Et tant pis pour la mort de Kettly Mars

Publié le 2021-03-30 | lenouvelliste.com

Qu’est-ce qui fait d’une nouvelle une histoire à relire ? Sa longueur. Elle ne s’étale pas dans les détails. Elle est une compression de faits qui se jouent sur un espace serré. Chaque mouvement apporte quelque chose d’essentiel et semble dire quoi de neuf ? Kettly Mars, cette auteure majeure de la littérature haïtienne a sorti « Et tant pis pour la mort », une pépite dans la collection Zuit de C3 Éditions, parue en avril 2014. 

Ce livre bien présenté dans sa couverture reflète son contenu. Quatre nouvelles : Et tant pis pour la mort, Damballah aux reins, Dans l’antichambre du paradis et la dernière, Barbie blues. 

L’écriture qui véhicule les nouvelles est un charme. Kettly Mars enveloppe le lecteur. J’ai relu deux fois la nouvelle éponyme : « Et tant pis pour la mort ».

Les pages de la nouvelle éponyme

La nouvelle commence sur une note douce. Je lis et ai envie de partager mes premiers contacts avec les pages de Mars.

« Après douze années d’absence, Ezéchiel était revenu passer un mois de vacances dans son patelin, son Port-au-Vent. C’était un petit évènement dans ce village du sud du pays. Le fils de Clervil et Suzane Mésidor, cultivateurs de leur état, portait haut l’honneur et la fierté de la famille en rentrant chez lui avec son diplôme d’ingénieur des mines et avec des cadeaux pour tous les membres de la famille. Et pour couronner le tout, Ézéchiel leur avait présenté sa belle et souriante épouse, sa femme aux longs cheveux blonds et aux yeux verts. Une créature de rêve comme on n'en avait jamais vue à Port-au-Vent » (page 9).

« On les avait logés dans la petite maison bleue et rose, recouverte d’une toiture en tôles, coiffée elle-même d’une épaisse couche de joncs séchés qui la protégeait des ardeurs du soleil. Les portes à deux battants fermaient avec des crochets. Les murs intérieurs de la maisonnette n’arrivaient pas jusqu’au toit, l’air courait léger dans la demeure. Le plancher glacié gardait la fraîcheur de la terre et des arbres de ce coin de terre béni. » (page 9) 

La vie est belle à Port-au-Vent. Ézéchiel, le fils de ces paysans du département du Sud d’Haïti qui a étudié aux États-Unis, a épousé Malory, une femme aux yeux verts, aux lèvres sanguines, aux longs cheveux blonds qui flottent dans la brise marine. 

D’après Clervil et Suzane, leur enfant est mariée à une sirène ou à Erzulie Fréda; pour les villageois, cette blonde est un centre d’attraction. Tout le monde veut la voir de près.

L’enfant de Port-au-Vent, l’ingénieur des mines, revenu au pays, n’avait pas la même couleur que ses parents biologiques.  L’auteure le décrit : « Ézéchiel était un grimaud, un Noir à la peau blanche. L’enfant unique de ses parents dont l’épiderme était noir foncé comme celui de la plupart des habitants du village. Ézéchiel, sans être albinos, avait le teint clair, les yeux gris et les cheveux crépus. Il resta toute son enfance la curiosité du village et la fierté de ses braves géniteurs qui avaient vu leur race s’améliorer du jour au lendemain. »

La vie se déroulait tranquillement. Clervil et Suzane rêvaient du fruit haïtiano-américain de cet amour. Au fond d’eux, dans leur souvenir, il rappellera « Dumarsais Pierre, un arrière grand-père au teint clair né à Fond-des-Blancs. Et du côté de Clairvil, on se souvenait encore de Jeanne-Erzulie Lanier, une trisaïeule originaire des Nippes qui avait les cheveux plats, le nez droit et les yeux gris. Généalogie qui devait sûrement expliquer que, quatre générations plus tard, Ézéchiel naisse avec le phénotype de ses lointains aïeuls. »

La vie est belle à Port-au-Vent. Avec une belle fille pareille, la première dame du village, que pouvait-on accomplir de plus beau dans la vie ?

Tout le monde attendait. Depuis deux ans environ que le fils de Suzanne et de Clervil est marié à cette Blanche, aucun enfant n’est sorti de cette union. L’attente est longue. Malory est heureuse de vivre un grand bonheur dans cette campagne d’Haïti où elle mange bio.

La femme d’Ézéchiel est heureuse de vivre sur une terre où l’on rencontre des Noirs à profusion. « Depuis son adolescence, Malory se sentait irrésistiblement attirée par les Noirs, ses copains du lycée et de l’université. Elle aimait leur musique, leurs cheveux crépus, leurs membres durs et leur humour. Elle aimait causer longuement avec eux de philosophie tibétaine ou des monstres sacrés du jazz et avait effectué sous leurs peaux des voyages sublimes. Ézéchiel était un compromis. Un Noir à la peau claire. » (Pages 13 et 14)

Un beau  jour dans ce village de Port-au-Vent bercé par la mer, Ézéchiel, piqué de curiosité scientifique, en tant qu’ingénieur des mines, prit un guide et parti dans les mornes sauvages aux paysages volcaniques. Il allait explorer les lieux. Il s’enfonça chaque jour davantage dans son exploration passionnante. Il rentrait fort tard, oubliant sa femme ; il étudiait les échantillons de roche.

Que pensez-vous qu’il arriva ?

Malory tomba sur Bébo, un pêcheur solitaire à Port-au-Vent. Le beau Bébo aux lèvres pulpeuses lui tint compagnie jour et nuit. Ils allaient voguer sur la mer, marcher sur le sable chaud, ils se regardaient sans parler, et prenait plaisir à voir le soleil se coucher dans les nuées.

Qu’arrivera-t-il ? Dans un petit village, les ragots font rapidement le tour des lakou. 

Les parents d’Ézéchiel veilleront-ils au grain pendant que leur fils adoré explore les mines de Port-au-Vent ? 

La chute de l’histoire tombe comme un couperet. La chute est inattendue. Originale. Ouvrez « Et tant pis pour la mort » de Kettly Mars, vous m’en direz des nouvelles.

MARS Kettly, Et tant pis pour la mort,  avril 2014, C3 Éditions, 75 pages, Port-au-Prince, Haïti.

Thatessiana Thomas
Auteur


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