Adieu Dr Barrella

Publié le 2021-02-23 | lenouvelliste.com

Islam Louis Etienne  

« Les morts ne meurent pas tout à fait pour ceux qu'ils ont aimés ou pour ceux qui les ont aimés. Comme le soleil qui vient de se coucher dans l'océan, ils répandent encore de vives lumières si on se tourne vers eux. Il semble que leur âme colore toujours les chers souvenirs comme le soleil disparu colore encore les nuages à l'horizon. »  


 Arsène Houssaye ; Les Parisiennes (1862)  

Nous saluons aujourd’hui  le départ d’un battant, d’un avant-gardiste ; d’un révolutionnaire ; d’un créateur ; d’un vigile qui était toujours à la recherche d’un mieux-être pour lui et pour son entourage. Pendant qu’il réalise cette construction de grande envergure qui absorbe tout son savoir et toutes ses énergies, la mort, comme un maitre vengeur, est venue détruire son  chantier en emportant tous ses espoirs et tous ses rêves.  

Pour faire  éclater sur la  terre  sa puissance,  sa sagesse et son omnipotence ; pour distribuer la connaissance, le savoir et des soins de qualité ; pour assurer la relève ; pour  garantir la pérennité dans les habitudes, les mœurs et la tradition ; pour  maintenir l’équilibre et créer l’harmonie ; Dieu donna à l’univers toute une race d’hommes avec des potentiels spécifiques et  une mission  bien déterminée.  

 Ces divins attributs paraissent-ils mieux dans les cieux qu’il a formés de ses doigts que dans ces rares talents qu’il distribue comme il lui plaît aux hommes extraordinaires ? Quel astre n’a brillé davantage dans le firmament des soins médicaux dans le département du Nord que le docteur Rodolphe Barrella ? Quel fanatique de l’Orchestre Septentrional  ne détient des infos de première main et des enregistrements d’anthologie de son orchestre de cœur  que Dorf ?  

Ce n’était pas seulement la médecine qui lui donnait de l’éclat ; son grand génie embrassait tout, l’antique comme le moderne, l’histoire, la philosophie, la théologie la plus sublime, la politique ; les arts avec les sciences ; les activités socioculturelles, le sport, la musique.  

 Il n’y avait livre qu’il ne lût ; il n’y avait homme excellent, ou dans quelque spéculation, ou dans quelque ouvrage, qu’il n’entretînt ; tous sortaient plus éclairés d’avec lui, et rectifiaient leurs pensées, ou par ses pénétrantes questions, ou par ses réflexions judicieuses. Un homme aussi doué ne devait pas mourir.  

Le temps est le meilleur thermomètre pour apprécier les œuvres et pour immortaliser leurs bâtisseurs ; même si l’on ne comprend pas  toujours  le croquis où se situent les meilleurs souvenirs. Il faut du temps pour reconnaître l’importance et le rôle du docteur Barrella dans le milieu social. Il était un fanatique malade  de l’ASC et un membre influent  de l’Orchestre Septentrional. Il est resté soudé à son orchestre  de cœur jusqu’à la fin de ses jours.  

 Aussi sa conversation était un charme, parce qu’il savait parler à chacun selon ses talents ; et non seulement aux gens de  l’éducation, aux courtisans de leurs intérêts, aux patients de leur santé, aux politiques de leurs négociations, mais encore aux voyageurs curieux de ce qu’ils avaient découvert ou dans la nature, ou dans le gouvernement, ou dans le commerce, à l’artisan de ses inventions, et enfin aux savants de toutes les sortes de ce qu’ils avaient trouvé de plus merveilleux.  

Il avait prêté serment pour donner la vie, pour soulager les patients de la souffrance, il a mené une lutte  sans merci  contre la mort. Il a mené ce combat horrible pendant toute sa vie. Comme médecin, Il a défié la mort  sur tous les terrains Il l’a affrontée avec une volonté de fer et un moral d’acier. Il a souffert dans sa chair, dans ses os  sans se plaindre, sans se lamenter lorsqu’il voit mourir un patient.  

 Il avait peut-être oublié que la mort est un tyran qui n’épargne personne, même les médecins. Lorsqu’elle vient vous chercher, de gré ou de force, elle ne partira pas sans vous. Mais elle a aussi  reconnu avoir trouvé en lui  un adversaire rebelle et redoutable ; un chirurgien intraitable.      

Saint Augustin considère parmi les païens tant de sages, tant de conquérants, tant de graves législateurs, tant d’excellents citoyens, un Socrate, un Marc-Aurèle, un Scipion, un César, un Alexandre, tous privés de la connaissance de Dieu, et exclus de son royaume éternel.  

