Gangs armés : que deviendra Haïti dans 20 ans ?

Publié le 2021-03-15 | lenouvelliste.com

De 1997 à 2001, j'étais étudiant au Centre de techniques, de planification et d’économie appliquée (CTPEA), tout près du Village-de-Dieu. Certains étudiants y habitaient. J’ai encore des noms en tête. D'autres résidaient à Martissant, Delmas 2, La Saline, Bel-Air, des quartiers réputés non-droit aujourd'hui. En première année, j’allais régulièrement travailler chez un de mes camarades à Martissant. Celui-ci allait laisser le CTPEA en deuxième année pour intégrer le Corps d’intervention et de maintien d’ordre (CIMO) avec la ferme volonté de servir son pays. On pouvait aller voir des amis à Village-de-Dieu sans aucun risque. On se promenait en toute quiétude, d’un bidonville à l’autre. Aujourd’hui encore, des étudiants habitent ces quartiers populaires précaires. C’était le cas de Grégory Saint-Hilaire, de regrettée mémoire. Contrairement aux chefs de gangs, ces étudiants des bidonvilles, même les plus brillants, n’ont pas la voix au chapitre.

Le CTPEA partageait l’espace avec l’Institut haïtien de statistique et d’informatique (IHSI), les deux étaient attenantes au boulevard Harry Truman, communément appelé Bicentenaire. En direction sud, on retrouvait le bureau central de l’Électricité d’Haïti (Ed’H), les locaux de l’Université Quisqueya (Uniq), le centre Gheskio, un bureau du ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP), le Théâtre national pour ne citer que ceux-là. En direction nord, y était logé le bureau de l’USAID, le très chic restaurant Tiffany, l’Institut français en Haïti et les bureaux de l’USIS au Rond-Point, à l’angle de la rue Paul XI et du Boulevard Harry Truman. Il y avait également Télé-Haïti et l’Association des chauffeurs guides d’Haïti dans la zone.

Nous circulions librement d’une institution à l’autre au Bicentenaire. Je me souviens encore de la Coupe du monde de 1998 où l’Uniq avait installé des écrans géants dans sa grande cour ornée de quelques arbres gigantesques. Des étudiants du CTPEA s’en donnaient à cœur joie. Le Portail Léogâne, qui se trouve à quelques pas, brouillonnait d’activités quasiment 24 h sur 24. C’était le point de rencontre des stations de taxis et d’autobus : Port-au-Prince/Cayes, Port-au-Prince/Jacmel, Port-au-Prince/Léogâne, etc. Les marchands de toutes sortes s’y affluaient. Tout un symbole de cette économie débrouillarde et informelle. À quelques endroits de la grand-rue, parallèle au boulevard Harry Truman, s'alignaient encore quelques motels parés de lampes multicolores étoilées avec ces jolies femmes, souvent Dominicaines, qui invitaient même les jeunes innocents étudiants à entrer. 

Aujourd’hui, 20 ans plus tard, c’est le règne des gangs armés dans toute cette sphère géographique. Izo et Manno font régner la terreur au Village-de-Dieu et ses environs. Avant eux, c’était Arnel Joseph qui avait fusillé un autre chef pour s’accaparer de son fauteuil. Les affligeantes images du vendredi noir du 12 mars 2021 ont glacé le sang et coupé le sommeil à honnêtes gens. Même les forces de l’ordre ne peuvent s’en approcher des zones de non-droit sans y laisser leur peau. Le CTPEA est à l’arrêt depuis environ deux ans. L’IHSI est obligé d’abandonner le Bicentenaire. L’Uniq avait pris les devants depuis des années. Avant elle, c’était l’Institut français en Haïti ou la Union School, bien avant. Ces étrangers anticipaient-ils avec certitude ce qui allait se passer? De toute évidence, ces premiers départs devraient sonner l’alarme et inviter les dirigeants à prendre des mesures drastiques.

Comment en est-on arrivé là en seulement 20 ans ?

Évidemment, tout cela ne s’est pas passé en seulement 20 ans. Tout s’est détérioré à un rythme exponentiel au cours de cette période. Les dirigeants ont laissé pousser les bidonvilles sans aucun encadrement. Ils ont même participé à leur éclosion comme c’était le cas de Cité Simone, devenu Cité Soleil après la chute des Duvalier le 7 février 1986. Elle a été créée au début des années 60 par le dictateur François Duvalier qui en était tellement fier qu’il lui avait donné le nom de son épouse Simone Ovide Duvalier. Entre 2004 et 2006, Cité-Soleil a été le Village-de-Dieu d’aujourd’hui.

Les gouvernements militaires post-86 ont vu des bidonvilles se multiplier sans  tressaillir. Les Forces armées d’Haïti (FAd’H) y ont assisté passivement. Parfois activement.  Par la suite, les bidonvilles sont devenus les principaux centres de campagnes politiques pour la prise du pouvoir. Des politiciens vont alors commencer par y distribuer des armes afin d’asseoir leur pouvoir. Maintenant qu’ils sont mieux armés que les forces de l’ordre, ils deviennent incontrôlables même par ceux qui pensaient pouvoir les manipuler.

