable, permettant au peuple haïtien de respirer.

« C’est un pays polarisé.  C’est mon constat. Aucun secteur n’est uni, fort, puissant et qui soit doté d’une autorité, du moins de la capacité de leadership. C’est ce qui constitue la faiblesse du pays. C’est le plus grand problème. C’est un constat aussi, malheureusement. Mais au-delà dudit constat, il faut reconstruire les forces vives du pays. Il y a un grave problème de société. Le pays se déconnecte avec lui-même. Il y a une grave crise qui doit être examinée avec beaucoup de sagesse et de sens de dépassement », suggère Evans Paul.



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