Les habitants de Village de Dieu, entre viol psychique et solidarité dans le mal

Publié le 2021-03-31 | Le Nouvelliste

Les récents événements qui sont survenus à la localité de Village de Dieu ont laissé la société haïtienne indignée et pleine de ressentiment. En fait, l'absence de l'autorité de l'État là-bas ont rendu des interventions de la Police Nationale D'Haïti nécessaires pour le rétablissement de l'ordre. Paradoxalement, au lieu d'aboutir aux résultats escomptés, l'intervention policière s'est soldée par un cuisant échec. À côté des pertes d'équipements, il y a eu de graves blessés et surtout des morts dont les photos des cadavres defilent en boucle sur les réseaux sociaux.

Il faut dire que dans ces situations d'émoi national, il est tout à fait normal que l'esprit humain en proie à la colère cherche à qui incombe la faute? Dans l'éventail des affirmations et/ou des questions on trouve des raisonnements comme : est-ce-qu'il n'y a pas eu des manquements dans les stratégies de la P.N.H?; le haut-commandement de l'institution n'a-t-il pas envoyé savamment les policiers à la boucherie? Mais, la plus cynique de toutes est celle qui veut que : les honnêtes gens ont déjà laissé Village de Dieu et que ceux qui y restent sont tous des des bandits. Dans notre langue vernaculaire, ce schème de pensée et ce  discours marginalisant trouve sa parfaite expression dans ces propos : << bon moun yo kite vilaj deja, rès sa k rete yo se bandi >>. Réponse facile! Il est clair que ceux qui soutiennent cet argument ne tiennent pas compte de la théorie du viol psychique de Serge TCHAKHOTINE (1952 p.13). Du point vue de TCHAKHOTINE, la violence psychique est aussi redoutable que la violence physique. De ce fait, les manœuvres d'intimidations associées à la menace verbale  et surtout la vue d'armes meurtrières sont des facteurs explicatifs de la modification du comportement de l'opprimé en faveur de son oppresseur. Ne sommes-nous pas en présence d'une stratégie de survie? Dans ces situations où la résistance individuelle est fort risquée voire impossible, toute réticence ou hésitation apparente à celui qui fasse office de chef est synonyme de traîtrise ou de trahison avec l'étiquette mortelle  de "toutè". Conséquemment, la mort est le sort réservé à tout individu qui ferait montre d'une telle froideur au chef désigné ou auto-proclamé.

 Par ailleurs, sachant l'importance de l'instinct de conservation dans les attitudes et les comportements de tout être vivant et analysant l'intensité de la violence psychique exercée constamment dans les zones à haut risque en Haïti, particulièrement à "Vilaj", on se demande bien si tous les habitants de Village de Dieu approuvent en toute âme et conscience les scènes de réjouissances observées sur les réseaux sociaux. Aussi, la question à se poser est, comment dans une communauté où les forces de sécurités publiques sont absentes et que les citoyens savent à défaut d'allégeance au chef qu'ils peuvent être tués ne se soumettent pas par instinct de survie au groupe qui se substitue à l'État?

L'autre effet du discours marginalisant sur les comportements des habitants de Village de Dieu est la création de ce qu'on peut caricaturer avec l'expression de "solidarité dans le mal". Par ailleurs, l'un des pionniers de la psychologie sociale en France, Gabriel TARDE, en étudiant la criminalité maritime, a démontré dans les Crimes des foules (1893 p.24), que le principal facteur expliquant les comportements criminelles des marins dans les bateaux de corsaires et de pirates est le fait qu'ils vivent l'expérience de former un "monde à part" donc, d'être seuls contre tous. Il y va de même pour ceux qui sont actuellement condamnés à vivre à Village de Dieu. Ne dit-on pas en kreyòl : " animal nan mal, li nan mal net "? Aussi, abandonnés par l'État, marginalisés par la société, ils s'unissent pour faire échec à toute éventualité d'attaque venant de cet Etat et/ou de cette société qui les qualifient indistinctement de bandits.

Tout compte fait, nous déplorons la mort de ces policiers de devoirs à Village de Dieu, néanmoins, la société doit éviter que les émotions du moment ne la fasse sombrer dans une attitude de vengeance aveugle et de discrimination totale. Et, il nous faut éviter aussi le piège de ce discours marginalisant, préparant l'opinion publique à accepter toute réaction irrégulière et démesurée de la Police Nationale D'Haïti dans la zone afin qu'il n'y ait pas d'innocentes victimes.  Résoudre le problème que pose Village de Dieu et d'autres endroits à haut risque est à l'heure actuelle indiscutable, mais on ne peut pas se permettre de le faire par n'importe quel moyen. S'il est vrai qu'on doit sévir contre les coupables c'est aussi un devoir moral de protéger les innocents, même si ce seraient deux.

Jefferson PIERRE-LOUIS. Étudiant en psychologie à la Faculté Des Sciences Humaines (FASCH/U.EH)   jpierrelouis 918@ gmail.com Auteur

Réagir à cet article