Même si la pauvreté, l’exclusion sociale et les inégalités de richesse et de revenus ne peuvent pas expliquer l’horreur observé aujourd’hui. Il est clair qu’elles lui servent de terreau fertile. Les bidonvilles représentent le vrai visage de cette pauvreté, cette exclusion et des inégalités criantes. Jusqu’au séisme du 12 janvier 2010, Village-de-Dieu était encore fréquentable. Pourquoi tout a dégénéré au cours des dix dernières années? Il y a beaucoup à dire. Mais le plus important est que cette période coïncide avec le processus de désinstitutionnalisation à outrance  du pays.

À la question de savoir comment en est-on arrivé là ? des amis m’ont suggéré des éléments de réponse pertinents sur les réseaux sociaux. C’est le cas du planificateur financier Heurtelou Toussaint Charles qui croit que « c'est le résultat de 20 ans d'absence de véritables politiques publiques, de 20 ans de slogans creux en lieu et place de projets de développements, de 20 ans d'anarchie, de 20 ans de populisme démagogique, de 20 ans du banditisme légal, de 20 ans de stupidité et de 20 ans d’incompétence ». Pour Frantz Edmond, « quand le pouvoir est au service de soi et non de l’intérêt commun, cela donne un tel résultat sans ambages. On fait tout pour se protéger afin de garder le pouvoir. Et la gangstérisation semble apparaitre une option de prédilection... Malheureusement ».

Le plus inquiétant est le fait qu’une partie des habitants des bidonvilles se montre prête à supporter les chefs de gangs. Selon le témoignage d’un des policiers victimes de la désastreuse opération du vendredi 12 mars 2021 à Village-de-Dieu, des membres de la population ont livré les policiers aux bandits pour être mutilés. Un ancien étudiant du CTPEA qui a été kidnappé et séquestré au Village-de-Dieu a indiqué avoir entendu des résidents de la zone applaudir les bandits à son arrivée.  Est-ce par peur ou par souci de gagner leur pain du jour à partir des rançons du kidnapping ? Quid des artistes qui revendiquaient le droit de participer à la célébration d’anniversaire d’organisations criminelles ou des chefs de gangs coupables d’autant de cruautés ? Ce n’est donc plus uniquement les dirigeants qui sont responsables mais toute une frange de la société qui est gangrenée.  

Que sera Haïti dans 20 ans ?

L’historien Michel Soukar, à l’émission Le Point de Radio Métropole, répond de façon péremptoire à cette question: « Il faut que quelqu’un n’ait aucun choix et il faut avoir beaucoup de volonté pour continuer à vivre en Haïti parce que je ne vois aucune volonté d’y mettre de l’ordre. Aujourd’hui, je vous le dis, si nous ne faisons pas un changement drastique et ferme, avec tous les moyens dont nous disposons, dans cinq ans au maximum, quelque soit votre quartier de résidence, c’est un chef de gang qui vous donnera l’autorisation de rentrer et de sortir de chez vous. Et, lui, il fera ce qu’il voudra.»

Et de fait, mon ancien camarade du CTPEA et membre du CIMO vit au Canada depuis des années. C’est le cas de la majorité des membres de ma promotion au CTPEA. Une amie m’a confirmé que le chef de gang Ti Je avait saisi la maison de ses parents. Ti Je leur réclamait 100 000 gourdes chacun s’ils voulaient récupérer leurs documents importants dans leur propre maison.

Parmi les réponses recueillies sur l’avenir d’Haïti dans 20 ans, quelqu’un m’a prévenu que dans deux ans, on fera le même débat pour Canaan, l’autre grand bidonville post-séisme. D’autres pensent que « dans 20 ans, Haïti sera un pays de non-droit ». James Lachaud, docteur en démographie de l’université de Montréal et ancien du CTPEA, a attiré mon attention sur l’existence d’une « demande grandissante pour la main-d’œuvre criminelle » soit pour compenser les faiblesses du système judiciaire, soit à des fins politiques ou pour sécuriser des entreprises. Pour pénétrer dans les bidonvilles gangstérisés, il faut aux politiciens l’autorisation des chefs de gang ou en avoir le contrôle. Dans certains cas, poursuit Dr Lachaud, des entrepreneurs les utilisent pour éliminer des concurrents.

Outre les autres formes de connivence des autorités avec les chefs de gangs armés, la responsabilité des autorités actuelles se situe au niveau de la facilité d’approvisionnement en armes lourdes et en munitions.  Parallèlement, ces autorités ignorent royalement le savoir expert, pour reprendre mon ami Yves Lafortune.

Pour sa part, Delano Morel, animateur culturel et membre du conseil de la Fondation Culture Création, rappelle que l'architecte Edmond Mangonès prédisait en 1936 que la capitale haïtienne allait devenir invivable dans une vingtaine d'années si les autorités ne prenaient pas les mesures appropriées. Ses propos allaient ensuite être repris par son fils, l'architecte Albert Mangonès, qui avait publié une série d'articles sur cette problématique en 1955. Et 1973, poursuit Delano Morel, dans une interview avec Roger Gaillard, M. Mongonèse affirmait que : « Port-au-Prince est en train de se transformer en monstre, il nous dévorera tous ».  Nous sommes justement en train d’être dévorés.

Thomas Lalime

thomaslalime@yahoo.fr

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