Environ 4,4 millions d'Haïtiens en situation d’urgence humanitaire en 2021

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Publié le 2021-04-05 | Le Nouvelliste

Notre confrère Kesner Pharel a reçu à son émission Rendez-vous économique du dimanche 28 mars 2021, sur radio Métropole, le représentant spécial adjoint au Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH), M. Bruno Lemarquis. L’ingénieur agronome français, spécialiste de l’agronomie tropicale, est également coordonnateur résident et coordonnateur humanitaire des Nations unies en Haïti. Il avait auparavant travaillé en Somalie, dans les territoires palestiniens occupés, au Cambodge et en Éthiopie. Il est retourné en Haïti il y a un an après y avoir travaillé de 1985 à 1986, puis de 1998 à 2002, et a effectué plusieurs visites en Haïti après le tremblement de terre de 2010. Bruno Lemarquis parle couramment l’anglais, le français et l’haïtien. Il s'est d’ailleurs exprimé durant toute l’émission en créole sans la moindre hésitation.  

Selon Bruno Lemarquis, coordonnateur humanitaire des Nations unies en Haïti, environ 4,4 millions d'Haïtiens, soit plus de 40 % de la population, ont besoin d’une aide humanitaire d'urgence en 2021. Il confirme que ce nombre a drastiquement augmenté au cours des quatre dernières années, avec une hausse de 110 % entre 2016 et 2021. En 2016, c’était le passage de l’ouragan Matthew qui avait ravagé le grand Sud. Fort heureusement, depuis cette année, il n’y a pas eu de catastrophes naturelles de cette ampleur. Malheureusement, il y a eu des désastres fabriqués, des « Man Made Disaster » avec des conséquences souvent plus graves. Les départements de l’Ouest, du Nord-Ouest, du Nord-Est, du Sud-Est, du Sud et de la Grand’Anse sont actuellement les plus touchés par l’urgence humanitaire. Sept cyclones sur 10 qui touchent Haïti ont ravagé ces trois derniers départements qui forment le grand Sud. Ils sont donc très, voire trop vulnérables aux désastres naturels.

Bruno Lemarquis a profité de son passage à l’émission pour présenter le nouveau plan de réponse humanitaire à la situation d’urgence haïtienne actuelle. « Partout où il y a une situation d’urgence humanitaire comme au Yémen, en Syrie ou les autres pays en guerre, on a besoin d’un plan humanitaire », a-t-il fait savoir. Qui pis est, « Haïti se retrouve dans une situation humanitaire chronique », a poursuivi M. Lemarquis. Même si elle ne fait pas face au même type de conflit que les autres pays ci-dessus mentionnés. À la base du plan de réponse humanitaire, il y a eu une évaluation de la situation d’Haïti par les Nations unies. Cette évaluation permet de classer les pays en cinq niveaux hiérarchiquement ordonnés. Le cinquième niveau, le plus inquiétant, correspond à la situation de famine. Le quatrième niveau, le rouge, est la situation d’urgence. Le troisième, le niveau orange, correspond à une situation de crise. Le deuxième niveau coïncide avec une situation inquiétante moins grave qu’une crise.

Jusqu’en 2016, Haïti était encore au niveau 2. Tout a basculé au cours des quatre dernières années. Et finalement, en 2021, elle se retrouve au niveau 4, en rouge et en situation d’urgence humanitaire. Et la Covid-19 ne peut pas expliquer la dégradation des quatre dernières années puisque le pays était déjà en zone rouge avant la pandémie de Covid-19. De plus, celle-ci n’a pas jusqu’ici trop sévèrement affecté le pays. 

Faible contribution des bailleurs

Selon Bruno Lemarquis, le plan de réponse humanitaire pluriannuel pour Haïti (2021-2022) nécessite un financement de 235,6 millions de dollars américains en 2021 pour subvenir aux besoins de 1,5 million de personnes sur les 4,4 millions les plus vulnérables. Le plan est structuré autour de quatre thématiques, déclinées sous forme d'objectifs stratégiques : Nexus, besoins fondamentaux, protection et redevabilité, et préparation.

La phase Nexus consiste à réduire d'au moins 20 % le nombre de personnes ayant besoin d'une aide humanitaire d’urgence alors que celle des besoins fondamentaux veille à ce qu'au moins 60 % de la population cible ait la capacité de subvenir à ses besoins de base. La protection et la redevabilité visent à protéger 1,5 million de personnes, particulièrement les groupes les plus vulnérables et renforcer la redevabilité des personnes affectées tout au long du cycle de programme humanitaire. Et finalement, la préparation tend à répondre en temps opportun aux besoins des personnes affectées par les risques naturels et les autres types de chocs, notamment les crises politiques aiguës.

Le cycle de programme humanitaire 2021-2022, selon un pamphlet publié par les Nations unies au moins de mars 2021, ambitionne de répondre à l'insécurité alimentaire aiguë en apportant une assistance alimentaire d'urgence et en restaurant les moyens de subsistance. « La mise en œuvre de ce plan contribuera à accroître l'accès à l'eau, à l'assainissement et à l'hygiène, aux services de santé d'urgence et à l'éducation. Elle contribuera à protéger les personnes exposées à la violence et aux abus, y compris la violence basée sur le genre, et à prodiguer des soins aux survivants. Enfin, elle vise à mieux se préparer aux menaces naturelles et aux autres types de chocs en s'assurant que les services essentiels puissent retrouver leur capacité à répondre aux besoins des populations le plus rapidement possible», lit-on dans le pamphlet.

Haïti n’a pas besoin de charité mais plutôt de développement, indique toutefois Bruno Lemarquis. Cependant, l’aide humanitaire est nécessaire pour faire face à la situation actuelle. Mais les moins vulnérables ont besoin de plus d’actions de développement structurant. C’est pourquoi, ajoute M. Bruno, les acteurs humanitaires des Nations unies doivent collaborer avec leurs homologues de développement pour réduire les vulnérabilités et renforcer la résilience des communautés.

Les interventions prévues dans le plan de réponse accordent la priorité à 65 des 146 communes les plus vulnérables d'Haïti afin de centraliser les efforts en vue de garantir un impact maximum. Il faut cependant éviter un cercle vicieux en ce sens que la part de l’aide humanitaire peut dissuader les touristes et les investisseurs étrangers. Ces derniers, généralement, regardent les indices de développement humain, de corruption et de développement des affaires avant de faire leur choix. Généralement, Haïti occupe la queue desdits classements. Plus l’on accorde la priorité à l’humanitaire, plus l’on risque de négliger les projets de développement, moins l’on attire les investisseurs et les touristes étrangers.

Selon Bruno Lemarquis, Haïti reçoit en moyenne un milliard de dollars américains d’aide publique au développement, en incluant les prêts à des taux d’intérêt préférentiels et l’aide humanitaire. En ce qui a trait à l’aide humanitaire, indique-t-il, en général, pour Haïti, les bailleurs de fonds contribuent à seulement 30 % aux appels à l’aide humanitaire d’urgence, ce qui ferait un total de 70 millions de dollars américains sur les 236 millions de dollars sollicités en 2021. Avec si peu de ressources financières collectées, il sera difficile de faire face à l’ampleur de l’urgence humanitaire actuelle. Doit-on s’attendre à une aggravation de la situation et une augmentation du nombre de personnes en situation d’urgence en 2022 ? Avec les mêmes politiques, on ne pourra pas espérer de meilleurs résultats.

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr

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