Cap-Haïtien 350 ans après : le dernier Tango (2 de 4 )

Publié le 2021-03-25 | Le Nouvelliste

La circulation monétaire garantit la motivation.

 La ville du Cap, avec des capitaux propres, a nourri et entretenu dans son sang et dans sa chair les deux principaux projecteurs musicaux mondiaux dont le leader, l’Orchestre Septentrional, célébrait ses 72 ans et le benjamin, l’Orchestre Tropicana , ses 57 ans d’existence et de performance.

 Dans le cadre des activités devant commémorer les 350 ans de la ville nourricière, le concert donné par ces deux gros engins auraient dû se faire dans leur fief au Cap-haïtien pour mettre en valeur non seulement les espaces de réalisation (car c’est certain qu’ils n’auraient pas évolué dans le même espace et ce n’est pas un problème), mais encore toute l’ingénierie et le management de l’industrie musicale régionale.

Les deux orchestres étaient impeccablement vètus.Ils avaient un costume pour chacune des parties du spectacle Après la mort du designer mondialement connu  Hérard Désir, il n’existe dans la cité aucun atelier de couture capable de confectionner avec autant de succès le costume de ces deux orchestres.

Dans le cadre des activités bien coordonnées, les organisateurs auraient pu faire confectionner les chaussures des deux groupes  localement. Après Sagesse Pierre, Marmontelle Paul, Lasosse et Mompremier, il y a certainement d’autres techniciens qualifiés et performants  pour assurer la relève et relancer le secteur.

Ces deux prestations ont été données au cours de la soirée. Il était certain que Septent et Tropic après plus de trois mois d’inactivité, auraient attiré du monde même pour couvrir l’événement.Les hôtels et restaurants  de la place auraient pu accueillir les touristes au moins pour une nuit.

 On n’a même pas fait honneur aux différents animateurs de nombreuses émissions  de Septent et de Tropic  qui les ont soutenus bénévolement pendant longtemps dans la métropole du Nord comme maître de cérémonie (MC). Par la pratique, ils ont  une parfaite maîtrise du sujet.

 On a préféré mettre d’autres images et d’autres personnages  en évidence. Même un Capois authentique qui ne vit plus dans la ville aurait mieux valu. De toute façon, il y a dans la ville des valeurs sûres capables de faire le travail avec efficacité et  plus d’à propos pour les deux groupes.

Tout cela aurait aidé à faire circuler de l’argent dans la ville et à permettre à tout un chacun  de se considérer comme un acteur potentiel du great event.Les organisateurs ont avoué leur échec par manque de moyens financiers, mais ce n’est pas exactement le cas.

La vérité, c’est qu’ils n’ont pas de moyens financiers parce qu’ils n’ont pas d’idées ou encore parce qu’ils attendaient tout du secteur public. Le peu qu’ils ont reçu a été mal géré. Ils n’ont pas su  créer leurs propres ressources financières.

La manipulation des ressources : un facteur incontournable de réussite

C’est donc vers ces éléments de contexte que l’on se  tournera d’abord. Les organisateurs des festivités avaient des contraintes réelles et sérieuses de différentes natures, mais ils n’ont pas su se donner les moyens pour les affronter et finalement les résoudre.

Ils auraient pu mettre sur pied des championnats de foot, de volley et de basket entre les principales équipes de la cité et de l’interscolaire, remettre les coupes et les médailles au cours d’une soirée dansante, organiser des journées du livre, des causeries, des foires avec ce que la ville a de plus significatif, les emblèmes des orchestres, des équipes les plus en vue, des T-shirts, des casquettes, des tasses , des porte-clés, des journées balnéaires, notre sele-bride, nos noix de coco, etc.

 Ainsi, la cérémonie de commémoration   pourrait se dérouler dans l’ombre de la crise économique qui balaie le pays. Elle se tiendrait  dans le sillage de cette crise, mais dans le contexte encore plus troublant de la covid-19. Sans être totalement épargnée par la crise, Le Cap s’illustrerait par sa capacité à résister à ses pires effets.

Plus largement, le contexte de crise économique est inhérent à l’évolution générale de l’opinion publique et des mentalités durant cette période. Même si ces données ne peuvent être chiffrées, elles devraient être comptabilisées indéniablement dans les calculs des organisateurs de la commémoration.

À travers la Métropole du Nord, on retrouve les mêmes symptômes à des degrés divers : effritement de la confiance de la population envers les institutions politiques et économiques traditionnelles, montée de l’agitation et de la radicalisation politiques, xénophobie latente. Ces effets sont modulés par les particularités du contexte local.

