Billet d’amour à mes sœurs haïtiennes

Publié le 2021-03-08 | lenouvelliste.com

Je me souviens de Port-au-Prince. Sa chaleur cuisante. Ses parfums de sueur, de détritus et de cadavres…Oui, l’odeur de la mort qui l’opprime.

Et puis l’attente…Ces heures interminables, serrées entre une myriade de voitures, de motocyclettes, de passants et de chiens errants. Mais par-dessus tout, je me souviens de la peur. Celle qui démange. Qui envahit. Qui tient par le cou et asphyxie. Celle qui tue.

Je me souviens des périples à travers ses rues durant lesquels je ne me savais ni morte ni vivante. Je me souviens avoir compris tout le poids d’être une femme. Ou encore la double malédiction d’en être une. Dans une ville comme Port-au-Prince.

Plus que la frayeur constante d’être assassinée, d’être kidnappée, d’être séquestrée…j’avais peur d’être violée. De voir mon intimité la plus profonde exposée, lacérée par des appétits malsains. Criminels.

Je me souviens des nuits où chaque seconde était vouée à investiguer tous les bruits de mon quartier. Un moteur qui pète prenait des allures de fusil qu’on bascule. Des cris dans le lointain résonnaient dans mes entrailles comme ceux de victimes qu’on égorge. Des murmures étouffés n’étaient autre que ceux de bandits attendant de me surprendre violemment au milieu de mes rêves…J’avais des insomnies d’angoisse.

Et le jour, je n’étais que l’ombre de moi-même. Un zombie. Respirer…un exercice pénible. Atroce. Car ce n’est pas de l’air qui remplissait mes poumons. Mais une mer en furie de stress et d’anxiété.

J’aurais pu renoncer à ma condition de femme si Dieu m’en avait donné la permission. Car même mon désir de devenir maman était castré par la violence des hommes. Aurais-je pu, comme cette marchande de pistaches grillées, assister, impuissante, à la mort brutale de ma petite fille de 5 ans? Elle, qui n’était encore qu’aux premières heures de l’innocence…J’aurais pu arracher sans regret tout ce qui en moi féconde, célèbre et libère la vie. Et ainsi rejeter ce sentiment de vulnérabilité qui refusait de me quitter.

Je me souviens du regard libidineux des hommes. De leurs mains baladeuses. De leurs remarques obscènes. Dégradantes. Ils ne se cachaient plus. Ne se retenaient plus. À quoi bon? La société s’était désignée juge et jury. Elle m’avait déjà condamnée.

C’était ma robe trop courte. Trop moulante. C’était la volupté de mes hanches ou de mes cuisses. C’était mon sourire trop appuyé. C’étaient mes pas dans un corridor désert et sombre. C’était ma propension à entretenir des amitiés masculines. C’était l’essence même de ma féminité…qui a provoqué des débordements incontrôlables. Qui ont révélé à des jeunes filles de 16 ans, de 21 ans le visage effroyable de la cruauté. Qui les ont conduites dans les allées ténébreuses du viol, de la torture pour finalement les abandonner avec un enfant non-désiré en leur sein ou au pied de la mort.

Et tant d’autres victimes encore…Un nombre incalculable d’âmes brisées. Dont la complainte s’éteint au fond de la gorge. Ou explose pour donner du souffle à des mouvements révolutionnaires au cœur des consciences.

Je vois déjà l’avenir. Je peux le dessiner à travers la foi et la détermination de mes sœurs haïtiennes qui militent. Qui mènent une lutte féroce par le fait même d’exister. Qui construisent, par la force de leurs rêves, un pays où une petite fille pourra ouvrir ses bras à la vie pleinement et librement.

Je me souviens de Port-au-Prince. De toutes mes sœurs qui, chaque jour, peuplent le ciel de leurs espoirs. De leurs douleurs. De leur profond désir de renouveau. Ces sœurs plus jeunes ou plus âgées. Ces sœurs qui espèrent que quelqu’un, quelque part, saura entendre leur détresse. Mais qui, malgré tout, continuent de réclamer haut et fort, avec toute leur rage d’être, le droit à leur dignité de femme.

Je me souviens de vous. Souvent. Si souvent que vous ne sauriez le croire. Je me souviens de votre courage. De votre rire clair au milieu des rafales, des regards qui déshabillent, ou des sollicitations qui frôlent la menace. De vos élans à la tendresse et au pardon même si tout autour de vous ne respire que le mal. De votre résilience quand votre flanc se tord pour faire naitre le jour.

À toutes mes sœurs de cœur et de combat, j’envoie des ondes lourdes d’amour et d’espérance.

Priscilla Revolus

8 février 2021, Ottawa

Priscilla Revolus
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