La poésie comme missive attendue, ou l’espace-temps océan de Jean Brierre

Ce texte fut écrit le 20 mars 2021, en hommage à Jean F. Brierre pour le lancement de son poème inédit Lettre à O, daté de 1972 pendant son exil à Dakar et dédicacé à Odette Chikel.

Publié le 2021-03-25 | lenouvelliste.com

Jean F. Brierre est probablement un astre négligé de notre panthéon littéraire… un peu plus que d’autres en tout cas... pas parce qu’il est moins lumineux que d’autres, pas nécessairement, mais parce que nous avons un long travail d’assimilation de notre patrimoine à perpétuer et à perpétuellement recommencer... particulièrement pour cette double génération du premier 20ème siècle haïtien, un moment de notre Histoire qui consiste en une arrivée à maturité - et presque en un âge d’or - de notre effervescence littéraire, où nous avons opéré un retour sur qui nous sommes, collectivement, et, au moins en littérature, on peut dire que nous avons trouvé quelque chose par ce retour.

Le langage de Brierre est évidemment saturé par le dialogue avec les grands classiques de la France et son avant-garde de la fin du 19ème et du début du 20ème : on entendra donc les ombres de Hugo, l’hapax “viride” de Rimbaud, les cantates de Claudel, les magnétisations surréalistes et plus encore... mais, le geste iconoclaste de sa génération a été de puiser à l’haïtianité, à l’africanité, au diasporique, au mondial, à l’historique, et au préhistorique même, par des chemins de traverse  qui déplacent les méridiens de Greenwich et renversent les Pôles du monde eurocentriste et colonial.

Quand j’entends certaines lignes de Brierre, je vois s’approcher un homme qui est venu sur cette île malgré lui, mais qu’Anthony Phelps décrivait ainsi dans mon Pays que voici :

l’homme noir est arrivé

avec sa force et sa chanson

Il était prêt pour la relève

et prêt aussi pour le dépassement

Sa peau tannée défia la trique et le supplice

Son corps de bronze n’était pas fait pour l’esclavage

car s’il était couleur d’ébène

c’est qu’il avait connu

la grande plaine brûlée de liberté

Bien sûr, Brierre est un mulâtre du début du 20ème, et nous savons ce que ça veut dire… parce que aujourd’hui encore cela veut dire quelque chose de tragique et de révoltant pour notre communauté nationale et spirituelle… donc, il est important que nous sachions que Brierre, au-delà de sa classe historique, pour lui et pour nous, fait partie de cette race héroïque d’hommes noirs qui sont arrivés avec “leur force et leur chanson”, ces mêmes qui battaient les tambours de ralliement du Bois-Caïman ou qui chantaient “grenadiers à l’assaut” ; il est d’une certaine importance pour le lecteur de Jean de percevoir la sensibilité qu’il faut pour être de ceux-là dans les années 20, ce qu’il fallait pour aller contre l’aliénation, l’injustice, le privilège cruel, le colorisme et les divisions qui ont malheureusement repris pied après l’alliance révolutionnaire. Nous ne devons jamais sous-estimer différentes formes de résistances, et ne pas sous-estimer la singularité exemplaire que cela suppose de se re-connaitre et de se re-trouver parmi les siens, contre des intérêts de classe, de savoir que le lakou est nôtre et qu’il n’y a de “Nous” que d’un certain sacrifice du particulier au “Commun”… nous ne pouvons oublier cela quand nous lisons Roumain ou Brierre autant qu’Alexis et Philoctète, nous devons les lire à travers ce combat qu’ils ont mené pour être des parties intégrales et précieuses de notre âme collective… c’est ainsi que les auront lu je pense Castera, Cavé, Trouillot, Bonel Auguste, Farah M. Lhérisson, James Noël, Inéma, Lavoie Aupont, tellement d’autres, et de plus jeunes talents comme Jean d’Amérique slammant en France ou Ricardo Boucher taguant les rues de Port-au-Prince.

J’entends la voix de Jean Brierre parmi toutes ces voix qu’on peut décrire de ce beau mot d’altières, voix de ceux qui savent qui ils sont, quel est leur soi-disant accent quand ils parlent, et en sont fiers. La voix de Phelps, de Césaire, de Castera, de Darwich, de Neruda… toutes ces voix “situées”, merveilleuses pas seulement par leur génie littéraire, mais par leur authenticité et par l’espace humain universel qu’elles arrivaient à contenir au sein de leur authenticité. C’est cette voix de Brierre qui dira :

L’île verte se noie au fond du crépuscule,

Cette île, le tombeau du Roi et de sa gloire…

Tu pleures car là-bas, Sans-Soucy qui recule

A l’air, comme un Drapeau, de sombrer dans l’Histoire.

Maintenant c’est la mer, la mer lourde, la mer

Mauvaise, la mer glauque et lente qui rutile.

Tu humes des varechs les effluves amers,

Et dans l’air las du soir, le chaud parfum des îles.

Au large, quelquefois, la nuit, par le hublot

Qui met sur l’horizon une sombre auréole,

Douloureuse, tu suis, secouée de sanglots,

Des barques de pêcheurs, lourdes de chants créoles.

Mais dira aussi :

Toinon, cette mosquée, un dimanche d’hiver,

Avait de la tristesse, une mélancolie

Unique. Les tapis de Tunis, d’Algérie

Avaient le pli changeant et la moire des mers.

Des vagues déferlaient dans les cousins houleux

Près des soleils figés dans les tables de cuivre.

Je ne sais quoi de mort dans l’air devait revivre,

Inconsciente hérédité, voix des Aïeux.

