Cap Haïtien 350 ans après : le dernier Tango (1de 4)

Publié le 2021-03-24 | Le Nouvelliste

Islam Louis Etienne

Dans le contexte d’une historiographie mettant l’accent sur le temps passé, la fondation de la ville du Cap-Haïtien, qui a connu des noms différents à travers le temps, s’impose presque naturellement dans le récit historique du développement d’Haïti comme une ville musée.

 Ses nombreux monuments historiques témoignent aujourd’hui de sa splendeur. Beaucoup d’évènements historiques se sont déroulés au Cap-Haïtien. La ville a beaucoup perdu de sa beauté  et de son rayonnement et de   sa splendeur à cause de la pauvreté, de l’insalubrité, de  l’insécurité, de  la surpopulation, de l’irresponsabilité et de la faiblesse des autorités  étatiques.

Comme toutes les grandes villes du pays, la cité capoise a éclaté. La surpopulation a exigé son élargissement sans aucun plan d’aménagement  du territoire, sans la construction de nouvelles routes et sans la mise en place de structures et d’infrastructures de base. À la moindre averse, la ville est innondée. Les canaux d’irrigation n’existent pas.

 Des constructions anarchiques et grotesques lui ont fait perdre sa trace originelle. Le béton a remplacé les maisons de style colonial qui faisaient son charme. Ses rues si bien tracées sont remplacées par des ruelles et des  sentiers battus. Aux heures de pointe, la circulation est un véritable casse-tête. Le temps qu’on passe dans les blocus est trois ou quatre  fois plus long que si l’on faisait le tour de la ville à pied.

 De l’espace historique où s’était déroulée la cérémonie du Bois-Caïman, il ne reste que le nom. Malgré le décret  pris par  le président Préval pour déclarer cette zone d’utilité publique, elle a été bidonvillisée et rendue  méconnaissable. Elle n’est plus une zone historique mais bien  une zone résidentielle mal exploitée. Bois-Caïman n’existera que dans les livres pour les générations futures.

 Malgré sa position défensive avantageuse, la ville la plus prospère de la colonie de Saint-Domingue était  retenue pendant un certain temps comme la capitale d’Haïti. À plusieurs reprises, elle a connu l’épreuve du feu, des pillages répétés de plusieurs nations  comme les Espagnols et les Anglais et d’un tremblement de terre dévastateur qui détruit ses structures et dans lequel périssent la moitié de sa population. De nombreuses personnalités célèbres sont originaires du Cap-Haïtien.

Les Capois authentiques, notamment les anciens qui ont vécu dans cette ville, ont  connu une cité charmante, paisible, hospitalière et accueillante. Ils  seraient extrêmement déçus et découragés de vivre le 350e dans une ville  aussi   bouillonnante, bourdonnante et  polycéphale sans aucun respect des mesures barrières.

 Malgré les présumés préparatifs et l’annonce d’une commémoration en grande pompe en pleine Covid-19, elle est restée aussi agressive, sale, très peu accueillante, sans aucune touche particulière et sans aucune campagne de motivation pour respecter les mesures barrières, dans laquelle tout se bouscule dans l’indifférence totale de la population et des autorités.

Période historique et ville historique  dans l’imaginaire capois

C’est l’histoire qui va donner un sens, une signification et qui va évaluer l’originalité ou la conformité de la célébration. Sa spécificité est qu’elle travaille sur la diachronie. L’accent est mis sur la telle ou telle chaîne d’évènements, établie par l’historien. Elle doit toujours  justifier les articulations pour diviser l’histoire en période.

Certains historiens ont  confondu justement  la période historique  avec la fondation de la ville du Cap-Haïtien. Cette ville a connu plusieurs noms depuis sa fondation ; mais, quel que soit le nom donné ou retenu, on parle toujours de la même ville qui  ne s’est jamais déplacée. Elle a été fondée il y a 350 ans alors qu’Haïti a  216 ans d’indépendance. C’est évident que cette ville a existé avant l’indépendance en 1804.

Il a existé depuis  longtemps déjà  avant la professionnalisation de la discipline historique en Haïti, tout un corpus sur les origines, les palpitations et le décor  de la ville du Cap-Haïtien. Un groupe de personnages plus grands que nature, guidés par la Providence, sont parvenus, malgré les obstacles et les difficultés de toutes sortes, à poser les bases de cette grande ville historique.

 De nombreux  auteurs ont posé  les bases d’un récit de fondation de la ville où se mêlent héroïsme, mysticisme, bravoure, perspectives et salut. Les événements choisis et surtout la manière dont ils sont présentés ou mis en marche reflètent non seulement une certaine historiographie, mais surtout une vision du passé guidée par le présent.

Malgré sa relégation comme deuxième ville du pays, elle  s’impose aujourd’hui encore  comme un centre politique et économique de grande importance. Elle connaît alors, à l’instar de Port-au-Prince, une restructuration de sa vie publique et de ses institutions. Tourné vers cet avenir en apparence pas si lointain, dans quel passé l’imaginaire collectif des Capois  peut-il se reconnaître ?

 C’est essentiellement à ce récit teinté de légendaire, d’historicité et de réveil que les organisateurs de la  cérémonie commémorative du 350e auraient dû se référer pour faire de cet évènement  une histoire vivante qui ferait tache d’huile dans les annales de la cité.

La commémoration : une entreprise d’envergure

Pour commémorer, il ne faut pas seulement  chercher un  prétexte pour se divertir et s’amuser,  il faut surtout  évoquer et honorer le passé,  répondre mécaniquement aux appels du calendrier et de l’histoire.  L’acte de commémoration est extrêmement  complexe. Il tend vers plusieurs fins contradictoires et répond simultanément à plusieurs besoins à la fois historiques, événementiels, générationnels, touristiques, anthropologiques et commerciaux.

