Haïti, l'art presque perdu de remplir le vide

Publié le 2021-03-24 | Le Nouvelliste

De  l'avis de certains cinéphiles, ce qui se passe en Haïti ressemble à une scène dans un film avec prise d'otages.
La police débarque avec son fameux discours: « Police ! Vous êtes cernés, rendez-vous sans résistance, sinon on va vous descendre. » Les otages initialement paniqués sont un peu soulagés et espèrent, leurs familles imaginent le pire, les journalistes sont présents et retransmettent en direct. Les tireurs d'élite sont bien positionnés, ont le ravisseur en vue et  attendent le signal qui tarde à venir. 
Le gros policier avec le magnétophone réitère sa mise en garde : « Pour une dernière fois, vous êtes sommés de vous rendre, sinon nous n'hésiterons pas à tirer. Vous avez 4 secondes pour déposer votre arme. 4...3...2...1 .»
Pan
Pan
Pan...
1…, 2…, 3....,10... otages sont abattus. Avec un sang-froid inégalable, le preneur d'otages  commence à les descendre un à un tout en sirotant sa bouteille de liqueur. Si certains otages se taisent en attendant sagement leur tour, il y en a d’autres qui crient très fort. Un petit groupe de croyants implorent leur Seigneur. Quelques rares ont essayé de résister sur le vif avant d'être abattus. Un groupe restreint d’otages concerte tout bas pour organiser une réaction réfléchie mais hésite à passer à l'action. Ils sont de temps en temps distraits par deux experts étrangers qui veulent comparer les épitaphes qu’ils ont élaborées. Il y a aussi parmi ces otages certains qui trouvent leur ravisseur, tiré à quatre épingles, très séduisant et admirent son indifférence tout en jubilant en leur for intérieur d'avoir une telle fin au lieu d'être abattus en pleine rue par un va-nu-pieds... 
Dehors, les tireurs d'élite attendent toujours le feu vert. Le négociateur expérimenté tant attendu arrive enfin et s'informe de la situation. Une fois l'identité du ravisseur dévoilée, il dit calmement à l'officier qui mène les troupes : « La situation est sous contrôle, pas la peine de le descendre maintenant, je sais où il a l'habitude d'enterrer ses victimes. Allons l'attendre à l'entrée du grand cimetière. »    


Un des tireurs d'élite qui s'était imaginé être celui qui allait descendre le preneur d'otages, reste perplexe et n’arrive pas à comprendre ce dénouement. Alors qu’il s’apprête, résigné, à descendre pour rejoindre ses frères d’armes qui se dirigent déjà vers le cimetière, il entend deux détonations différentes : la première provient de l’intérieur (un autre otage est tué), la seconde est produite par l’ouverture d’une bouteille de champagne (le négociateur expérimenté célèbre tout seul la façon dont il a traité cette énième prise d’otages). Les pensées du tireur d’élite ne peuvent se détourner d'une phrase qu'il a entendue sa fille réciter à haute voix ce matin: « Il se produit des choses bizarres et inattendues dans ce pays, trop fortes pour l'entendement des communs des mortels.» (1)

Dr Delvalès DOCCY
 
1- Référence : Kettly Mars in Nouvelles d’Haïti. 2e édition. Paris : Magellan et Cie, 2012 ; p. 23

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