La “voix des Aïeux” de Brierre incarne l’hospitalité magnanime des habitants vénérables qui chez eux accueillaient l’étranger comme des dieux. C’est en cela que le poète peut porter alternativement le chapeau de Zaka ou la bure du mystique soufi et la robe blanche des hounsis. C'est pour cela aussi que Brierre peut écrire en émulant la rime classique, le verset biblique ou la strophe du chant vaudou.

Parlant de la rime, on peut rappeler que Jean François Brierre est peut-être le dernier grand rimeur de la littérature haïtienne, qui savait rimer et ne pas rimer quand il le voulait, maniant un instrument considéré déjà à son époque comme désuet et ronflant (en tout cas pour ceux qui méconnaissent ses nuances et sa subtilité), Brierre le maniait aussi naturellement et aussi harmonieusement que le vers libre moderne, ce vers libre qui parle peut-être plus aux sensibilités définitivement jazzées, ou atonales ou polyrythmiques, comme nos tambours de cérémonie qu’affectionnait Jean. Car, il fait bien partie de ceux qui remirent à l’honneur “l’assotor et l’asson”, ceux qu’on regroupe en vrac un peu rapidement sous la bannière “indigéniste”… il retourne certes à l’asson, pas parce qu’il ignore l’orgue et le violon, mais parce les doigts de musicien de son âme voyageuse ordonnaient qu’une orchestration native se nourrisse à la fertilité du sol, pour se mettre au diapason de l’humanité vaste.

C’est avec ces impressions que j’ai lu ce poème inédit que nous avons le plaisir de découvrir aujourd’hui grâce aux Clesca. Le poème maintient nos liens en vie. Lettre à O est inscrit dans un temps et lieu particulier, mais si proche qu’on sent le souffle de son murmure.

Le texte est beau parce qu’il remonte de loin pour nous toucher, et qu’il est chéri parce ceux qui le lisent et le partagent. Nous voyons non seulement l’auteur, mais ceux qu’il nomme nous les voyons aussi, même si nous ne les connaissions pas, nous revoyons leur âme et leur enveloppe presque, qui sont invoquées.

De la Lettre cette méditation du temps m’est restée, comme concaténation de tout son héroïsme, son épique, sa philosophie et son lyrisme, mélangés.

Le temps, ce train toujours en partance et qui

 S'arrête à peine,

Le temps, semeur de pavots,

Chute insensible de poussière,

Sur le beau voile ensoleillé du souvenir,

Sourdement laisserait l'invisible araignée

Tisser la toile ténébreuse de l'oubli

Comme un second linceul plus profond que la tombe

Entre toi et nous ?

Qui est ce toi ? Qui est ce nous ? Brierre est un de ces poètes qui n’oublient pas la personne qui fut le pré-texte du poème, c’est pour ça qu’il est libéral en dédicaces. Ses poèmes s’adressent à quelqu’un. Il aimait, et il écrivait à ceux qu’il aimait. Le geste de dédier un poème est simple, comme d’offrir des fleurs, une missive, une embrassade. Simplement, ce geste, sous la forme du poème, est médité et réfléchi et spontané tout à la fois. Et c’est parce qu’il est vrai, singulier et dédié à une vraie et précieuse personne que ce chant nous touche encore plus, et est universel. Universel ici veut dire qui parle une langue qui se fait entendre comme si, moi lecteur je suis l’ami de Jean et j’entends :

Fouillant dans le quaternaire de ma durée intime,

Je te découvre patiemment,

comme l’archéologue, un empire défunt.

Tantôt, c’est ton regard pollinisé

dans tes tessons de vitrail;

Tantôt, la tessiture de ta peau sapotillée

au flanc d’une poterie lisse,

ou le long du col de cygne d’une buire;

Tantôt, ton sourire dans des caprices d’écume

ourlant le jasmin double de tes lèvres tremblées ;

Tantôt, tes pas dans les pulsations

d’un tam tam se plaignant

entre les genoux d’un fantôme au clair de lune ;

Tantôt, ta voix dans une mélopée de femme ashanti

perdue dans la solitude sauvage d’Ifé ;

Je ne pense qu’il faille rentrer dans les détails du biographique de manuel scolaire pour vraiment connaître Jean Brierre l’intellectuel, le militant, l’artiste, l’haïtien, le Jérémien, la voix suave et attentive… non, nous n’en finirions pas… si nous voulons découvrir un cœur, et un objet que ce cœur a choisi de voir, de louanger, d’éterniser, il suffit de lire ce long poème, ou de l’écouter. C’est dans cette parfaite et unique singularité du verbe que se loge l’universel et le transcendant, qui nous appartient et qui nous émeut, qui nous fait nous reconnaître, hommes et femmes haïtiens, en Brière et en Odette, la grande O.

Brierre en Haïti ou Brière en exil c’est l'Haïtien possesseur de ses archipels, c’est l’Atlantique noire et immense, avide de réaliser plus grande sa liberté, où se croisent en lignes de fuite et de chance les Langston Hughes et les Roumain, les Césaire, les Guillén, les Depestre et les Jean-Claude Charles... ces mêmes lignes qui réunirent à nouveau Brierre et la grande O à Dakar. Il est beau de réaliser ce voyage avec lui, vers nos multiples pays natals, avec lui et son Odette qu’il nomme lui sans aucun “pronom possessif”.  Brierre ne possède pas, il appartient. Son paysage symbolique n’est ni primitiviste, ni autocentré, ni avide d’exotisme facile ou de couleur locale kitsch, c’est un paysage océanique qui récolte et se pose aux rivages amis, pour revenir en pensée aux premiers ports de la maison.

Mehdi Chalmers est poète et éditeur.

Mehdi Chalmers
Auteur


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