 On notera tout de même au sein des membres de l’élite locale engagés dans l’organisation des fêtes  un attachement aux institutions et aux valeurs de la métropole. L’importante homogénéité culturelle et ethnique de la ville, ainsi que la place considérable qu’y occupent traditionnellement l’imagerie et les valeurs impériales, favorisent cette tendance qui ne doit toutefois pas être associée à un impérialisme traditionaliste.

 La prestation de la Radio 4VEH à travers ses différents documentaires sur la ville du Cap mérite toutefois d’être signalée. On espère toutefois que ces informations seront copiées sur CD et mises à la disposition des étudiants et des chercheurs. Daniel et Arly Larivière se sont mêlés de la partie en offrant à leur ville un chef-d’œuvre comme chanson qui retrace en partie son histoire.

Quelles étaient nos attentes ?

Plus concrètement, la prestation des deux orchestres capois  devait trouver un écho favorable dans la structure sociopolitique du pays et plus spécialement dans le milieu des affaires dans le Nord. Au niveau économique,  elle se traduirait rapidement par une certaine prospérité, même si les séquelles de la crise continuent de se faire sentir et même si la politique  entraîne son lot d’incertitudes. On s’attendait à voir la richesse capoise étalée au grand jour.

Enfin, dans le cadre d’un réveil d’un nationalisme  régionaliste aigu, qui se fait clairement sentir, le Cap devient rapidement un « champ de bataille » symboliquement significatif. Il est l’une des premières villes du pays à avoir  une agence de la BRH. Lors du bicentenaire de la ville de Port-au-Prince, un billet de mille gourdes et des pièces de monnaies ont été frappées pour marquer l’évènement. Qu’en est –il de cette commémoration ?

Dans le cadre de cette commémoration, on s’attendait à retrouver notamment dans les écoles des foyers d’information par secteur avec photos et textes  à travers le temps  (sportif, droit, enseignement, figures emblématiques de la presse, du commerce, de l’entreprenariat, de la politique, de l’église, de la musique, de l’édilité capoise, de l’hôtellerie, des grands commis de l’État, de grands militaires, le carnaval au Cap-Haïtien, etc. ).

On voulait retrouver à coup sur la performance du lieutenant Roland Chavannes et du capitaine Godesty sur la cour de l’arsenal du championnat organisé dans les années 1960. Ce championnat qui a drainé toute la ville chaque après-midi et qui a donné au football haïtien des joueurs extraordinaires, l’histoire des joueurs capois qui ont évolué en Allemagne en 1974 avec leurs clubs de référence, celle de Félix Saint-Victor, de Justinien Étienne, les anciens clubs de foot et de volley-ball, le cercle des enrôlés, l’ancien cimetière du Cap, le parc du repos, le Feu-Vert, le Tropicana et le Rumba Night, l’histoire d’Adherbal Lérhisson, l’épopée de Vertieres, la cérémonie du Bois Caïman.

On s’attendait à retrouver sur le boulevard les histoires de Djo Kannel, d’Altiery Dorval, de Grand Pion, de Lavie se rôle, de Gaspiya, d’André en bas ravines, de tous les chefs d’État qui étaient originaires du département du Nord et de leurs réalisations, des grands écrivains et auteurs capois, des grands journalistes et journaux du département, des grands orateurs, des grands tailleurs, ébénistes, coiffeurs, cordonniers, peintres, médecins, infirmières, notaires, damistes, camionneurs, pharmacies et pharmaciens, juges et avocats, les portefaix, les bandes champrels, l’histoire, la musique et la vie de Septent et Tropic à travers le temps, l’histoire des markets au Cap, des cruches et canaries (poteries ), des fêtes champêtres, de Léonce père des enfants, des grands diplomates, de Chimène, de Péan (le fusillé), de Bossu et Camille, du marché Cluny et de ses soirées dansantes, des plages, de sa gastronomie, etc.

On s’attendait à avoir des visites guidées, des prospections et des perspectives de la ville dans vingt à trente  ans, l’augmentation de son  poids démographique annuel et l’influence de  son développement  sur les activités  économiques, politiques et culturelles par rapport au  reste du pays. Comment retrouver par la volonté, la force et le courage les moyens  de reconquérir la ville, de se l’approprier politiquement et symboliquement.

(A suivre)

Islam Louis Etienne

Août 2020

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