  La commémoration  devrait être la  conjugaison des efforts de toutes les forces vives des citoyens de la ville pour mettre à la disposition de la collectivité leur savoir, leurs connaissances, le profil des grandes personnalités, les institutions  qui ont marqué la vie dans la cité dans tous les domaines d’activité. C’est le moment de réveiller tout ce qui dort  mais qui a animé  la vie  dans cette petite ville historique.

 La commémoration, c’est aussi une passation de flambeau d’une génération à une autre. Il faut donc cumuler toutes les valeurs, les normes et les coutumes d’antan  en utilisant toutes les ressources disponibles. C’est une époque à laquelle on fait la mise en valeur de toutes les richesses du milieu. Elle ne doit pas être un outil au service d’élites désirant manipuler la mémoire collective à leurs fins ou plus simplement une entreprise commerciale et touristique encore moins une simple démagogie.

Cette partie représente un constat et un bilan partiel sur la célébration commémorative entourant les 350 ans d’existence de la ville du Cap-Haïtien. Au-delà des particularités, une approche commune de la commémoration et des discours et des pratiques qui y sont associées se dégage.

 Toutefois, comme le démontre une analyse du personnel engagé dans l’organisation de ces fêtes, des programmes qu’ils ont élaborés et des résultats finaux, ces discours et ces pratiques commémoratives sont aussi modulés par des impératifs de nature plus pragmatique qu’idéologique, plus matérielle que culturelle.

Cette célébration commémorative aurait dû se faire avec faste et apothéose  dans des  manifestations spectaculaires et inédites de l’identité collective. Elles auraient fait l’objet d’études historiques approfondies sur les traditions inventées, les lieux de mémoire et autres avatars de la mémoire publique dans tous les espaces vitaux de la ville.

 Comme la majorité des Capois de pure souche qui opinent sur l’évènement, ce type de célébration est plus qu’une simple affaire de divertissement. La commémoration est une occasion pour les élites d’une société d’utiliser l’histoire, la symbolique, les discours et les actes en vue de modifier ou de renforcer un ou des cadres identitaires.

Si ce processus est inhérent à la célébration commémorative, il est limité par un ensemble de contraintes d’ordre idéologique et culturel, mais aussi d’ordre matériel et pragmatique. Ces derniers éléments ont d’ailleurs souvent peu à voir avec la construction de l’identité publique ou collective. Il n’en demeure pas moins qu’ils ont parfois une influence déterminante sur le déroulement des festivités en question.

Cette étude veut mettre en évidence le double rôle joué par ces contraintes culturelles et matérielles dans l’organisation et le déroulement de ces fêtes. Dans un premier temps,  on évoquera  brièvement le contexte immédiat des fêtes, c’est-à-dire les conditions de préparation et de déroulement des festivités ; deuxièmement, on s’attardera au contexte historique  proprement dit.

Cette première démarche permettra de mieux comprendre la sélection des événements historiques qui font l’objet d’une commémoration. Ce décor mis en place,  on abordera les festivités en tant que telles. On évoquera les individus et les groupes qui s’y sont engagés, les programmes élaborés. La seconde démarche éclairera les changements qui s’opèrent entre la conception initiale des programmes et le déroulement effectif des festivités.

Le principal objectif de cet article est de relativiser l’importance attribuée aux impératifs d’ordre culturel, matériel ou idéologique dans la formation des discours et des pratiques identitaires associés à ce genre de manifestation. Sans les réduire à un bruit de fond insignifiant, on désire souligner que, s’ils nous renseignent sur la mentalité des élites commémorantes qui ont élaboré ces fêtes, ces discours et ces pratiques sont également modulés par des considérations d’ordre pragmatique ou matériel. On verra que les contextes difficiles dans lesquels se déroulent ces fêtes viennent accentuer ce dernier aspect.

Le contexte sociohistorique

Les réalités économiques, politiques et sociales, auxquelles doivent faire face les commémorants, si elles n’expliquent pas à elles seules la tenue de la célébration commémorative, en déterminent l’ampleur le caractère et, dans une moindre mesure, le contenu. Les préparatifs pour réaliser un  évènement avec une telle dimension devaient s’étaler sur trois à cinq ans pour mettre en place les structures appropriées et pour recruter le personnel nécessaire.

Il leur fallait  motiver, sensibiliser,  solliciter l’apport, la participation et la collaboration de toutes les couches de la population, inventorier toutes les richesses produites par cette ville magique,  déterminer et localiser les lieux de mémoire et  manipuler toutes les ressources disponibles à cette fin comme les écoles, les universités, les industriels, les grands corps de métiers,  les grands commerçants, les entrepreneurs, les banques, les églises, les hunforts,  les équipes de sport, les orchestres, les pouvoirs publics, les hôtels , les stations de radio, les compagnies de téléphone,  etc.

Les commémorants  ont échoué piteusement pour les raisons suivantes :

Ils n’ont pas d’idées

Ils ne détiennent pas de moyens financiers à la hauteur de l’évènement ou encore les faibles moyens économiques qu’ils détiennent ne sont pas entièrement utilisés pour couvrir l’évènement.

Ils n’ont pas les ressources humaines nécessaires

Ils oublient qu’ils sont en train de sacrifier au moins une génération qui ne sera pas présente pour les 400 ans de la ville. Ils ont donné une piètre prestation pour une  occasion qui était unique ! Nous avons dansé notre dernier tango. Maintenant, c’est fini !

(A suivre)

Islam Louis Etienne

Août 2020

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