 Ecoutez sa réponse : Il les a faits, nous dit-il, pour orner le siècle présent  sans être un serviteur de Dieu : « ut ordinem saeculi praesentis ornaret ». Mais Dieu avait choisi le docteur Rodolphe Barrella pour être un éclaireur, un guide, un sémaphore, un grand parmi les grands. Il a mis dans ce grand homme de  rares qualités, des indicateurs inédits, comme il a fait le soleil pour éclairer la terre.  

 Qui n’admire pas ce bel astre ? Qui n’est pas ravi de l’éclat de son midi, et de la superbe parure de son lever et de son coucher ? Dorf était un soleil conçu  pour embellir et pour éclairer ce grand théâtre du monde. Il a brillé de mille feux sur tous les toits avec ces belles lumières d’esprit, les rayons de son intelligence, les images de sa bonté.  

 Il a représenté non seulement une décoration de l’univers, un ornement de qualité du siècle passé mais aussi un monstre de la chirurgie qui a fait jaillir la santé comme une lumière dans les coins les plus reculés du pays ; un contrôleur social efficace et efficient qui a soigné des et des générations de citoyens ; un professeur éprouvé et  expérimenté dont les tentacules ont dépassé les limites du territoire, et un atout incontournable dans le développement d’Haïti. Dorf était un passionné des beaux arts, un père de famille exemplaire et un rude travailleur.  

Ce qu’il y a de plus fatal dans  la vie humaine, c’est l’art d’enseigner et de transmettre les connaissances. Il est en même temps ce qu’elle a de plus ingénieux, de plus sacramental et de plus captivant. Considérons d’abord  le grand génie de notre  praticien. Quel général ne porta jamais plus loin sa prévoyance ?  

Avec  une  vivacité remarquable, il se met à l’esprit de réaliser un mariage harmonieux  en un moment où  les temps, les lieux, les personnes, et non seulement leurs intérêts et leurs talents, mais encore leurs humeurs et leurs caprices  sont pris en compte. Les faits importants comme les petits détails  sont des éléments  qui font partie du problème et qui méritent son attention  Rien n’échappe à sa prévoyance.  

 Avec cette prodigieuse compréhension de tous les détails et du plan universel de la guerre, on le voit toujours attentif à ce qui survient ; il tire d’un déserteur, d’un transfuge, d’un prisonnier, d’un passant, ce qu’il veut dire, ce qu’il veut taire, ce qu’il sait, et, pour ainsi dire, ce qu’il ne sait pas : tant il est sûr dans ses conséquences !  

 Ses partis lui rapportent jusqu’aux moindres choses ; on l’éveille à chaque moment ; car il tenait encore pour maxime qu’un habile capitaine peut bien être vaincu, mais qu’il ne lui est pas permis d’être surpris.  

 Aussi lui devons-nous cette louange qu’il ne l’a jamais été. A quelque heure et de quelque côté que viennent les ennemis, ils le trouvent toujours sur ses gardes, toujours prêt à fondre sur eux, et à prendre ses avantages : comme une aigle qu’on voit toujours, soit qu’elle vole au milieu des airs, soit qu’elle se pose sur le haut de quelque rocher, porter de tous côtés des regards perçants, et tomber si sûrement sur sa proie qu’on ne peut éviter ses ongles non plus que ses yeux, aussi vifs étaient les regards, aussi vite et impétueuse était l’attaque, aussi fortes et inévitables étaient les mains de ce travailleur inlassable.  

Haïti a perdu, en Dorf, un pion important dans ses multiples facettes, un monstre de travail qui manipule plusieurs dossiers en même temps avec une rare maitrise et une efficacité reconnue ; un travailleur soucieux et  infatigable dans sa structure administrative, un homme pour qui aucun sacrifice n’est trop grand dès qu’il s’agit de travail ; un combattant résolu, bénévole et intraitable de premier ordre ; un chirurgien de premier ordre.  

La société capoise a perdu un héros cornélien qui fait passer le devoir bien fait avant la passion. La famille Barrella a perdu un  chef de famille responsable, honnête et sérieux L’Orchestre Septentrional a perdu un avant-gardiste impénitent dans la vulgarisation de son évangile.  

A sa famille, à ses collaborateurs et confrères dans le monde médical, à l’ASC, au Grand Orchestre Septentrional et en mon nom personnel, nous présentons nos plus sincères condoléances.  

 Repose en paix mon ami, tu as mérité de la patrie !  

Islam Louis Etienne  

Février 2021  

Auteur


Réagir à cet article