Le mur d’Abinader : l’immortalité d’une ignorance bi-séculaire

Publié le 2021-03-16 | Le Nouvelliste

Ambitieuse vision. Fâcheuse mission. L’érection de mur ne profite jamais. D’ailleurs, au cours des siècles, les nombreuses clôtures, élevées par les humains, demeurent souvent de simples joyaux architecturaux nés soit d’un nationalisme risible, soit d’un extrêmisme bouffon. Ces parapets pouvaient, à peine, accomplir leur tâche, confiée pourtant avec tant de foi. 

À cet effet, les remparts dits protecteurs, dressés aux frontières de bien des Etats, illustrent plutôt l’art d’une babiole. Notamment, il y eut le récit légendaire des murailles de Jéricho qui se seraient écroulées sous la puissance des tours de Josué (Segond, 1979) ; la Grande Muraille de Chine, longue de 6 259,6 km2, n’avait pas pu prévenir toute invasion provenant des nations du Nord ; le mur de Berlin s’est effondré, après 28 ans de chantage, sa chute faisait ombrage aux idéologies antagoniques opposant les soviétiques aux Occidentaux. C’est que ces murs, conçus pour le bornage, ont atteint rarement leurs cibles. D’un sort égalitaire, le projet d’Abinader ne connaitra, peut-être non plus, de bons jours ; il est donc la locution d’un courant d’idées déjà battues à l’œuvre, en Israël, en Chine et en Allemagne.

La naissance de l’anti-haïtianisme en RD. -

À l’origine, ce fut le rejet, par des citoyens espagnols, des Noirs kongos casés au nord del rio Isabella (la rivière Isabelle) —aujourd’hui Villa Mella ; puis, Las Casas, un prêtre catholique, initiait une croisade psychologique anti-kémite, voulant protéger les arawaks (Pons, 1984). Rien que pour déshumaniser l’homme africain. Ces deux scénarios d’anti-africanité sont le soubassement du sentiment anti-haïtien en République dominicaine. Toutefois, les premières démarches officielles anti-haïtiennes ont vu le jour au lendemain du 27 février 1844, le jour de l’indépendance dominicaine d’Haïti (Price-Mars, 1953). Les indépendantistes de la République d’Haïti espagnole du mouvement de la « Trinitaria » ont adopté une politique xénophobe contre les Haïtiens, à la suite de l’incarcération, à Port-au-Prince, de Matías Ramón Mella par le général haïtien Charles Rivière Herard ; Mella fut un membre influent de cette société secrète (la Trinitaria) créée pour libérer la Dominicanie. Depuis, des tentatives, de différentes rigueurs, ne cessent de se succéder.

v  L’essor d’une politique honteuse. -

Les ans post-indépendance dominicaine consolident l’anti-haïtianité avec ferveur. Presque tous les chefs d’État dominicains, de 1844 à nos jours, ont prôné une forme d’anti-haïtianisme. Rafael Leonidas Trujillo avait massacré plus de 20 000 ressortissants haïtiens en octobre 1937, sous le fallacieux prétexte qu’ils étaient des voleurs de bétail (Dupuy, 2013) ; Joaquin Balaguer établissait une politique farouche, pimentée de déportation massive, de persécution et de mépris institutionnel. L’ère de Leonel Fernandez et de Danilo Medina a été lamentablement procédurière. Ils ont respectivement engendré et appliqué l’arrêt 168-13 pour dénationaliser plus de 133 000 Dominicains d’origine haïtienne (GARR, 2013). Toujours dans la logique d’épuration, née du temps colonial mais fermentée sous Trujillo et Balaguer. Et cette fermentation sous-humaine était appuyée par des publications sadiques et des campagnes de rejet. Joaquin Balaguer méprisait l’origine africaine de l’Haïtien. Dans son livre La Isla Al Reves, il écrit : « Santo Domingo pouvait se sauver de l’infliction africaine si après la reconquête de Juan Sánchez Ramírez en 1809, le gouvernement espagnol avait permis l’établissement, dans la partie orientale de l’île, de nombreuses familles françaises qui avaient fui Haïti, afin d’échapper au massacre dû à la rébellion des esclaves » (Balaguer, p.60, 1983).

 [« Santo Domingo pudo salvarse de la inflicion africana si después de la reconquista, realizada por Juan Sánchez Ramírez en 1809, el gobierno espanol hubiera favorecido el establecimiento en la parte oriental de la isla de las numerosas familias francesas que huyeron de haití para escapar a la matanza originada por la rebelión de los esclavos » (Balaguer, p.60, 1983)].

Le mot infliction traduit ici un châtiment, l’action d'infliger une peine corporelle et afflictive. C’est-à-dire, la présence des Noirs à Santo Domingo était, pour Balaguer, une pénitence.

v  L’ère d’Abinader. -

Aujourd’hui, sous le président Abinader, l’anti-haïtianisne dominicain a tristement évolué. Abinader, qui se veut un politique nationaliste, ne peut ne pas être anti-haïtien. Car le nationalisme dominicain se base essentiellement sur l’anti-haïtianité. Et pour cause, il voudrait moderniser cette haine méprisable par l’élévation d’un mur long de 190 km sur les 380 km de frontière (Listin Diario, 2021). Autrement dit, Abinader n’est pas différent de ses prédécesseurs ; eux décideront à l’unisson de faire l’apologie de la xénophobie contre leur voisin de l’Ouest.  

Ce projet de mur est l’expression d’une inaptitude sur l’ethnicité vieille de plus de deux siècles. Une fois, les citoyens de l’Est se soulevèrent avec véhémence contre une invasion de l’Ouest dirigée par Jean-Jacques Dessalines, un Noir, en 1805. À l’inverse, 16 ans plus tard, en 1821, ils invitèrent Jean-Pierre Boyer, un autre chef d’État de l’Ouest, mais un mulâtre, de les placer sous tutelle. Cette platitude a duré 22 ans.

L’idée d’érection de ce mur n’est pas un hasard, mais la reprise d’une conception erronée qui veut que l’Haïtien soit un ennemi ou un envahisseur. Ce rempart va transcender les haines des « Trinitaires » de 1843-1844 qui avait bruni l’image de l’haïtien pour faire naitre la République dominicaine. Ainsi, nous vivons l’immortalité d’une ignorance bi-séculaire.

Jean Rony Monestime ANDRÉ

BA en Études interdisciplinaires (Conc. Histoire) /MHA-Master en Healthcare

PhD-Doctorant en Sc. de la santé// Prof. à Seton Hall University & Bloomfield College, NJ

Spécialiste en Relations haïtiano-dominicaines

Email : Jean-rony.andre@shu.edu

Références

Balaguer, J. (1983). La isla al reves : Haiti y el destino dominicano. 1ère éd. Santo Domingo

Dupuy, Ch. (2013). Le Massacre de 1937. Le Nouvelliste. Publication du 9 octobre

Listin Diario (2021).  José Tomás Pérez dice construcción de muro no detendrá migración

Haitiana. Rédaction Digitale, Santo Domingo, RD, numéro du 2 mars

Groupe d’Appui aux Réfugiés et Rapatriés (GARR). (2013).  L’Arrêt 168-13

Pons, F. M. (1984). Manual de historia dominicana, 8e ed., Santo Domingo, RD

Segond, L. (1979). La Sainte Bible. Josué 6 :1-25

Price-Mars, J. (1953). La République d’Haïti et la République dominicaine. Tome I, Port-au-Prince, Haïti

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